Article initialement publié dans Raison publique, n°15, automne 2011.

Chômer : « D’abord se chômer puis chômer est issu du bas latin caumare se reposer pendant de fortes chaleurs, qui s’est employé spécialement en parlant des travailleurs ruraux. Le mot dont le sens étymologique s’est maintenu dans les dialectes à propos des bestiaux (cesser de brouter par forte chaleur et se reposer à l’ombre) a d’abord exprimé l’idée de rester immobile et celle de rester inactif (…). L’accent étant mis sur la raison de cette inactivité, chômer a pris plusieurs valeurs très différentes, s’arrêter de travailler les jours fériés, ne pas pouvoir fonctionner, travailler à propos d’un moulin détérioré et enfin ne pas avoir de travail. » (Alain Rey, Dictionnaire historique de la langue française, Paris, Robert, 1994, p. 415.

Il fut un temps où la sociologie, science encore balbutiante et peu assurée, rêvait à la vie intégrée. Dans ce rêve prononcé à haute voix, le travail sembla s’imposer comme la voie d’accès incontestée à la normalité sociale. Aussi fallut-il faire une science du travail, le déplier comme un vêtement précieux. Employer les vies, c’était s’assurer que toute vie était à sa place, qu’aucune n’était en possibilité de chômer. Ou du moins, cette possibilité devait rester marginale et désigner un reste des subjectivités récalcitrantes. Déjà au XXe siècle, Hegel avait souligné la dignité du travail et il est vraisemblable que, dans le monde urbain où il évoluait, deux mondes s’opposaient, d’un côté le monde diurne du travail où chacun aspirait, dans une sorte de servitude contractée, à l’autonomie, d’un autre côté le monde nocturne heureusement balayé par les lumières qui tenaient lieu d’institutions. Ce qui changea avec la sociologie, et les prémisses déjà furent données par Auguste Comte, ce fut quelque chose comme un placement social des vies par le travail. Les lieux sociaux semblaient réclamer des places fortes et l’occupation d’un travail était la meilleure garantie du placement social. Ainsi fut établie une science du travail comme science du lien social.

