La communauté des discrets

Une critique de Clélie Millner

Date de parution : 25 février 2020

A propos de :
- Par les routes de Sylvain Prudhomme (Gallimard, collection "L’Arbalète", août 2019, 304 pages, 19 euros) et
- Les grands Cerfs de Claudie Hunzinger (Grasset, août 2019, 192 pages, 17 euros).

Illustration article : (c) Dorothy Shoes, "The passenger" (https://www.dorothy-shoes.com)

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Un hasard, deux livres primés qui ne se ressemblent guère mais auxquels on peut trouver des vertus en écho. Par les routes de Sylvain Prudhomme, prix Fémina, et Les grands Cerfs de Claudie Hunzinger, prix Décembre, font l’éloge d’un temps pris à rebours, d’une dialectique entre liberté et enracinement, de rencontres brèves et incisives.

Par les routes est l’histoire que raconte Sacha de son installation dans une ville du Sud, V., et de ses retrouvailles avec un ami de jeunesse, fui pour d’obscures raisons, jamais revu depuis les traversées de la France en autostop de leurs 20 ans. Ce double du narrateur sera appelé l’ « autostoppeur » pendant tout le récit, tandis que sa femme, Marie, et leur fils Agustìn, sont dotés d’un prénom. Des deux amis, fantôme ou fantasme l’un de l’autre, l’un s’en va, poursuit les rencontres fortuites et les toponymies inspirantes des villages de France, lui le sans nom ; l’autre creuse une appartenance, se détourne de la « mélancolie des paquebots » pour tomber amoureux, lire, peindre, écrire. Les trajectoires aléatoires en autostop se multiplient en liens éphémères, bruissant de vie ; l’écriture sédentaire laisse se déployer l’élan des sympathies, des attentes, des amours. Parabole discrète de la quarantaine et de la densité de ses choix, qui n’ont pas le poids de l’irréversible mais déjà la profondeur d’un sillon, Par les routes laisse fleurir les possibles, ceux à venir, ceux de l’autre, qui ne sont pas tout à fait les nôtres, mais qui s’en approchent parfois, par l’échappée de l’imagination, par l’inattendu d’un désir. Le roman s’attache à dire le temps dans sa lenteur, ses piétinements, ses bienheureuses dilatations.

Les grands Cerfs est l’histoire de Pamina, du haut de ses presque deux quarantaines, qui habite au fond des bois dans les Vosges, avec son compagnon de toujours, Nils. Pamina soudain se soucie des cerfs et de leur présence-absence, imposante, réconfortante, toute de mystère et de majesté. Elle décide de se faire guetteuse bienveillante, patiente, tout en contant ses rencontres avec le photographe animalier, les chasseurs, les gardes forestiers, mais aussi avec les amis et les artistes qu’elle découvre parfois au gré de sa vie d’écrivaine. Elle suit pas à pas un monde qui s’éteint, qui laisse derrière lui des mues [1] vulnérables, débris splendides et déchirants.

Patience et discrétion sont, il me semble, les points communs de ces deux romans si différents. L’un et l’autre ne se déroulent que sur quelques mois, un laps de temps très court, scruté à la sensation, du froid au redoux, du pépiement d’une mangeoire prise d’assaut par des nuées d’oiseaux à la musique qui s’échappe du jardin. Quelques semaines décisives, point de bascule des équilibres entre les êtres, entre l’ivresse du départ et la joie du rester pour le livre de Sylvain Prudhomme, entre l’émerveillement du monde et sa domination, son effritement pour celui de Claudie Hunzinger. La situation même de ces protagonistes-guetteurs s’en trouve renversée : ils prennent part, ou ils prennent parti. Ils s’inscrivent dans le paysage qu’ils ne semblaient que traverser.

Ce sont des narrateurs discrets, au sens que le philosophe Pierre Zaoui donne de la discrétion [2] : la discrétion n’est pas timidité, elle serait alors pathologie, elle est accueil et écoute de l’autre, effacement qui implique la possibilité même de son contraire, c’est-à-dire de l’affirmation et de l’intervention. La discrétion est une dialectique qui suppose un « laisser être » du monde, pour reprendre une expression chère au prix Nobel Peter Handke. Laisser être, cela ne signifie pas ne pas intervenir, mais savoir observer, contempler, suivre le pas-à-pas des mutations, protéger – et s’ériger contre les atteintes à ce monde, à sa liberté. La discrétion est la vertu de l’engagement. Non forcément de l’engagement militant, mais de l’engagement vigilant, quotidien. Une éthique personnelle qui devient arme politique.

