Travail en noir. Le travail dans le romain policier contemporain

mardi 5 janvier 2016, par Isabelle Krzywkowski

Thèmes : Travail

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A Georges Tyras et Jean Vila, en remerciement.

Le « polar » s’intéresse au travail sans doute d’abord en raison de l’évolution générale du genre, dont tous les spécialistes soulignent les préoccupations de plus en plus sociales, voire politiques, depuis les années 1970 (c’est une des raisons qui fait parler de « néo-polar » à partir de cette période), quand ils ne considèrent pas que le positionnement idéologique est une caractéristique inhérente au genre [1] : « Donc, point de roman policier sans sociologie ou même ethnographie. Mais aussi, donc, point de roman policier sans histoire, passée ou contemporaine, sans culture, sans politique [2]. »

Pour autant, le monde du travail n’est présent qu’à la marge dans l’univers du polar avant la fin des années 1990 : mettant en scène Lumpenproletariat des bas-fonds, serviteurs malveillants, employés bien renseignés ou abusivement tatillons, le roman policier a longtemps été celui d’une classe dominante peu soucieuse du travail dans sa réalité et sa diversité, quand elle n’identifie pas automatiquement « le prolétariat rebelle aux “classes dangereuses” [3] ». La veine du roman noir « de banlieue » lui a consacré un peu plus de place, mais essentiellement comme décor (les zones industrielles) ou comme contexte (le caractère destructeur de l’absence de travail, ou de sa précarité, qui intensifie les tensions ou la corruption).

Au demeurant, il n’est pas vraiment lieu de s’en étonner : le travail ne présente pas en soi les conditions d’une intrigue policière – ni, du reste, d’une intrigue tout court, nous y reviendrons –, du moins pas plus spécifiquement que n’importe quel autre lieu de concentration humaine. Il faut en somme attendre, pour que le travail puisse devenir sujet du « polar », qu’il soit à proprement parler analysé comme mortifère. Et c’est précisément ce qui se joue à partir de la fin des années 1990. Bien évidemment, la conscience que le travail peut tuer n’est pas apparue avec le XXIe siècle ; mais alors que le XIXe identifiait plutôt des « métiers » dangereux, et que le XXe siècle s’est essentiellement préoccupé de dénoncer le caractère destructeur de la division des tâches et de l’automation, le tournant du XXe et du XXIe siècles, en se déportant sur les relations de l’individu et de l’entreprise, élargit sa visée à l’analyse d’un système et accuse explicitement le néo-management et l’économie de marché de mettre en péril l’équilibre social et celui de l’individu. Si le polar de banlieue a très tôt rendu compte, mais de manière indirecte, du chômage et de ses conséquences, certains récits construisent désormais leur intrigue à partir d’une situation de mise en danger du travail : plans sociaux, rachats, pressions anti-syndicales dissimulés aux employés qui en sont les victimes. En noir, le travail l’est donc autant parce que le roman policier s’intéresse à sa transformation, qu’à sa disparition.

Entre 1995 et 2010, on peut relever au moins une vingtaine de titres, de langue française ou anglaise [4], strictement consacrés à l’univers du travail, dont la variété apparente (roman noir, thriller centré sur un meurtrier obsessionnel, récit d’enquête, voire roman à suspense, certains pratiquant une « hybridité générique [5] » en se combinant à la fantasy, comme chez L. L. Kloetzer, ou à l’intertexte kafkaïen et dystopique comme chez Philippe Claudel) repose en fait essentiellement sur deux types d’intrigue. Dans un cas, c’est le contexte de travail qui pousse le salarié (ou ex-salarié) au meurtre : schéma le plus répandu, il se concentre le plus souvent sur la psychologie du meurtrier [6], en adoptant son point de vue. L’autre est celui de la machination, généralement racontée sur un mode omniscient qui s’attache à tresser les points de vue pour montrer l’affrontement meurtrier de forces antagonistes (Thomas Kelly, Dominique Manotti, François Muratet, David Peace). Au parcours individuel, souvent associé à la recherche d’emploi, qui caractérise le premier schéma, répond la crise collective (souvent associée à la grève) que démonte le second ; les récits sont alors plus souvent polyphoniques, croisant des figures et des destins pris dans les rets d’enjeux qui les dépassent, et donnant souvent au seul lecteur l’ensemble des clés de l’intrigue. Ce choix n’est évidemment pas anodin, même si la conviction que le roman policier peut exprimer un « diagnostic social » est également partagée.