Personnages en quête d’auteur…

Au moment où la sociologie eut à justifier sa propre place dans la classification des savoirs, et à se frayer un chemin dans la vie institutionnelle, quatre personnages en quête d’auteur firent leur apparition, qui demandaient à être interrogés : le travailleur, l’étranger, le patriote et le meurtrier. Il peut sembler qu’il n’existe aucun autre lien entre eux que leur seule rencontre fugitive et non programmée au détour d’une page, existence anonyme et de papier légèrement rehaussée par le trait conceptuel qui s’en empare. Pourtant, la sociologie (et elle croisa le fer avec d’autres savoirs) n’a cessé de les figurer et de les refigurer, d’en cerner les contours et aussi les relations. Car la sociologie n’a pu exister comme science du social que sous la condition de délimiter le domaine social, d’en imaginer les frontières et aussi de construire son extériorité présumée. 1/ Avec la figure de l’étranger à la nation, grâce à une identification du social au national : et le patriote devenait alors ce sujet social par excellence, membre d’une nation, c’est-à-dire, d’une organisation sociale particulière, le patriote étant alors renvoyé à la certitude d’être le non-étranger. 2/ Avec la figure du meurtrier, celui qui donne la mort ou celui qui se donne la mort. Cette extériorité de l’étranger et du criminel n’a alors fonctionné que par rapport à l’intériorité présumée du patriote et du travailleur. C’est la distance autant que les relations entre ces quatre pôles qui a construit le volume propre à la sociologie. Aussi s’agit-il moins, avec l’étranger et le meurtrier, d’une altérité radicale que d’une extériorité relative basculant dans l’espace social sous la forme cependant d’une limite inhérente au social. D’un côté, cette distance sociale entre le dedans de la sociologie et son dehors, entre l’intériorité sociale et son extériorité se redouble d’un jugement portant sur le normal et le pathologique. Ces personnages sont bien reliés entre eux par la tension d’une norme qui les parcourt et les produit comme sujets sociaux. Mais cette norme, elle ne qualifie pas le patriote pour disqualifier l’étranger, elle n’apprécie pas le travailleur pour déprécier le criminel, elle construit plutôt un ordonnancement selon lequel être dedans c’est au fond pouvoir être déterminé comme un travailleur patriote, s’assurant ainsi de sa normalité sociale. Ceci ne signifie pas que l’étranger et le criminel sont des anormaux. L’un des actes de naissance de la sociologie a, on le sait, au contraire consisté à souligner la normalité sociale de donner la mort. Aucune société ne peut se comprendre sans un taux moyen de morts. Mais que le fait de donner la mort ou de se donner la mort ne soit pas une anormalité sociale n’est peut-être pas, tout compte fait, l’essentiel pour la sociologie en son acte de naissance durkheimien. Car ce qu’il s’agit d’apprécier, c’est l’extrême solidité et stabilité des rapports sociaux, des formes sociales alors même que le social est confronté à l’épreuve de la modification. Comment se fait-il que rien ne bouge alors que tout bouge ? Auguste Comte avait déjà, dans son Cours de philosophie positive, établi vigoureusement, en dépliant soigneusement la lecture du normal et du pathologique de Broussais, « le principe de l’identité du normal et du pathologique aux variations quantitatives près », entendu comme « principe de la modificabilité » [1]. Et l’on se souvient que ce principe était valable non seulement pour la série vitale des phénomènes mais également pour la série sociale. Ainsi, le fait des passions sociales, l’événement de la révolution française ne purent avoir raison d’un principe d’ordre au cœur du social qui, loin d’être menacé par des variations concomitantes, permettait au contraire de les penser comme variations en les ramassant sur une fréquence sociale persistante, ayant valeur de type. Eu égard à cette loi de la norme et de la variation, la mort que le criminel donne ou que le suicidé se donne peut sembler un hapax tant, avec la mort, le social est confronté au risque de sa désagrégation. Ce qu’il s’agit d’apprécier plus exactement, c’est la solidité et stabilité des rapports sociaux, des formes sociales tandis qu’elles sont confrontées à la double énigme de l’apparition et de la disparition. C’est que le suicidé comme personnage social normal indique qu’il est toujours possible de quitter le monde social mais que cette possibilité est encore sociale, fait sens à partir du travailleur comme ce personnage qui, lui, reste attaché au social et ne quitte pas son poste.

Etrange quadrilatère de la sociologie où le travailleur n’acquiert sa consistance que depuis l’extériorité relative de celui qui se donne la mort tandis que, sur un autre versant, le patriote permet au social de rejoindre le national en excluant plus ou moins l’étranger. Alors il faudra dire ceci : ces deux paires n’ont cessé de hanter l’histoire de la sociologie et, plus largement, l’histoire des rapports sociaux et même de les relancer. Sous ces deux dimensions, deux nouvelles négativités affleurent. La souffrance au travail qui induit le suicide au travail sur le premier front rabat la dimension de l’extériorité relative du suicide sur celle du travail pour en faire un problème posé au travail lui-même tandis que, sur le second front, l’histoire de l’immigration devra également être réfléchie comme un problème qui concerne le centre du monde social et non pas sa périphérie. Alors c’est la cohérence du monde social, le fait que les places soient distribuées et justifiées par le travail lui-même qui semble frappée de précarité. Tant que la mort était extérieure au travail, le social n’était finalement pas menacé en son centre mais les choses changent inéluctablement dès lors que c’est la fonction sociale du travail qui semble, en quelque sorte, induire un rapport à la mort. S’il devient impossible à ce point de « chômer » en travaillant, de prendre du repos, alors la souffrance sociale que l’on connaît aujourd’hui, engendrée par le travail, crée un rapport à la mort qui induit une précarisation du social, une sorte d’illégitimité des grandeurs sociales.

