Homo œconomicus et écriture poétique : analyse d’une mise à l’épreuve

mardi 5 janvier 2016, par Pauline Vachaud

Thèmes : Travail

Version imprimable fontsizeup fontsizedown
Télécharger cet article au format PDF (455.2 ko)

La représentation des sociétés post-industrielles et des mutations en cours dans le champ du travail constitue un pan non négligeable du paysage littéraire français contemporain. François Bon, dont la démarche est entièrement liée à ces évolutions, est une figure emblématique de ce type de littérature soucieuse du monde social. Qu’il traite de front la dissolution du tissu industriel comme dans Daewoo [1] ou qu’il prenne part aux reconfigurations multiples causées par l’apparition de l’Internet, quant au travail de l’écrivain notamment [2], il réfléchit, à tous les sens du terme, les enjeux sociétaux les plus remarquables de notre temps. Plus discrètement, et, parfois, de manière moins novatrice, des titres comme Notre usine est un roman, de Sylvain Rossignol [3], Les Vivants et les Morts, de Gérard Mordillat [4], L’Usine, de Vincent De Raeve [5] ou encore Chronique des années d’usine de Robert Piccamiglio [6] manifestent aussi cette prise en charge des questions sociales par la littérature – en l’occurrence, les conséquences individuelles et collectives de la fermeture progressive des usines. Quant à Fragmentation d’un lieu commun de Jane Sautière [7], Au bureau de Nicole Malinconi [8], ou encore La Question humaine, de François Emmanuel [9], ils évoquent d’autres lieux confrontés, à leur manière, aux inflexions de la rationalités économique : chez Jane Sautière, la difficulté du travail social, aujourd’hui, en milieu carcéral ; chez Nicole Malinconi, le quotidien de la vie d’une entreprise de services après l’annonce d’une restriction de personnel ; chez François Emmanuel, les liens intimes de la langue gestionnaire et managériale, dans sa technicité déshumanisante, avec la langue du nazisme.

Au-delà du champ des romans policiers dans lequel cette préoccupation est plus manifeste [10], un certain nombre de récits contemporains témoignent ainsi de l’intérêt persistant de la littérature pour le monde du travail – à contre-courant, peut-être, du « détachement par rapport au réel [11] » qui serait le lot de la littérature française depuis qu’elle a entamé un processus d’autonomisation [12].

Autrement plus rare, cependant, est ce type de démarche dans le domaine poétique. Quand le récit – fictionnel, documentaire ou testimonial – s’autorise à une reconfiguration de l’expérience du réel historiquement et socialement marquée, la poésie actuelle, en revanche, propose une écriture moins située, contournant ou détournant la dimension contextuelle et collective des événements par un travail plus intérieur, plus intemporel ou plus formel. De ce fait, la voie choisie par Jacques-Henri Michot est d’autant plus remarquable qu’elle convoque, dans le champ poétique, un élément fondateur des mutations actuelles : la langue du « disque-ourcourant [13] » d’aujourd’hui et, avec elle, l’idéologie gestionnaire et utilitariste qui préside à ces mutations. Dans son ouvrage Un ABC de la barbarie. Bréviaire des bruits [14], Michot livre, selon un dispositif complexe dont nous nous proposons d’analyser les rouages, un abécédaire des « bruits » de la doxa contemporaine qui constitue une sorte de pendant, en poésie, au récent essai d’Eric Hazan LQR, Lingua Quintae Respublicae. La propagande du quotidien [15] et, avant lui, au travail de Viktor Klemperer sur les modalités langagières des mutations sociales [16]. L’auteur met ainsi en lumière les tours lexicaux de l’homo œconomicus par lesquels notre société actuelle informe son réel. Il s’agit, pour reprendre ses termes, de développer « une "analyse" de fait de l’état du discours courant [17] » qui vise à montrer, par un montage signifiant des énoncés types de cette doxa, combien l’usage d’une langue n’est pas innocent, combien les mots peuvent être « porteurs de mort » :

Il est de rudes barbaries langagières. Si on ne le savait déjà, on aura appris, avec Viktor Klemperer, que des mots peuvent être « porteurs de mort » : « les mots peuvent être comme de minuscules doses d’arsenic : on les avale sans y prendre garde, elles semblent en faire aucun effet, et voilà qu’après quelque temps l’effet toxique se fait sentir ». Certes, il s’agit là de la parlerie nazie – mais ce constat ne perd pas le tout de sa validité dès qu’on le sort de l’espace historique auquel il renvoie [18].