Le thème du travail pour renouveler le « polar »

Indubitablement, cette thématique s’inscrit dans la tradition du roman noir, et surtout du « néo-polar » qui « enquête, dénonce, fait voir les dessous d’une société souvent plus meurtrière que les criminels d’occasion, produits ou victimes du système social, qu’il est censé traquer [7] ». La spécificité du « polar du travail [8] » repose donc d’abord sur son contexte particulier : s’il s’agit bien de « décrire les ressorts cachés [9] » de la société capitaliste pour rendre visible « la violence institutionnelle quotidienne – ou, si l’on veut, le terrorisme d’État [10] », lui-même se concentre sur les effets dévastateurs des nouvelles formes d’organisation du travail, et fait de la question que se pose l’héroïne de Marin Ledun le sujet même de l’enquête : « comment démontrer la responsabilité de l’entreprise [11] ? ». La dénonciation d’une corruption généralisée, qui implique non seulement les dirigeants, mais aussi toute une série de profiteurs (Iain Levinson, Dominique Manotti ou Donald Westlake n’ont pas de mots assez durs pour révéler ces « parasites qui prospèrent sur la gestion sociale du chômage [12] »), reste dans la tradition initiée par le hard boiled, le roman noir américain, même si le propos est plus explicitement politique puisqu’il s’agit clairement de proposer une analyse sociale qui n’épargne ni les syndicats, affaiblis par leur position de négociateurs (quand ils ne sont pas trahis de l’intérieur, comme chez David Peace), ni les travailleurs eux-mêmes, imbus de leur petit pouvoir hiérarchique ou acquis à la logique concurrentielle.

Pour autant, le fait de parler du travail induit des stratégies d’écriture particulières qui contribuent à renouveler le genre. On notera tout d’abord une évolution intéressante des stéréotypes : la figure du détective ou de l’enquêteur, représentation de l’instance d’autorité narrative, mais aussi de la légitimité, voire du pouvoir et de la classe dominante, fait ainsi l’objet d’une mise en cause qui peut prendre plusieurs formes. Alors que le roman noir, et particulièrement le néo-polar, tendent à faire de l’enquêteur une figure de la marginalité, le roman policier du travail, à de rares exceptions près, marginalise l’enquêteur : il passe au second plan (notamment bien sûr quand le récit est approché du point de vue du criminel), sa fonction d’enquête est diffractée entre plusieurs personnages, dont parfois une entité collective (Muratet), ou le tueur lui-même (Ledun, Westlake) ; il disparaît, même, son rôle revenant à un narrateur omniscient (Kelly, Peace), ou au profit de la figure plus moderne et ambiguë de l’« expert » ou du « consultant », proches de la DRH, voire commandités par elle (Claudel, Emmanuel, Kloetzer, Manotti, …), mais dont la « lente et terrible progression de [l]a prise de conscience [13] » accompagne l’enquête. Cet effacement du détective est sans doute à mettre au compte de la désillusion politique qui gagne le récit policier depuis les années 1980 selon nombre de ses spécialistes, mais cette requalification ironique, qui fait de l’enquêteur un des rouages de l’entreprise, laisse en plus entendre qu’il n’y aura pas d’échappatoire à la situation qui a généré l’intrigue (pessimisme qui prolonge celui de l’école Hard boiled).

L’autre retournement notoire concerne la figure du criminel. Tous les récits qui se concentrent sur la figure de l’assassin le présentent comme la première victime du système : chômeurs, médecin du travail, pour lesquels la situation est devenue insupportable, et qui affûtent à mesure du récit leur analyse et leur dénonciation. Face à eux, les textes mettent à jour les comportements criminels des directions d’entreprises ou des actionnaires : assassins quand ils limogent (« Des types nous ont tués, moi et ma ville [14] »), ils sont aussi clairement désignés comme « bourreau [15] » dans le quotidien du travail, à l’image de ce « grand patron » face auquel le héros de Lemaître ressent :

un concentré de toutes les peurs professionnelles endurées au cours de [s]a vie. Dans le domaine de l’intimidation, Dorfmann est un expert : il a dû terroriser, sadiser, effrayer, paniquer et pousser à la défenestration un nombre incalculable de collaborateurs, de secrétaires et de conseillers. […] : il est vivant parce qu’il a tué tous les autres [16].