Une société des places

Il n’allait pas de soi que le travailleur et le patriote soient ces sujets sociaux majeurs que la sociologie allait consacrer dans un premier temps de son histoire. C’était en effet tourner le dos à un certain état de la question sociale tel que traité par Marx au XXe siècle mais aussi, avant lui, par la tradition des Mémoires sur le Paupérisme. Y était problématisé le chômeur plutôt que le travailleur, le vagabond plutôt que le patriote. Eugène Buret, dans son livre, Misère des classes laborieuses en France et en Angleterre [2], se référait pourtant au chômeur comme à ce travailleur jamais assuré de pouvoir conserver son travail, acculé malgré lui à de longues périodes d’inactivité. Sans compter toutes les vies sans travail, soit qu’elles ne peuvent pas travailler, soit qu’elles ne le veulent pas et on sait que l’une des préoccupations majeures des Mémoires sur le paupérisme, comme celui de Tocqueville par exemple, était de tracer une ligne de partage entre ces deux figures de pauvres, le bon pauvre et le mauvais pauvre.

Il peut sembler étrange, dans ces conditions, que la sociologie, du moins la sociologie française sous la figure de Durkheim notamment, n’ait pas cherché à repenser le travail depuis ces figures de la précarité que sont le chômeur et le pauvre. Si les places sociales sont à ce point précaires, comment se fait-il que la sociologie ait désarmé cette précarité pour ne considérer dans ses classements que le sujet social intégré, justifiant d’une place par l’octroi d’un emploi ? Tel fut pourtant bien ce qui eut lieu. Dans De la division du travail social, Durkheim entend moraliser la vie sociale sujette à l’anomie. S’en prenant au désaveu de toute autorité morale dans les conflits du monde économique [3], Durkheim souhaite y remédier en soulignant la force de contrainte de la personnalité morale que forme la collectivité [4]. C’est seulement elle qui fournit le niveau de régularité et de cohésion nécessaire au dépassement de l’anomie sociale. Etablir cette régularité sociale devient dès lors la grande affaire de la sociologie. Il est significatif que Durkheim veuille établir cette régularité à même la division du travail. Car cette division, de plus en plus prépondérante avec la spécialisation moderne, pourrait engendrer une dissolution du sens social, c’est-à-dire du sentiment moral d’appartenir à un tout social porteur d’une vérité transcendante sur les sujets singuliers. Sous ces conditions, il importe de repenser la division moins comme un obstacle que comme donnant lieu à un approfondissement du sentiment d’appartenance au tout social qu’est la solidarité. Là où cette dernière était mécaniquement donnée dans les sociétés traditionnelles grâce à l’emprise de quelques formes sociales génériques, elle doit maintenant être conquise grâce à l’approfondissement d’une nouvelle conscience morale du lien social engendrée par les formes modernes du travail données à même leur division :

La société n’est pas une sous le même aspect dans les deux cas. Dans le premier, ce que l’on appelle de ce nom, c’est un ensemble plus ou moins organisé de croyances et de sentiments communs à tous les membres du groupe : c’est le type collectif. Au contraire, la société dont nous sommes solidaires dans le second cas est un système de fonctions différentes et spéciales qu’animent des rapports définis [5].

Il s’agit, en somme, de concevoir une société des individus [6]. Le problème est dès lors le suivant : si nous avons bien deux consciences, celle de notre groupe et celle de notre individualité [7], comment la conscience collective peut-elle ne pas être annulée dès lors que les formes modernes de la division du travail individualisent de plus en plus les sujets sociaux ? Comme le reconnaît Durkheim, dans la solidarité produite par la division du travail, « les individus diffèrent les uns des autres [8] ». L’existence de la solidarité, c’est-à-dire d’une conscience morale du tout social, survient soit lorsque « la personnalité individuelle est absorbée dans la personnalité collective [9] » (solidarité mécanique), soit lorsque, dans une direction en apparence contraire, la personnalité individuelle est préservée à l’intérieur de la personnalité collective. En réalité, cette préservation, loin d’annuler la solidarité, la présuppose. C’est que la possibilité d’être individu, en étant articulée à la place sociale qui lui est octroyée par l’intermédiaire d’un travail particulier, est fortement tributaire des possibilités qu’ont les autres individus d’occuper une profession particulière. Durkheim est fondé, en ce sens, à écrire que « chacun dépend d’autant plus étroitement de la société que le travail est divisé [10] ». C’est cette dépendance que Durkheim entend spécifier sous la catégorie de solidarité organique.