« La ranceur du flot »

La formule « "analyse" de fait » souligne bien l’enjeu du texte de Michot : s’éloignant d’une pratique définitionnelle – où l’on rejoindrait la démarche flaubertienne du Dictionnaire des idées reçues – l’abécédaire ne propose aucune définition ou analyse explicite des termes retenus [19] mais, simplement, leur mise à l’épreuve par un dispositif poétique expérimental. Composée de la seule collection alphabétique d’énoncés significatifs de la langue doxique, cette liste des formules alimentant « la ranceur du flot [20] » (p. 14) consensuel produit l’effet brut d’une pure litanie. Dans cette perspective, l’analyste n’est pas celui qui déchiffre indéfiniment le sens des mots et des expressions communes mais, plus élémentairement, un « âne à listes », selon une autre équivoque empruntée à Lacan, et mise en exergue de l’ABC : « Ânes à listes sommes, ânes à listes resterons [21] » (p. 11) . Pour autant, la portée critique n’est pas moins vive. En effet, à lui seul, le choix de la litanie est signifiant : plus que n’importe quelle glose plus ou moins élaborée, la forme de la liste verticale, potentiellement infinie, écrasante, laisse transparaître le poids de cette doxa, l’oppression lancinante qu’elle maintient sur qui ne cherche pas à « entendre à travers les bruits [22] ».

À une plus petite échelle, par ailleurs, sans que le recours au commentaire explicite ne soit nécessaire, la récurrence de certains tours lexicaux permet de dégager, au sein même de la monstration, les spécificités de cette langue propre à l’homo œconomicus. Tout d’abord, on peut noter la prévalence des métaphores biologiques, naturelles, pour désigner des processus économiques :

Afflux des capitaux Cf. Injections (p. 20)

Avis de tempête sur les places financières Cf. Calmes plats (p. 26)

Avoirs gelés (p. 25)

Ballon d’oxygène pour l’entreprise B au bord de l’asphyxie (p. 19)

Bourrasques monétaires (p. 38)

Dégraissages Cf. Colère, Compressions (p. 58) [23]

L’enjeu de ces choix de langue, c’est donc la naturalisation de phénomènes culturels. Inversement, on trouve aussi la tendance à désigner des réactions humaines, d’ordre physiologique et psychologique, par des termes issus du vocabulaire gestionnaire :

Gérez votre stress ! (p. 79)

Nécessités de gérer émotionnellement le match (p. 135)

Ainsi, ce qui se manifeste, dans ces deux versants métaphoriques, c’est le naturel avec lequel la doxa tend à s’imposer [24] – «  Business humanum est » (p. 40) – et, en contrepartie, la « gestionnarisation » du champ de l’humain qu’elle véhicule.

Par ailleurs, on peut relever la récurrence des formules qui, proclamant la fin des idéologies, fait résonner le discours de la fin de l’Histoire, qui n’est jamais autant lui-même que lorsqu’il s’ignore comme idéologie :

Faillite des idéologies, du marxisme, du communisme… Cf. Morts (p. 71)

Grandes débâcles Cf. Idéologie (p. 84)

Idéologies : la grande débâcle. (p. 96)

Morts des idéologies, etc. Cf. Faillite (p. 130)

Naufrage des idéologies (p. 134)

Ni de droite ni de gauche : modernes. (p. 137)

Tandis que l’ordre des choses économiques est désormais idéologiquement considéré comme naturel, échappant au flux dialectique de l’Histoire, la violence des rapports sociaux qu’il implique est à son tour atténuée.

En témoignerait la métaphore récurrente du jeu qui entraîne comme une déréalisation des actions, désormais absorbées dans le langage du commentaire sportif :

Balle maintenant dans le camp des grévistes. (p. 29)

Bon point pour l’entreprise B : en créant trois postes de tourneurs, elle contribue efficacement à la lutte contre le chômage. (p. 36)

Club des grandes puissances, clubs très fermés (p. 47)

Coupe de l’Agressivité décernée à une entreprise particulièrement dynamique de notre région. (p. 54)

Enfin, on relèvera l’accent porté sur certains mots-clés, dont la reprise provoque la constitution de sous-listes : ainsi de « Coups », « Nécessités » ou « Retour » qui, à leur suite, entraînent une multiplicité d’expressions types (39 expressions formées avec « Coups [25] », 70 avec « Nécessités [26] », 18 avec « Retour [27] »). Certes, toutes ne sont pas en elles-mêmes directement liées au champ économique ; cependant, la connotation de ces mots-racines exprime assez bien l’esprit global de la langue consensuelle : la perpétuation d’un ordre violent [28].