Le monde du travail est celui de la « barbarie [17] » : « Je parle de meurtre, là. D’homicide programmé, concerté et organisé. […] Du monde du travail d’aujourd’hui [18]. » C’est alors la victime qui disparaît, maquillée en suicide : « Dans le monde du travail tel qu’il existe aujourd’hui, qui peut faire la différence entre les morts volontaires et ceux qu’on mène à l’abattoir [19] ? ». Mais ce retournement est parfois plus ambigu : si elle contribue à faire entendre l’hypocrisie et la violence de la situation, cette victimisation permet aussi à l’assassin d’échapper à sa responsabilité – irresponsabilité que lui reconnaît aussi la société, comme le montre le procès habilement médiatisé par le héros de Lemaître. Grâce à des dénouements souvent ouverts, les chômeurs-tueurs de Lemaître, Levinson ou Westlake, qui échappent à la justice et (se) font justice, sont la démonstration angoissante de l’efficacité du principe de concurrence, et de son coût. Assurément, comme le soulignait Jean-Patrick Manchette à propos du hard boiled, « la domination du Mal est sociale et politique [20] » – ce dernier est même parfois désormais totalement intériorisé…

Une autre stratégie d’écriture notable tient aux effets de polyphonie : la dispersion des points de vue, qui permet en particulier d’opposer le discours des travailleurs à celui des dirigeants, parfois aussi celui des employés à celui des précaires, est en soi un exercice de virtuose. Il est souvent traduit par des effets de collage (variations typographiques, imitation de CV ou de PV d’enquête, courrier professionnel, consultations médicales, extraits de presse, etc.), qui repose aussi sur une analyse en profondeur des langues du travail, en particulier celle de la gestion technocratique : le personnage de Westlake dissèque les « euphémismes » des annonces de licenciement et disserte sur la notion de « recyclage [21] » ; Emmanuel joue sur la superposition et l’interpolation de documents nazis sur la déportation et de la langue du management pour faire prendre la mesure de ce qui se joue dans les entreprises. En faisant sien le caractère expérimental qu’a développé l’écriture du roman du travail depuis les années 1980, et en s’efforçant comme lui de traduire « la novlangue néolibérale [22] », le « polar du travail » se constitue aussi un style spécifique.

Le « polar » comme discours sur le travail

Le corpus qui nous intéresse ici a donc la particularité de mettre le rapport au travail au cœur de l’intrigue policière. S’il constitue de ce fait en tant que tel un discours sur le travail, il est aussi confronté à l’une des difficultés majeures de la littérature du travail : le dire.

La part dédiée à la description proprement dite est variable. Elle dépend du lieu de l’action, de la situation : un chômeur n’évoquera son travail que sur le mode du souvenir, souvent sous forme de « flash  » (c’est le cas dans Un petit boulot de Levinson) ; un récit ouvrier proposera des descriptions précises du cadre, des outils et des gestes du travail, jusqu’à des morceaux de bravoure consacrant plusieurs pages à des scènes de manutention, au détriment de l’action : ainsi, dans Stoppez les machines [23] de Muratet, le lecteur suit les impressions de Mona lorsqu’elle commence sa journée de travail sur une machine (mais celle-ci s’arrêtera assez vite à cause de la grève) ; dans Le Ventre de New York [24] de Kelly, le récit revient périodiquement sur les expériences du jeune Billy Adare, qui paie ses études en travaillant au creusement d’un tunnel ou dans la construction, descriptions progressivement motivées par les sabotages commandités par l’entrepreneur pour se débarrasser des syndicats. Ces passages visent également à faire entendre une revendication constante des travailleurs licenciés ou dégradés dans leur fonction : tout travail repose sur un savoir-faire, désormais systématiquement dénié, et dont la description rend compte ; il est même sujet de fierté : « le travail est une affaire d’honneur. Ce que les types qui ont fermé l’usine n’ont jamais compris [25] ».