Parler de politique à propos de ces deux romans peut paraître incongru : disons-le clairement, ils n’engagent aucune réflexion politique explicite – celui de Sylvain Prudhomme encore moins que celui de Claudie Hunzinger.

Ils exhibent pourtant les gestes d’une forme de résistance : les personnages inventent des marges, ou peut-être plus humblement encore, des lisières au monde contemporain. Ils font le choix d’une vie contemplative, et affirment une liberté toute à eux, qu’elle soit dans le voyage ou dans l’écriture, dans le va-et-vient entre le monde et le retrait. Plus frontalement, Les grands Cerfs aborde explicitement l’indifférence du politique vis-à-vis de la question animale, comme une erreur fondamentale, ontologique. La narratrice affirme un désengagement volontaire, une extraction du monde social, qui, pour être en partie illusoire, n’en reste pas moins une double affirmation : celle d’une déception profonde et celle, plus positive, d’un lien autre au monde. Elle veille sur les cerfs, mais va aussi tresser une couronne de fleurs lorsqu’elle apprend la mort d’Oksana Chatchko, figure emblématique des Femen, « affirmation d’une forme de courage devant le noir qui nous signe, et vers lequel il faut avancer ». Par les routes semble parfois décrire un univers où la société, avec ses aspérités et ses conflits, n’aurait pas voix au chapitre – de quoi vivent un écrivain, un bricoleur-voyageur et une traductrice littéraire aujourd’hui ? Nous n’en saurons rien et pourtant … du SMIC, guère plus. Et malgré tout, au détour de rencontres surgissent les traces de la présence des réfugiés à Calais et la constitution provisoire, toujours recommencée, d’une communauté de discrets, auxquels l’ « autostoppeur » pose toujours la même question, celle de Lénine au lendemain de la Révolution : « Que faire ? ». Il précise que la question n’est pas seulement d’ordre politique, mais qu’elle concerne aussi le rapport à la mort, ou à l’amour. Une jeune femme rencontrée en auto-stop lui répond par l’image du « petit nuage » qu’elle met en lien avec sa lecture de l’éthique de Spinoza. Cette métaphore n’est pas explicitée dans le roman, mais peut-être peut-on formuler l’hypothèse que cette entité faible, vulnérable, qui peut pourtant rassembler toutes ses particules évanescentes pour former un tout en mouvement, désignerait la liberté spinozienne. Elle serait l’image de sa fragilité même, dans la quête des causes qui la déterminent, nébuleuse de possibles. Le petit nuage pourrait alors aussi bien être la métaphore d’une éthique personnelle qu’une représentation de la communauté politique comme préservation de la vulnérabilité, attention à l’autre, remise en question de tout précepte « fort » et arbitraire.

Ces deux textes ont en commun un certain éloge de la lenteur, de la pause réflexive, de l’art du refus, seuls à même d’embrasser et de préserver la beauté du monde. Dans Par les routes, lentement, se déploie un rhizome de rencontres, de portes ou de portières entrouvertes, une reconfiguration du microcosme des personnages et de l’espace tout entier des chemins de France, le cheminement éclairant peu à peu la quête d’un sens, même provisoire. Dans Les grands Cerfs brille un monde en éclats, mais en éclats de couleurs, dont le sens est brisé mais « qui n’est concevable que dans son mystère. Dans son silence. Et dans sa perte. ». Une mélancolie émane de ces deux romans sans que le pessimisme ne paraisse les terrasser : ils laissent entrevoir ce qui reste, ou ce qui peut naître, ces esquisses d’une « vie bonne », ils en font l’hypothèse, avec pudeur, et discrétion.

Une critique de Clélie Millner

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Pour citer cet article :

Notes

[1] La mue est le terme qui désigne les bois que les cerfs perdent à la fin de l’hiver, avant que d’autres, plus grands, ne repoussent au printemps.

[2] Pierre Zaoui, La discrétion. Ou l’art de disparaître, Paris, Editions Autrement, Collection « Les Grands Mots », 2013.

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