« "Inflexions" du brut »

La génération de ces listes, pour autant, n’est pas spontanée et le choix de l’ensemble des expressions retenues n’est pas statistiquement fondé. La constitution de l’abécédaire est la marque d’un sujet, aussi discret soit-il ; cette collection n’opère pas en dehors de toute énonciation, et même si la présence de commentaires explicites est quasi-nulle, un discours n’est pas moins tenu sur les énoncés rapportés. Ainsi, certaines distinctions typographiques font office de distance critique. Il n’est pas anodin, en effet, que les expressions ayant trait à l’économie de marché soient non seulement en gras, mais aussi fortement démarquées par l’emploi d’une grande taille de police [29]. En soulignant la force de domination des termes et des phénomènes évoqués, la mise en œuvre de différences typographiques est le signe d’un discours, qui, aussi discret soit-il, passe notamment par l’effet de scansion produit par ces démarcations :

Manière d’enfoncer le clou quant aux clous – soit : de pointer l’insistance brutale avec laquelle le langage médiatique s’efforce d’enfoncer un certain nombre de très gros clous dans le plus grand nombre possible de cerveaux. Mais aussi manière de faire de la liste dressée – parataxe dans l’élément de la succession verticale – une liste un tant soit peu scandée [30].

En outre, sous leur fonction a priori informative, les renvois proposés sont parfois le signe d’une pointe sarcastique, assez rapidement perceptible :

Adaptations nécessaires aux lois du marché Cf. Ancien apparatchik (p. 20)

États d’âmes Cf. Ancien apparatchik

Hommes (n°46)

Rouleau compresseur (p. 68)

Hommes d’affaires Cf. Chefs d’État (p. 92)

Présidents en pleine forme Cf. Quadras, Saint-Père (p. 157)

Dans le même ordre d’idées, la juxtaposition a priori aléatoire déterminée par la logique pure du classement alphabétique provoque parfois des effets de sens qui semblent dépasser le seul hasard objectif. Il est difficile, par exemple, de ne pas lire un rapport de cause à effet entre les deux « bruits » suivants :

Champ libre pour les investisseurs du monde entier.

Champagne qui coule à flot (p. 45)

Ailleurs, on ne peut guère nier l’effet d’équivalence créé entre des termes recouvrant des réalités censément différentes :

Hommes d’action

Hommes d’affaires Cf. Chefs d’État

Hommes d’appareil

Hommes de confiance du président

Hommes de dialogue […]

Hommes d’ordre

Hommes de paille

Hommes de pouvoir

Hommes de sac et de corde (p. 92) [31]

Une force subjective et critique est donc à l’œuvre dans la composition de ces listes. Parfois, même, quelques termes sont complétés par la mention « (vieux) » :

Autorisation de licenciements (vieux) (p. 25)

Cœurs à gauche, portefeuilles à droite (vieux) (p. 49)

Coup de barre à droite (vieux) (p. 53)

Fête du Travail : les syndicats défilent en ordre dispersé de la Bastille à la République. (vieux) (p. 72)

Sous couvert d’une indication d’usage, à visée informative, il s’agit de souligner les rapides évolutions de cette langue et de la réalité qu’elle recouvre vers une « barbarie » supérieure.

Cependant, pour la plupart, ces marques discursives sont de l’ordre de l’implicite. C’est dans la mise en forme, les jeux de montage ou au détour de quelques renvois et de précisions censément informatifs que s’immisce une voix critique. Si la pure monstration de la langue barbare est parfois entamée par des marques discursives, celles-ci ne relèvent pas de la dénonciation directe : elles surgissent dans le jeu même des rouages formels comme seules « "inflexions" du brut » [32].

