"L’universitaire ne peut être le seul gardien du phare", entretien avec Axel Gosseries

dimanche 3 mai 2009

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Référence : Entretien publié dans Le Soir réalisé par William Bourton et Dominique Berns (édition du 3 février 2009).

Q : Dans Le Soir du week-end, Joelle Milquet reprochait aux intellectuels de rester enfermés dans leur tour d’ivoire. Je cite : "Le monde académique ne s’implique pas dans la gestion de la société. Ils sont là, enfermés, ils ne veulent pas parler aux politiques, comme si on était des… » Jugez-vous la critique justifiée ?

R : Oui et non. Je trouve certains de mes collègues trop frileux, alors même qu’ils auraient souvent des choses extrêmement éclairantes à nous faire partager. Parfois, ils ne le font pas parce que cela n’est pas valorisé en interne – un peu comme quand nos politiques nous disent qu’ils ne peuvent se permettre de sortir du bois sur telle ou telle question parce que leur électorat n’apprécierait que modérément ... Dans d’autres cas, mes collègues se retranchent de manière excessive derrière une conception forte de la division du travail - du type « je fais la théorie et il y aura bien quelqu’un pour l’appliquer » - , à l’inverse des politiques qui nous disent qu’ils n’ont pas le temps de la réflexion théorique.

Je suis contre une division trop forte du travail, tant entre disciplines qu’entre corporations. Mais en même temps, cette reprise incessante de l’expression de Sainte-Beuve manque deux difficultés. D’une part, les campus ne sont pas des tours. La liberté académique n’implique pas l’oisiveté, mais encore moins l’isolement. De même que le politicien se tient constamment à l’écoute de son électorat, nos biologistes, nos sociologues et nos médecins sont constamment en première ligne. Et comme le sait Joëlle Milquet, nous sommes aussi en prise permanente avec un public privilégié et extrêmement exigeant : nos étudiants. C’est à eux que nous destinons la primeur de nos réflexions. Ils constitueront la société de demain.

D’autre part, il est toujours tentant d’intervenir sur tout et sur rien. Or, notre fonction sociale nous invite à respecter une certaine éthique qu’on peut décliner en deux temps. D’abord, il serait abusif de se draper dans le voile de la respectabilité académique pour intervenir dans des débats pour lesquels nous n’avons aucune compétence particulière. Ensuite, nous devons choisir des modes d’intervention qui nous permettent de préserver notre indépendance. Nous ne dépendons pas des humeurs d’un électeur ou d’un employeur. C’est extrêmement précieux. Mais cela a aussi un prix. Nous sommes d’abord des chercheurs et des enseignants au service de l’intérêt collectif et nous devons nous ménager les coudées franches pour laisser sans cesse évoluer nos idées, dans le respect de ce qu’exige une recherche intègre. De ce point de vue, une carte blanche permet mieux à mon sens de préserver notre indépendance que l’appartenance trop affichée à un parti.

Q : Avez-vous le sentiment que le monde académique est écouté quand ils s’impliquent dans le débat public ?

R : Cela dépend des contextes. Les prises de position dans la presse écrite me semblent prises relativement au sérieux. Et les interventions sur des sujets spécifiques dans le cadre de réunions d’ONG ou d’activités parlementaires également. Parfois, on a bien sûr le sentiment de servir d’alibi et que la messe est dite. Mais il en faut plus pour nous refroidir.

Q : Que pensez-vous de l’idée de Joëlle Milquet de mettre en place une cellule de prospective, multidisciplinaire, pour formuler des recommandations aux décideurs politiques ?

R : Son idée est excellente. Si c’est fait avec un minimum de garanties, elle n’aura aucun mal à trouver des académiques prêts à y consacrer de leur temps. Il faut envisager une gestion paritaire de ce type d’institution. Et il est aussi essentiel de veiller à un bonne articulation des agenda politique et scientifique. Il y a des questions socialement essentielles sur lesquelles nous demeurons scientifiquement peu armés. Et il existe des questions pour lesquelles les réponses sont archi-connues, mais qui restent inaudibles dans le débat public.

Q : « Les politiques n’ont pas les outils pour être des visionnaires. On n’a pas le temps », dit Mme Milquet. Que vous inspirent ces propos ? Un aveu signe d’humilité ? Ou bien cela vous inquiète-t-il ?

Pourquoi les politiques auraient-ils moins l’obligation d’être des visionnaires que les académiques ? Les grands politiques l’ont tous été. Nous devons tous prendre ce temps ! Les politiques ne sont pas seuls à être bouffés par l’urgence. Pour l’académique, comme pour le politique, chaque question est un nouveau dossier, qui nécessite un investissement intellectuel. Car à chaque fois, c’est du sur-mesure qu’on nous demande, et non des idées industrielles prêtes à être réchauffées au micro-ondes. Alors, s’il est possible de constituer des dossiers partagés et de les faire navetter de l’Aula magna au Palais de la Nation, pourquoi pas ! Mais ne l’oublions pas, plutôt que des résidents de tours d’ivoire, nous sommes des gardiens de phares. Ce sont les politiques qui nous ont confié cette mission et nous sommes heureux de les inviter à nous y rejoindre.

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