Engagement et rationalité pratique

Une critique de Emmanuel Picavet

Date de parution : 4 janvier 2016

À propos de Fabienne Peter & Hans Bernhard Schmid (dir.), Rationality and Commitment, Oxford, Oxford University Press, 2007

Version imprimable fontsizeup fontsizedown

Issu d’un colloque, l’ouvrage offre une remarquable collection d’articles ayant en commun d’aborder, à partir de préoccupations et de traditions disciplinaires diverses, une thématique commune : celle du rapport entre engagement et rationalité dans la délibération et l’action. Plusieurs contributions apportent des éléments d’éclairage tout à fait importants sur cette thématique. La notion d’engagement a pris de l’importance dans le champ des études sur la rationalité pratique du fait d’une limitation perçue des modèles issus de la tradition du choix rationnels : ils ne rendent pas compte adéquatement de la détermination à agir d’une manière qui témoigne de l’endossement de normes collectives de conduite, de repères identitaires (ayant trait à des engagements qui apparaissent constitutif de la personnalité individuelle telle qu’elle est aperçue dans un contexte social) ou de formes jugées légitimes de répartition des rôles sociaux.

Dans cet ouvrage, l’orientation d’ensemble est donnée par ce qui est décrit comme le triple « défi » lancé par Amartya Sen à la théorie du choix rationnel : rendre plausible l’intervention importante de l’« engagement » dans le comportement humain, montrer que les versions habituelles (et étroites) de la théorie du choix rationnel ne réservent pas une place adéquate à l’action témoignant d’un « engagement » d’une forme ou d’une autre et, enfin, argumenter en faveur du développement d’une théorie de la rationalité dans l’action qui ne soit pas marquée par ce défaut. Cela fixe une sorte d’agenda de recherche, dont on peut estimer qu’Amartya Sen lui-même, dans ses contributions des deux dernières décennies particulièrement, et grâce à la mise à profit d’idées décisives venues du philosophe Thomas Nagel, a contribué à le réaliser dans une mesure non négligeable. Comme le montre avec soin Geoffrey Brennan, le défi d’Amartya Sen est à comprendre comme un défi interne à l’approche par le choix rationnel.

Le premier article de la collection est justement signé par Amartya Sen, qui fait observer que, des trois voies qu’il proposait jadis pour mettre fin à l’étroitesse du modèle habituel du « choix rationnel », seul la première (lever l’hypothèse d’un bien-être centré sur le sujet) a été explorée de manière consistante par plusieurs chercheurs. En économie, des réticences autrement vives ont accueilli la proposition de considérer des buts relevant d’autre chose que de la maximisation du bien-être individuel et, surtout, la suggestion d’une conception de l’action délibérée dans laquelle celle-ci ne procéderait plus nécessairement des buts de l’agent lui-même (une suggestion dont l’examen doit conduire à un examen approfondi du statut des buts dans l’explication de l’action, comme celui que propose Philip Pettit dans ce volume et probablement à une remise en cause, justement opérée par Herlinde Pauer-Studer, de l’identification fréquente mais fragile du modèle du choix rationnel à un modèle de la rationalité instrumentale du type fin-moyen).

Si l’on songe à des actions témoignant de l’endossement individuel de rôles sociaux ou institutionnels, la suggestion d’Amartya Sen apparaît raisonnable : les individus sont souvent conduits à agir, à propos d’un champ de possibles, d’une manière qui ne reflète pas leur hiérarchie de valeurs ou de préférences dans ce champ. Néanmoins, il est vrai que l’on peut toujours, par postulation, se ramener à l’identité des valeurs exprimées dans l’action et des valeurs de l’agent. Cela présuppose que l’on accepte de prendre en compte l’interaction entre les valeurs relatives au champ de possibles et d’autres valeurs, s’inscrivant dans un plan procédural (les valeurs ayant trait aux manières de faire, à la façon adéquate de tenir compte de la délibération avec autrui, des rapports d’autorité, de délégation ou de mandat, etc.) ou dans des engagements collectifs (dont Margaret Gilbert examine ici le rapport avec les raisons de l’action).

Tout se passe alors comme si l’on considérait des valeurs « étendues » capables de refléter, selon le vœu d’Amartya Sen, l’incidence de la délibération et des normes sociales et d’une manière qui devrait incorporer (comme l’illustre l’étude de Simon Gächter et Christian Thöni) la logique de la coopération. Les contributions d’Hans-Bernhard Schmid et de Raimo Tuomela abordent le difficile problème du statut des désirs et des intentions partagés, considérés comme le point d’origine de certaines raisons dans l’action.

Les aspects méthodologiques de ces questions concernent en particulier la représentation et l’interprétation des préférences aux fins de sciences sociales. C’est de ce point de vue que Daniel Hausman interroge avec précision la pertinence d’un enrichissement de la notion de préférence, ou du maniement simultané de plusieurs notions de préférences, ce qui est à contraster avec le choix – qu’il défend – d’une pluralité concentrée à l’échelon des facteurs de la préférence. La notion d’engagement, défendue par Bruno Verbeek à l’occasion d’un examen des approches en présence, est traitée par Werner Güth et Hartmut Kliemt en liaison avec l’hypothèse (qu’ils estiment empirique) d’identité d’un « agent » qui resterait le même à différentes étapes du choix dans un jeu ; leur analyse conduit à reconsidérer les liens entre économie et psychologie, dans le sens d’une recherche explicite de fondements psychologiques empiriques.

À l’opposé de la décomposition de l’agent en instances successives de décision, on trouve l’effort de Natalie Gold et Robert Sugden pour accréditer la pertinence d’une approche liant la qualité d’agent à des groupes, d’une manière qui se prête à l’identification de quelques éléments d’un « raisonnement de groupe ». De son côté, John Davies souligne la crédibilité d’une « capacité » au sens d’Amartya Sen qui consisterait à développer son identité personnelle, d’une manière qui peut s’articuler avec souplesse aux contextes et aux groupes sociaux.

On peut s’inquiéter de la disparité qui existe entre les différentes formes d’« engagement » que l’on juge importantes dans la délibération et l’action. L’ouvrage suggère qu’elles ont en commun un rapport inconfortable avec les représentations de la délibération et de l’action qui proviennent de la tradition décisionnelle. Dans son commentaire final, Amartya Sen explique comment et pourquoi les voies de « dépassement » des moments classiques de cette tradition renvoient en fin de compte à la rationalité critique, dans laquelle les valeurs et les croyances, n’étant pas simplement des points de départ de l’action, sont mis à l’épreuve dans la délibération et l’action – une évolution indubitablement liée à son œuvre, et qu’il serait utile de confronter aux inflexions apportées par d’autres auteurs, tels que Raymond Boudon et Bertrand Saint-Sernin.

Une critique de Emmanuel Picavet

Version imprimable fontsizeup fontsizedown
Pour citer cet article :

© Raison-Publique.fr 2009 | Toute reproduction des articles est interdite sans autorisation explicite de la rédaction.

Motorisé par SPIP | Webdesign : Abel Poucet | Crédits