« Liste contre liste »

Hormis ces inflexions touchant la liste verticale des mots de la doxa d’aujourd’hui, il faut enfin souligner un dernier élément qui contribue à la mise en crise de cette langue hégémonique. Interrompant ce déroulement litanique, des citations empruntées aux domaines des arts, de la pensée, de la littérature viennent en effet briser l’égrènement des « bruits ». Sans que l’instance auctoriale intervienne en son nom propre pour commenter ces « entailles », la distance critique est encore une fois un effet de la mise en forme : à la différence des formules doxiques, laissées dans un anonymat signifiant, chaque citation est accompagnée de sa source. Ainsi, au discours massif et acéphale, une myriade de citations sont contre-apposées, données comme les représentantes d’une constellation de singularités. Par ailleurs, la dimension fragmentaire de ces « titres, pincées ou plages » (p. 14) est à son tour signifiante. Organisant ce balancement en souvenir du couple « fatigue/fraîcheur » de Roland Barthes [33], Michot propose donc de « désempoisser » l’abécédaire menacé d’ « étouffement » par l’intégration de « respiration[s] [34] » :

Contre la fatigue provoquée par l’inventaire du non-inventif, la fraîcheur est prise en charge par ces « titres, pincées ou plages » qui font contrepoint ou, si l’on préfère, constituent comme des intermezzi qui incrustent un alphabet allègre dans un alphabet bétonné. Liste contre liste, en somme – plus précisément : liste fragmentaire de noms propres (fragmentaire, donc peu apparente comme liste) contre liste (à logique d’exhaustivité) de noms et expressions communs, vraiment très et trop communs, au double sens, on l’aura compris, de mauvaise communauté et de médiocrité [35].

En outre, la plupart des citations n’ont aucun rapport direct avec le contexte dans lequel elles sont insérées et ne semblent valoir que pour leur gratuité, leur beauté, le raffinement qu’elles opposent au sens commun. Ainsi d’une des célèbres pages de La Recherche sur la sonate de Vinteuil, intercalée entre « Protections rapprochées / Protestation de pure forme / (Véritables) Prouesses technologiques Cf. Exploits » et « Providence pour les investisseurs » (p. 159-160). Ainsi de la peinture d’un paysage, tout en nuances, par Charles-Ferdinand Ramuz, interrompant le fil tendu entre « Rampes de lancement » et « Rançons du succès » (p. 166-167). Ainsi, encore, de cette évocation de Giotto par Giorgio Vasari :

Variations des cours

À l’âge de dix ans, Giotto était déjà connu de tout le village et des environs par son intelligence et son adresse. Bondone l’employait alors à mener paître çà et là des troupeaux ; mais, tout en les gardant, Giotto dessinait sur la terre ou sur le sable, comme par une sorte d’inspiration, les objets qui frappaient sa vue ou les fantaisies qui occupaient son esprit. (Giorgio Vasari)

Vastes débouchés pour les capitaux privés (p. 220)

Au-delà, pourtant, du pur effet de contraste provoqué par ces coupures esthétiques – ce qui, en soi, suffirait à susciter le choc désiré –, dans la lignée de Walter Benjamin, Michot a recours à un montage subtil de ces citations qui fonctionnent dès lors comme une « brigade poétique internationale [36] ». En cela, la « mobilisation des citations [37] » ne relève pas de leur seule fonction interruptive. Malgré la logique alphabétique qui régit la place de ces citations, ainsi que la contrainte de représenter « presque tous les siècles de l’histoire de l’humanité » et « de nombreux pays (et […] langues) de la terre [38] », d’autres déterminations concourent à leur disposition – où la prise de parti, l’effet discursif se manifestent là encore dans les ressorts complexes du montage [39].

Certains rapports sont parfois tissés entre telle incise et son contexte. Régulièrement, l’extrait d’une œuvre littéraire vient reformuler ou illustrer le stéréotype qui la précède. On peut considérer que « Copinages », par exemple, est développée par la citation d’Othon, de Corneille :

Martian

Mais, Seigneur, sur le trône élever un tel homme,

C’est mal servir l’État, et faire opprobre à Rome

Lacus

Et qu’importe à tous deux de Rome et de l’État ?

Qu’importe qu’on leur voie ou plus ou moins d’éclat ?

Faisons nos sûretés et moquons-nous du reste.

Point, point de bien public s’il nous devient funeste.

De notre grandeur seule ayons des cœurs jaloux ;
Ne vivons que pour nous, et ne pensons qu’à nous.