Mais alors, si la solidarité est redéfinie sous l’espèce de la division du travail, c’est à la condition expresse que le sujet occupe une place sociale distincte. Cette place lui sera fournie précisément par le travail. Il importe dès lors que chacun ait une place dans la division du travail. Avoir une place, c’est à la fois être le plus individualisé et le plus socialisé. Dès lors, avec le travail, pourra cesser la contradiction entre l’individuel et le social. Durkheim peut ainsi aller jusqu’à affirmer que « la personnalité individuelle se développe avec la division du travail [11] ». Car le travail, en produisant un sujet incomplet le rend, par nécessité, solidaire des autres sujets mais le libère aussi, dans le même temps, des contraintes organiques que ses milieux de vie exercent sur lui.

Aux sources de la sociologie morale de Durkheim, il y a donc une telle réalisation de l’individu dans le travail qu’on est en droit de se demander ce qu’il en est des vies sans travail. Chômer serait-il le refoulé de la sociologie ? Pourquoi finalement la sociologie a-t-elle détourné son regard de la subjectivité du chômeur ? Pourquoi n’a-t-elle pas envisagé la division du travail et des places sociales comme une division précaire marquée par la distinction entre celles et ceux qui se trouvent dedans et celles et ceux qui sont expulsés au-dehors ? Fallait-il que la division des places rejoigne les classements sociaux des sujets ainsi placés et que la sociologie puisse, de la sorte, se naturaliser comme science des places et des classements ? Alors on dira que la sociologie n’a pas envisagé non plus les divisions de genre et les divisions ethniques. Ou, quand elle les a envisagées, c’était pour d’emblée situer la femme dans un dispositif bien précis qui la renaturalisait en la socialisant sur des bases apparemment intangibles.

Il y a longtemps que la femme s’est retirée de la guerre et des affaires publiques et que sa vie s’est concentrée tout entière dans l’intérieur de la famille. Depuis, son rôle n’a fait que se spécialiser davantage. Aujourd’hui, chez les peuples cultivés, la femme mène une existence tout à fait différente de celle de l’homme. On dirait que les deux grandes fonctions de la vie psychique se sont comme dissociées, que l’un des sexes a accaparé les fonctions affectives et l’autre les fonctions intellectuelles [12].

De fait, le sujet d’étude de Durkheim reste majoritairement l’homme national intégré par le travail. Tous les troubles de l’indivision, toutes les fragilités des ordonnancements sociaux, tous les sujets de la marge qui butent sur l’absence de place comme les chômeurs mais aussi toutes les assignations à des places intangibles comme c’est le cas pour les femmes finissent par créer une doxa inhérente à la science sociale sous laquelle la visibilité des uns crée l’invisibilité des autres, sous laquelle la naturalisation des uns et des autres crée une normalité sociale que la sociologie pourra alors s’employer à consacrer en en soulignant les grandeurs morales. En comprenant le travailleur comme un patriote, Durkheim entend-il suggérer que le travail et l’amour de la patrie seraient les deux formes de la normalité sociale telle qu’une sociologie digne de ce nom en vint à en faire le portrait-robot ?