Néanmoins, la description est difficilement soutenable dans un récit d’action, et c’est dans le discours des personnages – souvenirs, récriminations, aspirations – que se construit l’analyse des conditions de travail. C’est, unanimement, la « question humaine » qui est au cœur du débat : ouvriers et employés réduits à leurs fonctions ou, subtilement, à moins que leur fonction, constamment observés, espionnés et poussés à la faute (« La chasse aux traîtres, la surveillance, tout le délire orwellien [26]… »), déstabilisés, voire tués par de dangereux stages de formation « hors limites », sommés de tenir des objectifs intenables ou de se remettre aux machines après un accident (« un accident, on ramasse, on essuie et on continue [27] »), alignés comme des numéros sur les listes de licenciement… Le travail peut devenir sujet privilégié du roman policier parce qu’il met l’humain dans un état d’angoisse et de lutte pour la vie qui ne peut s’exprimer que sur le mode du dérèglement :

Les injonctions paradoxales, la folie des chiffres, les caméras de surveillance, la double écoute, le flicage, la confiance perdue. La peur et l’absence de mots pour la dire. Le problème, c’est l’organisation du travail et ses extensions [28].

Alors que le travail est présenté comme ce qui socialise, ce qui fait « tribu [29] », la nouvelle organisation du travail et le chômage ont en commun de menacer ce cadre où l’individu se rencontre dans le collectif. C’est bien la réduction de l’homme à une « ressource » qui est donnée pour mortifère : « Ce que je suis venu vendre, c’est moi [30] », résume le héros de Westlake.

À l’opposé des « valeurs » auxquelles l’entreprise exige d’« adhérer » (« le système a sa morale [31] » ironise le héros de Lemaître) et de l’invitation à « être soi-même » (« Be yourself  » est le mot d’ordre de la société Cleer dans le roman de Kloetzer), la perte des valeurs et des repères, la déshumanisation induite par la transformation des relations en « gestion », comme la solitude et la dépréciation de soi grandissantes du chômeur, la sape généralisées des individualités sont les nouveaux moteurs de l’intrigue policière, car à partir de là, tout devient possible : « N’importe quoi pour retravailler. […] De fait, je n’ai plus de morale [32] » constate le héros de Levinson qui se souvient pourtant avoir, « avant les licenciements [33] », sauvé un collègue du suicide. À l’inverse, mais tout aussi effrayante, la médecin du roman de Ledun qui justifie chacun de ses homicides : « en le tuant avant qu’ils ne le fassent, je le réhabilite en tant qu’homme [34] ». Ainsi le meurtre devient, pour les uns légitime, pour les autres nécessaire, expression de l’instinct de survie en même temps que manifestation ultime de l’aliénation : refusant d’entendre la remarque du psychologue qui lui suggère qu’il ne devrait pas s’identifier à son « boulot [35] », le héros de Westlake répond :

La fin de ce que j’accomplis, l’objectif, le but, est juste, incontestablement juste. Je veux m’occuper de ma famille ; je veux être un élément productif de la société ; je veux faire usage de mes compétences ; je veux travailler et gagner ma propre vie et ne pas être à la charge des contribuables [36].
Le système est mortifère parce qu’il repose sur la déstabilisation permanente de ses membres (théorisée par la « sociologie des organisations » que mettent en œuvre les récits de Kloetzer, Ledun, Lemaître ou Matalon), et fait exploser la société : d’un côté, ceux qui sont « écartés de l’ordre social [37] », de l’autre « les ennemis », qui sont « les patrons d’entreprise » et « les actionnaires » – qui sont aussi bien tous les autres, les « concurrents » (« Un boulot, un salaire, une bonne vie bourgeoise, ce n’est pas un droit, c’est quelque chose qui se gagne, et vous devez vous battre pour l’avoir [38] »). Le travail en système capitaliste est une guerre, la guerre de chacun contre tous qu’enseigne la stratégie managériale en s’attachant à « faire de ces cadres des soldats, des chevaliers d’entreprise, des subalternes compétitifs [39] » ; et la guerre d’une classe contre une autre, celle des grévistes contre le patronat : « Puisqu’ils nous ont déclaré la guerre, il faut nous organiser pour la faire [40]. »