(Pierre Corneille, Othon, Acte II, scène IV) (p. 52)

Ailleurs, c’est un extrait des Lettrines qui exemplifie, non sans humour, la formule « Grâces intemporelles » :

Je me demande encore d’où pouvait surgir l’humour de ce rêve, où je recevais une bizarre carte postale dont je me rappelai seulement au réveil, avec une netteté singulière, l’énigmatique légende  : Les grandes heures de l’Histoire. Bords du lac de Génésareth. Jésus prêche à 187 mètre au-dessous du niveau de la mer. (Julien Gracq, Lettrines, p.106) (p. 83)

Plus subtilement, quelques phrases de René Crevel sur la vacuité subjective illustrent l’expression « Creux de la vague » :

Pour l’heure, nous essayons encore des jeux (…) Mais n’a-t-il point tort celui qui, luttant et jouant contre soi-même, risque, après le combat, en vérité, par trop singulier, de ne trouver plus que la place de soi-même et non soi-même. (René Crevel, Pamphlet contre moi-même et quelques autres) (p. 55)

Ici, le rapport peut ne pas sembler évident. À considérer, cependant, la conception du sujet explicitée par Michot dans De l’entaille, où la référence lacanienne est de nouveau assumée, on saisit mieux le fil métaphorique qui relie ces deux formules :

La singularité Barnabé est ici l’opérateur absent-présent qui machine la mise en place, la mise en scène des « points singuliers » en rupture. Une instance et une insistance, mais inassignables, décidément, à quelque personne que ce soit. Jacques Lacan : « … mais d’où provient cet être qui apparaît en quelque sorte en défaut dans la mer des noms propres ? » Manque résolument, dans la mer des fragments signés, le nom « propre » de Barnabé B. [40]

En d’autres occasions, le lien s’opère par dérivation d’un vocable comme, dans l’exemple suivant, le déplacement opéré entre « Ajustements structurels » et l’adjectif « ajustée », surgissant à la fin du poème : Ajustements structurels

la mer envahit la chambre
déperdition d’un engendrement

un ordre risque de s’établir
dans la claustration

le retour d’une identité multiforme

occlusion : dévoration et ouvertures

« bruits »

 : l’éclipse des voix

LEUR INTERROGATION PERSISTE
« une lame réversible
ajustée matinale
que la nuit révèle »
(Anne-Marie Albiach, « Théâtre », in Mezza voce) (p. 21)

Dans ces deux types de rapports – illustration ou dérivation –, l’enjeu est alors similaire : proposer, en regard de l’utilitarisme et de la simplicité de la langue doxique, un usage de la langue plus précis et précieux, privilégiant la subtilité, la retenue, voire l’incertitude.

Outre ces effets de rupture dont la portée tient avant tout à la distinction d’un style, les citations peuvent aussi énoncer un propos explicitement engagé, qui laisse entrevoir, malgré le dispositif citationnel, la position de l’auteur. Ici, Jack London est convoqué pour souligner la bestialité sous-jacente dans l’amour de l’argent :

Lois du marché Cf. Adaptations nécessaires et Ancien apparatchik
« …Dans vos récentes rencontres, vous n’avez pas réussi à secouer les maîtres du jour. Si vous venez, je les secouerai pour vous. Je les ferai grogner comme des loups. Vous vous êtes contentée de mettre en question leur moralité. Quand leur moralité est mise en question, ils n’en deviennent que plus vaniteux et prennent des airs satisfaits et supérieurs. Mais moi je menacerai leurs portefeuilles. Cela les secouera jusqu’aux racines de leurs natures primitives. Si vous pouvez venir, vous verrez l’homme des cavernes en habit de soirée, grondant et jouant des dents pour défendre son os. Je vous promets un beau charivari et un aperçu édifiant sur la nature de la bête.  » (Jack London, Le Talon de fer) (p. 116)

Là, un extrait du Manifeste du parti communiste intervient à la suite même du mot « marketing » (p. 125). Parfois, aux côtés de ces marques d’opposition franche, quelque démenti plus discret apparaît, comme la référence à Goya (Dos de Mayo et Tres de Mayo) succédant à la formule « Gouvernements de large union nationale » (p. 83). Enfin, certaines citations fonctionnent comme une remise en cause globale de la « barbarie » qui occupe l’ABC – répliquant non pas seulement au « bruit » qui les précède, mais au fondement même des valeurs de l’homo œconomicus. J.-F. Barraud, un ouvrier imprimeur, Brecht et Nizan ouvrent les brèches les plus explicites – et les plus radicales – au « déferlement du tintouin [41] » :