Impensés de la sociologie

On sait ce qu’il advint de ces deux fabricateurs de la normalité. Ils furent peu à peu rongés et finalement se désagrégèrent comme matrices du « dedans ». Aux sociologies intégrées de Durkheim et de Weber s’opposèrent les analyses de Lazarsfeld et aussi celles d’Anderson. Les chômeurs de Marienthal et les hobos de Chicago. Au moment où une division du travail scientifiquement établie tendait à naturaliser les places des uns et des autres et où l’esprit du capitalisme semblait pouvoir également apparaître comme une nouvelle justification de l’accès aux formes inégales du travail, le chômeur et le hobo trouaient l’ordonnancement social, obligeaient à y reconnaître une précarité irréductible. Avec le chômeur et le hobo, nous étions alors renvoyés à l’absence de place et à la nécessité du déplacement ou du vagabondage. D’un côté le chômeur dont l’étude de Lazarsfeld montre la mort sociale. Etudiant la vie des chômeurs de Marienthal, petite ville autrichienne frappée par la fermeture de l’unique usine de lin qui fait travailler 450 des 478 familles de la ville, Lazarsfeld souligne « la non-vie » engendrée par le chômage, depuis le rationnement des produits de base jusqu’à l’étiolement de l’effort physique, des besoins vitaux et sociaux, qui aboutissent à la résignation et au désespoir [13]. D’un autre côté, Nels Anderson, dans le contexte américain des années 1920, analyse les logiques de débrouillardise des ouvriers migrants qui se déplacent de Chicago vers l’ouest pour suivre les chantiers. S’intéressant aux différentes formes de marginalité produites par la pauvreté dans les grandes villes, il signale d’une part que « la ville est le marché du travail pour le travailleur migrant et même pour le migrant sans travail qui est tout aussi désireux de voyager [14] » et, d’autre part le style de la « débrouille en Hobohème [15] ». Des deux côtés, tout se passe comme si la contenance du social soigneusement restituée par Durkheim dans sa division sociale du travail ou même par Weber en fonction des justifications mentales du social, était battue en brèche par ces personnages sans justification que sont le chômeur et le Hobo. Certes, il est toujours possible de les analyser depuis l’hypothèse durkheimienne de l’anomie en soulignant que l’absence de place des uns, le déplacement obligatoire des autres, mettent en crise la normalité sociale et apparaissent à ce titre comme des formes d’anomie sociale particulièrement préoccupantes que seule la référence à la solidarité organique permet de contrer. C’est ainsi que se sont déployées certaines des analyses contemporaines les plus percutantes et profondes de la précarité sociale. De l’épreuve du chômage de Dominique Schnapper aux Métamorphoses de la question sociale de Robert Castel, la misère sociale a toujours été comprise depuis l’hypothèse d’un centre social consolidé. Le précariat est engendré depuis un centre de référence de la société, une sorte de cœur social qui expulse des vies dans les marges pour mieux préserver les vies socialement autorisées. Le paradoxe est que cette marginalisation de la précarité, détachée d’un centre de référence, n’est plus alors vue que comme une sorte de zone de réserve, un dépotoir indésirable.

Est-ce là la seule lecture qu’il convient de faire des sociologies de Lazarsfeld et d’Anderson ? Ne faut-il pas également les relier aux figures du pauvre et de l’étranger analysées par Simmel dont on sait qu’il fut une référence fondatrice pour l’école de Chicago ? Il semblerait, à prendre au sérieux cet autre versant de la sociologie que tous ces chômeurs, immigrés précaires, paysans polonais venus travailler dans les abattoirs de Chicago [16], Hobo, etc., tous ces « sans-place » ou « déplacés » méritaient une alternative théorique. Il en résulta une autre orientation du discours sociologique qui était l’indice que les données initiales du quadrilatère sociologique avaient changé et qu’à l’intérieur de cette figure géométrique tout semblait pouvoir virevolter dans bien des directions et déborder la soigneuse logique des places. Le travailleur pouvait être un chômeur ou un étranger ou les deux ou un sujet précaire, un pied dedans, un pied dehors. Mais l’essentiel se jouait aussi sur un autre plan. Les sujets effacés par le sociologue revenaient sur le devant de la scène et réclamaient une autre sociologie : la normalité sociale avait sa frange d’invisibilité, celle-ci était peuplée de toute une société négative qu’une certaine sociologie avait pu expurger de la cité qu’il étudiait mais qui n’en formait pas moins une infra-politique souterraine persistante : où sont les études sociologiques sur la colonisation de l’Algérie, sur le rôle des colonies dans l’économie nationale et dans la division du travail, sur les partages de genre ? Il y a là un impensé sociologique national qui a contribué à fabriquer la France et son identité nationale et qu’il est possible de faire remonter à Auguste Comte, selon lequel les ordres raciaux se réfléchissent dans l’ordre social mais ne le remettent pas en question et finissent, au contraire, par accréditer une suprématie de l’homme occidental en laquelle les divisions nationales pourront continuer à prévaloir comme divisions sociales bien fondées. Dans cette tradition sociologique, le maître mot restait la défense de l’ordre social et la guerre sociale était alors envisagée à partir de la nécessité sociale de la criminalité. Si la mort que l’on donne est un phénomène normal, la criminalité se loge dans le cœur du social à la différence de la précarité et de l’immigration dont les figures doivent au fond rester subalternes et ne pas donner lieu à une interrogation sur l’ordre social qui les engendre.