Le « polar » comme renouvellement de la littérature du travail

Si l’importance nouvelle du thème du travail pour la littérature policière s’explique donc par la lecture spécifique que certains écrivains du tournant du siècle font de la situation sociale, on peut aussi s’interroger sur ce que le passage par le « polar » apporte à la littérature du travail.

Son premier intérêt est sans doute de sortir cette littérature de sa situation marginale : malgré le succès de certaines œuvres (de Germinal d’Émile Zola à Élise ou la vraie vie de Claire Etcherelli), et la mode récente des récits du travail depuis les années 2000, elle est en général considérée comme une « infralittérature », voire valable pour sa seule valeur documentaire. De ce point de vue, le caractère expérimental que j’ai signalé plus haut fait écho à un questionnement récurrent de la littérature du travail, relancé en France dans les années 1980 avec la parution des récits de François Bon (Sortie d’usine, 1982) et de Nelly Kaplan (L’excès-l’usine, 1982) : si le travail est un sujet littéraire, il doit pouvoir faire l’objet d’un travail littéraire – c’est-à-dire d’invention littéraire –, dont on a souvent souligné l’indigence dans la littérature du travail, en partie à raison (il y a bien une part de « suivisme » chez certains écrivains ouvriers moins doués), en partie à tort (beaucoup d’autres font preuve d’une réflexion et d’une recherche sur l’écriture, mais que le canon littéraire ne met pas forcément à l’honneur, par exemple la simplicité). Depuis les années 1980, il ne fait aucun doute que la question de l’écriture du travail a fait l’objet d’une réflexion qui a mené plusieurs auteurs sur les voies d’une écriture de caractère expérimental (en France, Thierry Beinstingel, Yves Pagès, Lydie Salvayre, etc.), au risque d’éloigner une partie du public. Le récit policier, qui sort progressivement du statut de « paralittérature » en raison de la qualité des œuvres produites et de la « “contamination” de la littérature générale par le roman policier [41] », fait effectivement transition entre littérature populaire et « haute littérature », tout en constituant selon certains [42] la voie nouvelle du réalisme. Le « polar » offre par ailleurs une solution à la difficulté de dire le travail, que sa nature répétitive, souligne Armelle Talbot à propos du théâtre, rend impropre à l’intrigue [43]. La trame policière, en créant de l’intrigue, met de l’événement là où il n’y en a pas, et donne de l’intérêt à une réalité forcément individuelle, de l’ordre de l’expérience ; elle rend aussi effectivement dramatique (et même souvent tragique) la « descente aux enfers » du travail ou de son absence (Ledun, Lemaître, Levinson ou Westlake dressent un inventaire impitoyable de toutes les étapes de l’humiliation qui conduisent au suicide ou à l’assassinat) ; enfin, elle situe d’emblée le travail comme un rapport de force d’une extrême violence.

Enfin, selon la même logique que le polar politique de la mémoire dont Didier Daeninckx est un initiateur et qui fleurit aujourd’hui en particulier dans les pays de langue espagnole, le roman policier du travail se donne pour but d’« écrire l’autre histoire [44] » : celle des « épisodes sombres de leur histoire » (celle des « ouvriers du caisson » chez Kelly, celle de la trahison d’un syndicaliste chez Peace), celle des suicidés (chez Claudel, Kloetzer ou Ledun), celle des licenciés (Lemaître, Levinson, Westlake, etc.), celle des travailleurs exclus de l’histoire officielle. Ce travail de mémoire a toujours été l’un des enjeux de la littérature du travail, qui s’enrichit ici du divertissement didactique auquel prétend volontiers le récit policier. Le processus d’investigation devient le procédé par lequel révéler et expliciter les rouages d’une réalité socio-économique complexe, en voie de mondialisation, volontairement opacifiée par ceux qui en tirent profit. Il permet ainsi de s’opposer à la fatalité d’une « histoire […] écrite par les gagnants [45] ».