Vous dites donc, Monsieur, que : (…) Les Barbares qui menacent la société ne sont point au Caucase ni dans les steppes de la Tartarie ; ils sont dans les faubourgs de nos villes manufacturières. Ah ! Monsieur Bertin l’aîné, que vous ai-je donc fait ? que vous ont donc fait tous mes confrères les PROLÉTAIRES pour vomir ainsi contre nous des imprécations furibondes, dignes tout au plus de ce bon temps où les grands seigneurs faisaient couper les oreilles à ces marauds de vilains roturiers qui commettaient le crime atroce de passer devant leur noble personne sans se découvrir. Que vous eussiez été à la hauteur de vos tendes sentiments, si vous étiez né dans cette belle époque : on vous aurait vu, sans doute, faire partie des roués de la régence (…), vous promener dans Paris, un fusil sur l’épaule, pour décrocher, chemin faisant, quelque méchant couvreur, ce n’eût été qu’un barbare de moins. (J.-F. Barraud, p. 30)

La brutalité ne vient pas de la brutalité, elle vient des affaires qui ne peuvent être faites sans elle. (B. Brecht, cité en allemand, p. 38)

Homo Economicus marche sur les derniers des hommes, il est contre les derniers vivants et veut les convertir à sa mort. (P. Nizan, p. 138) [42]

Ici, l’effet de sentence est sans appel, net et franc. Et si n’était la richesse formelle de ce texte, l’ABC pourrait aisément glisser vers la violence d’une compilation pamphlétaire.

Avec l’ABC de la barbarie, il ne s’agit donc pas de s’« évad[er] terrifi[é] hors des mots qui s’abattent sur vous et vous enferment [43]. » Les mots répondent aux mots, avec tous les moyens dont ils disposent. Ce qui est alors intéressant, chez Michot, c’est que, pour mener cette riposte, les formes du dire, dans l’ensemble, sont plus importantes que le sens donné aux énoncés. Parce que les derniers exemples cités restent rares et non systématiques, et parce que, plus fondamentalement, c’est la mise à l’épreuve d’une forme par une autre forme que travaille ce texte, on pourrait donc convoquer, en la réactualisant, la proposition barthésienne d’une responsabilité de la forme. Cette morale formelle ne serait plus, en effet, fondée sur la liberté propre de l’écrivain – cette liberté fugace, presque insaisissable, d’une langue neuve prise entre le déterminisme de la langue imposée et la récupération inévitable par la voix institutionnelle [44]. Au contraire, elle serait fidélité à une certaine dimension du langage : non pas celle privilégiée par le consensus, où le discours est uniforme, compact et acéphale, mais celle plus fondamentale de l’altérité. En composant son ABC par le relais de paroles multiples et en donnant ce relais comme l’œuvre accomplie par trois hétéronymes [45], Michot s’appuie sur une conception du sujet parlant et écrivant comme instance traversée par l’autre. Dès lors, mettre en œuvre cette altérité foncière au principe même de l’écriture, engage une éthique élémentaire de la littérature, qui constitue dès lors une forme possible et contemporaine d’engagement littéraire : à la différence d’une dénonciation explicite appelant la révolte, et sans être l’invocation d’une liberté propre de la littérature, la responsabilité de l’écrivain, ici, s’entend comme respect de formes énonciatives [46]. Se confronter au réel d’aujourd’hui par les mots du consensus économique et politique qui l’informent au gré d’une écriture donnant toute sa place à l’autre, singulier et irréductible, voici donc en quoi le travail de Michot répond aux mutations de notre temps.

par Pauline Vachaud

Version imprimable fontsizeup fontsizedown
Pour citer cet article :
Télécharger cet article au format PDF (455.2 ko)

Notes

[1] F. Bon, Daewoo, Paris, Arthème Fayard, 2004.

[2] À ce propos, voir le site internet qu’il tient depuis une quinzaine d’années, http://www.tierslivre.net/, et son engagement dans la fondation de la plateforme d’édition en ligne publie.net. Pour une synthèse de ses positions sur les évolutions induites par internet quant au travail de l’écrivain, on pourra se reportera à l’article suivant : « Avancer dans l’imprédictible », http://www.tierslivre.net/spip/spip..., page consultée le 27 juin 2011.