Repenser les puissances de vies

Il est certain que nous n’en sommes plus là car tout a été profondément bouleversé par la prise en considération des marginaux sociaux. Le chômeur et l’immigré ont bien fini par devenir des personnages conceptuels majeurs dans l’histoire de la sociologie. Mais au prix le plus souvent d’une caractérisation négative selon laquelle évoluent des êtres de pur défaut, dans la seule attente d’une normalité sociale dont ils sont séparés, devenant ainsi des personnages de l’anomie. C’est ainsi qu’une réactualisation de Durkheim a été rendue possible, interrogeant les rapports entre anomie et solidarité sociale. Seulement le logiciel sociologique n’a pas été profondément bouleversé car la marge est toujours porteuse de pathologies intrinsèques et le cœur du social crédité d’une normalité dont il faudra bien un jour se demander qui l’a vraiment instituée. Dans cette reconquête durkheimienne, les modes d’être des chômeurs seront enfin restitués mais deviendront ceux d’individus négatifs asservis intégralement à la loi du travail. C’est ainsi que l’on trouve chez Dominique Schnapper l’énoncé suivant : « L’attitude à l’égard du chômage ne peut être comprise indépendamment de l’attitude à l’égard du travail [17] ». Certes mais est-ce à dire que le chômeur se résorbe sous la seule figure de l’être sans travail ? Peut-on passer aussi simplement de la définition du chômage à la situation vécue par le chômeur ? Le vécu peut-il être ainsi résorbé et neutralisé sous une définition qui ne le retient pas, qui le considère en pure perte ? il en va de même pour l’immigré.

On voit par là qu’il n’est pas aisé de s’acquitter des présupposés durkheimiens se proposant non plus seulement d’analyser la marge par le centre mais plus encore de produire une idée du centre sous référence de laquelle une détermination de la marge sera produite, et avec elle, une pathologisation implicite ou à défaut une euphémisation de la subjectivité marginale. Si l’on n’y prête pas garde, l’étude du précariat, de l’exclusion, de l’immigration ne changera au fond rien à l’affaire. Ce prolétariat irreprésentable que fut le Lumpenproletariat pour Marx, désignant toutes les populations oisives ou les formes de travail non reconnues (comme la prostitution), dont il ne savait que faire, risque fort de se recomposer sous la catégorie d’ « individu négatif [18] ». L’individu négatif est celui qui est expulsé du centre pour Castel et est relégué dans la périphérie en étant privé des propriétés sociales fondamentales [19] : il est cet individu que le centre ne perçoit plus comme un individu positif et dont l’existence tend à devenir fantomale. Mais ici la question est tout autant de savoir quelle est la valeur accordée au centre que la décision connexe d’attribuer un rapport de causalité strict et univoque qui partirait de ce centre supposé et déterminerait le manque à être des sujets exclus. Selon ce schéma, l’exclusion hors des places sociales consacrées est redoublée par l’exclusion hors des classements sociaux en vigueur. Mais alors le problème risque fort d’être l’impossible remontée de toutes les expériences vécues par les précaires et par les exclus : en particulier l’impossible considération des alternatives critiques et pratiques qui risquent fort d’être rendues quasi-inexistantes.