Le roman policier comme roman social : « Totally killers » vs lutte des classes ?

En ce sens, le roman policier du travail est une littérature idéologique, sans être nécessairement une littérature militante : nettement plus sociologique que le néo-polar (auquel Philippe Corcuff et Lison Fleury reprochent une « désociologisation relative du contenu des descriptions [46] »), puisque son objet appelle un examen de l’impact social et individuel de la crise du travail, son positionnement ne manque pourtant pas d’ambivalence, même si les deux modèles d’intrigue, individuelle ou collective, n’engagent pas tout à fait la même analyse.

D’un côté, des textes comme ceux de Lemaître, Levinson, Matalon, Olear, Thomazeau ou Westlake dénoncent un mécanisme du seul point de vue d’un protagoniste qui ne le met en cause qu’autant qu’il en est la victime, mais qui, pour s’en sortir (pour s’en venger), s’en fait complice. La critique repose sur la démonstration en acte qu’un tel système concurrentiel, pris au pied de la lettre, conduit à des situations humainement insoutenables, et pourtant socialement tolérables (la plupart de ces récits offre une issue au meurtrier). Par leur cynisme, ces textes sont très proches de ceux qui marquent l’émergence du « roman d’entreprise » à la fin des années 1990, et dont certains (Houellebecq par exemple) s’inspirent du polar ; sans illusion, mais consensuels, la dénonciation qu’ils livrent ne s’accompagne d’aucune alternative autre qu’individuelle et asociale, et n’offre pas d’autre issue que la participation au système, quelle qu’en soit la nature et le prix (« Je suis conciliant. Avec des types comme moi, le système a l’éternité devant lui », reconnaît le narrateur de Lemaître [47]).

D’autres récits font de la prise de conscience progressive du personnage la conséquence d’une enquête qui les amène à finalement refuser de participer plus avant au maintien d’une fallacieuse et pernicieuse « Cohésion Interne [48] » : le héros de Emmanuel quitte ses fonctions de collaborateur auprès de la DRH, tout comme l’une des deux protagonistes de Cleer  ; certes, là encore, la solution est individuelle, le personnage se contentant de se retirer d’un système qui le met en contradiction avec lui-même – pour autant il en sort, plutôt que de l’utiliser ou de continuer à s’y compromettre. Plus abruptement, c’est parce qu’elle ne supporte plus son incapacité à agir sur les conditions de travail dans une plate-forme téléphonique qu’une médecin du travail va progressivement assassiner ses patients que le néo-management pousse de toute façon à la dépression et au suicide ; le livre de Ledun, même s’il refuse le cynisme de ses prédécesseurs, offre pour seule issue l’hypothétique prise de conscience des médias, unique moyen de pression sur des syndicats et une inspection du travail complètement dépassés, et dans une certaine mesure complices : il fait ainsi de l’assassinat et du suicide l’ultime solution, désespérée, et désespérante, pour ne plus collaborer.

On peut appliquer à ces deux tendances l’analyse que Mandel faisait déjà de Manchette :

Une manière de présenter comme dérisoire toute action politique, parce qu’inefficace et condamnée à l’échec, rend finalement cette littérature moins « désintégrante » par rapport au système qu’elle n’en donne l’impression de prime abord [49].

Face à ces deux ensembles, les récits qui proposent une approche collective sont à peine plus rassérénants : à l’exception peut-être de Kelly, la grève est partout mise en échec ; au mieux, elle permet à certains de sortir la tête haute – solution individuelle, encore, même si les quatre auteurs (Kelly, Manotti, Muratet, Peace) offrent des syndicats une présentation plus nuancée que les autres textes présentés. Mais au lieu des données chiffrées diffusées par les médias ou les rapports, qui présentent les inégalités comme une fatalité, et d’un cheminement personnel qui permet au mieux de trouver (ou refuser) sa place dans le système, l’investigation met ici à jour, sur le modèle de la machination, les enjeux de la réorganisation du travail, et vise à expliciter, plutôt qu’à décrire, un conflit de nature idéologique et politique entre des groupes nécessairement antagonistes.