[3] S. Rossignol, Notre usine est un roman, Paris, La Découverte, 2008.

[4] G. Mordillat, Les Vivant et les morts, Paris, Calmann-Lévy, 2005.

[5] V. De Raeve, L’Usine, Bruxelles, Couleur livres, 2006. Significativement, cet ouvrage a été préfacé par François Bon.

[6] R. Piccamiglio, Chronique des années d’usine, Paris, Albin Michel, 1999.

[7] J. Sautière, Fragmentation d’un lieu commun, Paris,Verticales / Le Seuil, 2003.

[8] N. Malinconi, Au bureau, La Tour d’Aigues, Aube, 2007.

[9] F. Emmanuel, La Question humaine, Paris, Stock, 2000.

[10] Avec Paul Aron, en effet, on peut reconnaître qu’une des manifestations les plus visibles du « nouveau roman social » est le néo-polar français dont J.-P. Manchette a été l’initiateur, suivi par J.-B. Pouy, D. Daeninckx et, dans une certaine mesure, Fred Vargas (P. Aron, « La représentation du travail dans la littérature du XXe siècle », Initiales, 2011, dossier n°25, « Écrire le travail », p. 6-8).

[11] W. Marx, « Épuiser l’adieu », entretien accordé pour l’ouvrage collectif Devenirs du roman, Paris, Inculte / Naïve, 2007, p. 52.

[12] Pour un développement de ces propositions, on se reportera à l’essai de W. Marx L’Adieu à la littérature : histoire d’une dévalorisation, XVIIIe-XXe siècle, Paris, Minuit, 2005.

[13] Pour reprendre une formule de Lacan, que l’on peut définir de la manière suivante : « le tournage en rond, la ritournelle des discours qui, d’une part, circulent dans les familles et les générations qui les composent, et, d’autre part, courent dans les institutions, les médias et les rues » (Marie-Charlotte Cadeau, « Disque-ourcourant », dans R. Chemama, B. Vandermersch (dir.), Dictionnaire de la psychanalyse, Paris, Larousse, 1998, p. 112). À propos de cette expression, on notera que la référence à Lacan est assumée par Jacques-Henri Michot lui-même (De l’entaille, Lyon, Horlieu, 2000, note 3 p. 23).

[14] J.-H. Michot, Un ABC de la barbarie. Bréviaire des bruits, Marseille, Al Dante, 1998. Dorénavant, nous indiquerons directement dans le corps du texte les numéros de page de cette édition.

[15] E. Hazan LQR, Lingua Quintae Respublicae. La propagande du quotidien, Paris, Raison d’agir, 2006.

[16] Voir à ce sujet V. Klemperer, LTI, la langue du IIIe Reich. Carnets d’un philologue, [Aufbau, 1947], trad. É. Guillot, Paris, Albin Michel, 1996.

[17] J.-H. Michot, De l’entaille, op. cit., p. 12.

[18] Ibid., p. 5.

[19] Ainsi, malgré la référence qu’ils ont en partage, cet ouvrage diffère grandement du Petit Abécédaire des mots détournés, de Nicole Malinconi (Loverval, Labor, 2006), dans lequel la collection des formules types de la langue commune actuelle donne place, à chaque entrée, à un commentaire explicite sur les valeurs plus ou moins implicites de ces évolutions terminologiques.

[20] On soulignera que pour Michot, le « consensus » actuel est intimement lié aux « valeurs du marché » : « Le nauséeux "consensus" en est encore plus à la fois la substance et la visée. Et, en notre aujourd’hui fibré par les valeurs du marché, les enjeux économiques, idéologiques, politiques sont plus massivement opérants. », J.-H. Michot, De l’entaille, op. cit., p. 5-6.

[21] Il faut préciser que la composition de cet abécédaire fait aussi l’objet d’une mise en fiction sur les enjeux de laquelle nous ne nous attarderons pas ici. Donné comme la recension opérée par un certain Barnabé B., sous la forme d’une édition posthume établie successivement par deux amis dudit Barnabé – François B. et Jérémie B. –, le déroulement des listes est encadré par une préface et une postface fictives, et régulièrement complété par un appareil de notes fictif lui aussi. Cet ensemble paratextuel, qui se joue des codes de l’édition savante, complexifie alors la nature générique du texte : l’ABC est une collection brute des énoncés types du moment dépliés dans le cadre d’une édition philologique fictive. Dans le cadre de cet article, cependant, nous porterons essentiellement l’attention sur les ressorts de l’abécédaire en tant que tel.