Tant que les études sociales s’évertuent à envisager la périphérie comme l’effet mécanique d’un centre supposé et ne doublent pas cette légitime étude d’une prise en considération des nouvelles allures de vies précaires ou exclues, nous risquons fort de ne pas accorder suffisamment d’importance aux voies socialement disqualifiées et de rester finalement à l’intérieur du cercle initial durkheimien. Mais le chômeur pas plus que l’immigré ne sont des personnages durkheimiens. Ou alors ils sont également ailleurs, dans l’exploration de puissances de vies qui, pour fragiles qu’elles soient, méritent d’être également pensées comme des allures de vie singulières plutôt que comme les déchets subjectifs d’un centre normalisé. Si jamais, conformément au mot d’un ouvrier-ajusteur cité par Yves Schwartz puis repris par Canguilhem, « jamais un ouvrier ne reste devant sa machine en pensant je fais ce qu’on me dit [20]  », jamais non plus un chômeur ne reste inerte devant sa définition en pensant je suis ce qu’on dit de moi.

En témoignent ces pratiques émancipatrices qui émaillent l’histoire sociale :

Place de Grève au XXe siècle : cette place en bord de Seine, située à Paris devant l’hôtel de ville, était le lieu où se retrouvaient les hommes sans emploi qui venaient trouver un travail journalier pour les chargements et déchargements des bateaux.
1929 : Alors que la production industrielle dégringole à partir de 1929 aux USA, on compte 4 millions de chômeurs en 1930, 8 millions en 1931 et 12 millions en 1932, c’est-à-dire un quart de la population active américaine. Manifestation de chômeurs à Times Square à New York le 8 novembre 1930.
1935 au Canada : En pleine dépression, 20000 chômeurs retenus dans des camps de travail créés par le premier ministre R. B. Bennett, avec un salaire de 0,20 dollar par jour, déclenchent une grève. Revendiquant notamment la création d’un régime d’assurance-chômage, plusieurs milliers de chômeurs montent dans des trains de marchandise en direction d’Ottawa. Ils seront finalement arrêtés et réprimés à Régina car le gouvernement pensait qu’ils atteindraient Winnipeg, lieu de la grève générale de 1919.
1997 : Organisation d’une marche des chômeurs vers Amsterdam. Création des Marches européennes contre le chômage, la précarité et les exclusions. Fondation d’un réseau européen de solidarité pour des propositions alternative au chômage, à la précarité, à l’exclusion sociale. Cette plateforme « participe à l’émergence d’une résistance et d’une riposte européenne à l’offensive néolibérale ».

par Guillaume Le Blanc

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Notes

[1] Je renvoie sur ce point à mon livre, L’esprit des sciences humaines, Paris, Vrin, 2007.

[2] E. Buret, dans son livre, Misère des classes laborieuses en France et en Angleterre, Paris, Renouard et Compagnie, 1841.

[3] Préface de la seconde édition, p. III.

[4] Ibid., p. V.

[5] Ibid., p. 99.

[6] Cf. B. Karsenti, La société en personne, Paris, Economica, 2006.

[7] E. Durkheim, La division du travail social, op. cit., p. 99.

[8] Ibid., p. 100-101.

[9] Ibid., p. 101.

[10] Ibid.

[11] Ibid., p. 399.

[12] Ibid., p. 22.

[13] P. Lazarsfeld, M. Jahoda et H. Zeisel, Les chômeurs de Marienthal, trad. fr. de F. Laroche, Paris, Editions de Minuit, 1982.

[14] N. Anderson, Le Hobo, sociologie du sans-abri, trad. fr. par A. Brigant, Paris, Armand Colin, 2011, p. 68.

[15] Ibid., Première partie, chapitre IV « La débrouille en Hobohème », p. 99-117.

[16] W. Thomas et F. Znaniecki, The Polish Peasant in Europe and America [1920], Urbana, University of Illinois Press, 1996.

[17] D. Schnapper, L’épreuve du chômage, Paris, Gallimard, 1994, p. 248.

[18] R. Castel, Les métamorphoses de la question sociale. Une chronique du salariat, Paris, Fayard, 1999, conclusion.

[19] R. Castel, Claudine Haroche, Propriété privée, propriété sociale, propriété de soi, Paris, Fayard, 2001.

[20] Y. Schwartz, Expérience et connaissance du travail, Paris, Editions sociales, 1988.

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