Le « polar du travail » semble donc bien illustrer le « désenchantement » du récit policier depuis les années 1980. Pourtant, le choix d’une intrigue policière entraîne une lecture politique des rapports de travail, en même temps que la question du travail paraît induire une repolitisation du « polar » : le fait que l’analyse psychologique et sociologique soit adossée, en particulier dans les deux derniers types de récit, à celle d’un système économique et idéologique, relève d’une analyse politique. L’appel à ne plus participer à la mise en œuvre de cette nouvelle conception du travail, pour dérisoires ou tragiques qu’en puissent être les conséquences, signale peut-être que le polar « postmoderne [50] » entre en crise, en même temps que le système qu’il dénonçait tout en le confortant.

par Isabelle Krzywkowski

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Notes

[1] Voir en particulier E. Mandel, Meurtres exquis. Histoire sociale du roman policier, Paris, La Brèche, 1986.

[2] G. Ménégaldo et M. Petit, « Présentation et problématiques », dans (G. Ménégaldo et M. Petit dir.), Manières de noir. La fiction policière contemporaine, Rennes, PUR, coll. « Interférences », 2010, p. 9.

[3] E. Mandel, Meurtres exquis. Histoire sociale du roman policier, op. cit., p. 63. Il s’agit selon lui d’une association particulièrement répandue en Grande-Bretagne, qu’il nuance cependant pour d’autres pays.

[4] On en trouvera la liste à la fin de cet article. Elle constitue un premier corpus de travail, qui n’est certainement pas exhaustif et pourrait en particulier être élargi à d’autres cultures, mais peut sembler constituer un échantillon recevable.

[5] N. Levet, « Le roman noir contemporain : hybridité et dissolution génériques », dans Manières de noir. La fiction policière contemporaine, op. cit., p. 81-95.

[6] Les variantes tiennent au degré d’implication de l’assassin : délibéré chez M. Ledun, P. Lemaître ou D. Westlake, contraint (mais rémunéré ou valeur d’échange) chez I. Levinson, G. Olear ou F. Thomazeau, ou voire naïf chez A. Matalon, même si tous les textes, nous le verrons, s’attachent à minorer la responsabilité du criminel.

[7] G. Menegaldo et M. Petit, « Présentation et problématiques », op. cit., p. 9.

[8] Cette catégorie est ici strictement pratique : on entendra par là un corpus de récits qui se déroulent pour l’essentiel dans le monde du travail (chantiers, usines, entreprises, travailleur itinérant…) et dont l’intrigue repose sur un enjeu de travail (enquêtes sur un plan social ou sur une présomption de corruption ayant trait à l’entreprise, tensions liées à la « gestion des ressources humaines », à une grève, etc.). Ceci justifie que soient exclus du corpus les textes faisant intervenir le travail (ou les problèmes liés à son absence) comme simple élément contextuel.

[9] A. Collovald, « L’enchantement dans la désillusion politique », Mouvements, mai-août 2001, n° 15/16, dossier « Le Polar. Entre critique sociale et désenchantement », p. 16.

[10] E. Mandel, Meurtres exquis. Histoire sociale du roman policier, op. cit., p. 163.

[11] M. Ledun, Les Visages écrasés, Paris, Seuil, 2011, p. 191.

[12] D. Manotti, Lorraine connection, Paris, Payot et Rivages, 2006, p. 199.

[13] F. Emmanuel, La Question humaine, Paris, Stock, 2000, p. 9.

[14] I. Levinson, Un petit boulot [Since the Layoffs, 2002], traduction de Fanchita Gonzalez Battle, Paris, Éditions Liana Levi, 2007, p. 22.

[15] M. Ledun, Les Visages écrasés, op. cit., p. 28. C’est aussi ce qui sous-tend le parallèle proposé par Emmanuel entre l’organisation nazie et la technocratie du management.

[16] P. Lemaître, Cadres noirs, Paris, Calmann-Lévy, 2010, p. 414.