[22] Formule de J.-H. Michot désignant la démarche de La Vie, l’amour, la mort (Marseille, Al Dante, 2008) et qui rejoint de près celle de l’ABC.

[23] Hormis la référence biologique, on notera, dans l’emploi de ce terme, la valeur euphémisante de la métaphore, autrement dit le gommage des violences sociales auxquelles conduit l’application de la rationalité économique.

[24] Où l’on rejoint, en partie, les analyses proposées par Barthes dans « Le mythe, aujourd’hui » (R. Barthes, Les Mythologies, Paris, Seuil, « Poins essais », 1970 [1957], p. 179-233).

[25] Ibid., p. 53-54.

[26] Ibid., p. 135-136.

[27] Ibid., p. 172-173.

[28] On notera aussi les sous-listes formées à partir des mots « Sanglants » (p. 180) et « Sans » (p. 181), ce qui avalise cette lecture.

[29] Voir « Adaptations nécessaires aux lois du marché » (p. 20), « Bras de fer » (p. 38), « Consensus » (p. 51), « Création de richesses » (p. 55), « Économie de marché » (p. 65), « Lois du marché » (p. 116), « Marché de l’art » (p. 124), « Ordre établi » (p. 141).

[30] J.-H. Michot, De l’entaille, op. cit., p. 11.

[31] Dans le cadre de ces démarcations typographiques, on pourrait aussi noter le recours à des lettres creuses pour « Dégraissages » (p. 58) et « Fruits de la croissance » (p. 77) – mise en forme, qui, dans la deuxième expression, relève de l’ironie grinçante.

[32] J.-H. Michot, De l’entaille, op. cit., p. 11.

[33] R. Barthes, Roland Barthes par Roland Barthes, Paris, Seuil 1995 [1975], p. 86. Cette référence est convoquée par Michot lui-même dans De l’entaille, op. cit., p. 13.

[34] J.-H.- Michot, De l’entaille, op. cit., p. 13.

[35] Ibid., p. 14.

[36] Entretien accordé par l’auteur, 24 octobre 2009.

[37] « Toutefois, il s’agit bien de ce que Brecht appelait « la mobilisation des citations » (qu’il faut entendre à la fois comme guerre et comme mise en mouvement). », J.-H. Michot, De l’entaille, op. cit., p. 16.

[38] Ibid.

[39] Ibid., p. 12. : « Ce qui est dire que "l’analyse" de fait de l’état du discours courant se donne comme telle là où l’essentielle objectivité de l’ensemble est non pas balayée mais travaillée par une singularité qu’il importe à présent de nommer aussi, selon une de ses caractéristiques essentielles : prise de parti – sur la société et son langage à la fin du XXe siècle. »

[40] Ibid., p. 17.

[41] J.-H. Michot, Un ABC de la barbarie, op. cit., p. 14.

[42] Ici, nous avons conservé l’orthographe de l’expression « Homo Economicus  » telle qu’elle apparaît dans l’ABC.

[43] Nathalie Sarraute, citée par J.-H. Michot, Ibid., p. 181.

[44] Pour une reprise plus détaillée de la morale formelle telle que la définit Barthes, se reporter à l’article « Qu’est-ce que l’écriture ? », in Le Degré zéro de l’écriture, suivi de Nouveaux essais critiques, Paris, Seuil, 1953 et 1972, p. 11-17.

[45] « On aura compris que les figures de Barnabé, de François et de Jérémie constituent une manière d’hommage à Pessoa et ses hétéronymes. […] Se trouve ainsi effrité, démultiplié, pulvérisé, très largement irrepérable et comme congédié le "moi de l’auteur" et, avec lui, "les petites affaires privées" qui indisposaient si fort un Gilles Deleuze […]. », J.-H. Michot, De l’entaille, op. cit., p. 20.

[46] Travail poursuivi, selon d’autres modalités, dans le plus récent ouvrage de J.-H. Michot, La Vie, l’amour, la mort (Marseille, Al Dante, 2008).

© Raison-Publique.fr 2009 | Toute reproduction des articles est interdite sans autorisation explicite de la rédaction.

Motorisé par SPIP | Webdesign : Abel Poucet | Crédits