[17] L’image du « barbare », appliquée non plus à l’ouvrier (la « brute »), mais au patronat ou, plus largement, au capitalisme, est récurrente dans la critique marxiste, mais revient sur le devant de la scène en France dans les années 1990, à la faveur des travaux du sociologue Jean-Pierre Le Goff sur la « barbarie douce » de l’entreprise et de « l’idéologie managériale ».

[18] M. Ledun, Les Visages écrasés, op. cit., p. 28.

[19] Ibid., p. 317.

[20] J.-P. Manchette, Les Nouvelles littéraires, 30 décembre 1976, cité par P. Pécherot, « L’engagement lucide du polar. De Chandler à Daeninckx », dans (S. Béroud et T. Régine dir.), Le Roman social. Littérature, histoire et mouvement ouvrier, Paris, Éditions de l’Atelier, 2002, p. 252.

[21] D. Westlake, Le Couperet [The Ax, 1997], traduction de Mona de Pracontal, Paris, Payot & Rivages, 1998, p. 111 et p. 224, 227-229, 292.

[22] A. Bihr, La Novlangue néolibérale. La rhétorique du fétichisme économique, Lausanne, Éditions Page Deux, 2007.

[23] F. Muratet, Stoppez les machines, Paris, Le Serpent à plume, 2001 ; éd. revue, Arles, Actes Sud, Montréal, Leméac, coll. « Babel noir », 2008.

[24] T. Kelly, Payback [1997], traduction de D. et P. Bondil : Le Ventre de New York, Paris, Payot & Rivages, coll. « Rivages/Noir », 2001.

[25] I. Levinson, Un petit boulot, op. cit., p. 56.

[26] L.L Kloetzer , Cleer. Une fantaisie corporate, Paris, Denoël, coll. « Lunes d’encre », 2010, p. 197.

[27] D. Manotti, Lorraine connection, op. cit., p. 25.

[28] M. Ledun, Les Visages écrasés, op. cit., p. 20.

[29] D. Westlake, Le Couperet, op. cit., p. 256.

[30] Ibid., p. 65.

[31] P. Lemaître, Cadres noirs, op. cit., p. 73 et 29-30 pour les expressions précédentes.

[32] I. Levinson, Un petit boulot, op. cit., p. 11 et 22.

[33] Since the Layoffs [Depuis les licenciements] est le titre original et le leitmotiv du roman de Levinson.

[34] M. Ledun, Les Visages écrasés, op. cit., p. 31.

[35] D. Westlake, Le Couperet, op. cit., p. 256.

[36] Ibid., p. 325.

[37] Ibid., p. 52, puis p. 73.

[38] Ibid., p. 46.

[39] F. Emmanuel, La Question humaine, op. cit., p. 8.

[40] D.Manotti, Lorraine connection, op. cit., p. 40.

[41] D. Ménégaldo et M. Petit, « Présentation et problématiques », op. cit., p. 11.

[42] Voir par exemple F. Évrard, Lire le roman policier, Paris, Dunod, coll. « Lettres supérieures », 1996, ainsi que les autres études citées ici.

[43] Talbot A., « Travailler sur scène : enjeux théoriques et historiques (repérages) », Travailler sur scène, journée d’étude organisée par le Groupe Théâtre(s) politique(s), 14 février 2008, p. 4. Consultable en ligne (25 juin 2011) à l’adresse : http://theatrespolitiques.free.fr/I...

[44] C’est le leitmotiv du discours de Carole Matthieu, l’héroïne de Ledun, qui justifie ainsi ses crimes.

[45] D. Westlake, Le Couperet, op. cit., p. 202.

[46] P. Corcuff et L. Fleury, « Profondeurs du social et critique politique. Hypothèses comparatives sur Maigret et le néo-polar », Mouvements, op. cit., p. 29.

[47] P. Lemaître, Cadres noirs, op. cit., p. 46.

[48] C’est le nom du service où sont embauchés les deux enquêteurs de l’entreprise Cleer dans le roman de Kloetzer, op. cit.

[49] E . Mandel, Meurtres exquis. Histoire sociale du roman policier, op. cit., p. 170.

[50] Voir l’article de G. Tyras, « Le noir espagnol : postmodernité et écriture du consensus », Mouvements, op. cit., p. 74-81.

 

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