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Pourquoi Balibar ?, par Frieder Otto Wolf

mardi 20 janvier 2015, par Frieder Otto Wolf

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A l’occasion de la parution du dossier "Pourquoi Balibar ?" dans le n°19 de la revue Raison publique

Il m’est difficile, sinon impossible, d’écrire des éloges. Personellement, venant du Nord de l’Europe où ceci est considéré comme « pas sérieux » ; philosophiquement, par ce que dans une perspective de philosophie radicale même les thèses les plus réussies et plus pertinentes soulèvent plutôt des questions que de l’assentiment total ; politiquement, parce que dans cette époque de crises de l’humanité louer quoique ce soit paraît s’approcher à une dédramatisation béate des problèmes urgents qui nous occupent.

Mais Étienne Balibar a bien mérité d’être l’objet d’une éloge – ou plutôt de plusieurs : En tant qu’ami toujours prêt à donner des conseils et de l’aide, dans une facilité et libéralité hors du commun ; en tant qu’homme politique au sens véritable du mot, qui n’a jamais désisté de la cause d’une émancipation et libération humaine concrète et réelle – et, évidemment, en tant que philosophe critique et engagé, qui a pratiqué (et qui pratique toujours) une manière exemplaire de ‘faire de la philosophie’. Je me vais limiter ici à la troisième de ces dimensions, en gardant en arrière-tête mes expériences d’ami et de compagnon politique.

Étienne Balibar est, certainement, pas un de ces malheureux ‘philosophes sans œuvre’ que la nuit du XXème siècle avait créés par centaines dans les générations qui nous ont précédées – bien que, lui aussi, a dû conquérir cette possibilité de devenir un philosophe à la hauteur de son temps dans une dure lutte qui l’a demandé un effort toujours répété et de longue haleine. Pour ceux qui n’avaient pas suivi son parcours philosophique de près, les contours et le poids de ses positions en philosophie ont commencées à devenir visibles au plus tard dans les collections importantes de textes qu’il a pu publier dans les dernières années.

Je ne puis avoir la prétention de décrire ce que la pratique d’Étienne Balibar a produit. Et je suis certain que cette œuvre n’est pas terminé et, pour ainsi dire, close. Des surprises, des initiatives nouvelles et des retraitements sont encore à espérer de sa part.

Je me limiterai à essayer de faire voir ce que j’ai rencontré, jusqu’ici et à ce jour-même, dans les initiatives et les travaux d’Étienne Balibar – en espérant que ceci ne se limite pas à une lecture idiosyncratique, mais donne à penser à d’autres, bien qu’ils (ou elles) viennent d’autres horizons.

Avant d’y venir, il est inévitable de dire un mot sur la personne qui avait occasionné notre première rencontre, à Paris, en 1976 : c’était Louis Althusser que je rencontrai par la médiation d’une de mes étudiantes. Étienne Balibar avait été, depuis le commencement, dans les années 1960, son étudiant, son collaborateur, son interlocuteur. De ma part je suis devenu un interlocuteur sur certains champs – la révolution des œillets au Portugal, la politique alternative en Europe. Je suis certain, pourtant, que le dialogue et l’amitié qui s’est développé entre Étienne Balibar et moi n’a pas été un ‘effet d’école’ : Nous ne nous sommes pas rencontrés en tant qu’Althussériens, mais en tant que philosophes radicaux européens d’une même génération.

Si je regarde bien, il y a eu quatre champs majeurs où j’ai rencontré les initiatives, les thèses et les travaux d’Étienne Balibar, en philosophie et en politique : (1) celui du renouveau et de la crise du marxisme, (2) celui d’une pratique philosophique d’intervention dans d’autres pratique qui rompt avec la prétention autoritaire des philosophies traditionnelles, sans tomber dans une palabre sans critères et sans raisons, (3) celui d’une nouvelle articulation d’une politique de libération radicale, qui ne tombe pas dans les grandes pièges du libéralisme ou d’un anarchisme naïf, et (4) celui d’une pensée résolument et consciemment européenne qui ne sombre pas dans l’euro-centrisme et qui ne se laisse pas avoir par un discours euro-euphémistique officiel.

1. Un marxisme fini

Étienne Balibar est parmi ceux qui ont à la fois déconstruit les bases d’un marxisme traditionnel sans futur, reconstruit ce que Marx avait effectivement accompli en sciences humaines et philosophie, en analyse politique et histoire, et radicalement ouvert les fenêtres des constructions du marxisme. Et, en contraste avec beaucoup d’autres, il l’a fait ces travaux sans se simplifier la tâche par des présuppositions trop faciles. Au contraire, il a toujours adressé les nœuds centraux, les points spécifiquement difficiles, des problèmes théoriques qu’une politique radicale de libération doit résoudre pour pouvoir être vraiment contemporaine.

Ceci a fondé la possibilité d’une extension et d’une ouverture profondes : du repenser de la critique de la politique de Marx jusqu’à une pensée de la pluralité des luttes politiques et des processus de libération. En cette perspective il lui est devenu possible de mettre en clair que ces opérations ne signifient nullement ni d’oublier la lutte de classes, ni réduire toutes les logiques sociales et culturelle à une logique unitaire de classe. Ce qui permet au marxistes – on est, bien entendu, « toujours le marxiste de quelqu’un » (Houtoundji) – de participer à plein droit au débats des sciences humaines et de la philosophie, sans tendances à ignorer les autres perspectives émancipatoires, mais aussi sans dénégations en ce qui concerne ses apports spécifiques, en termes de critique de la domination de classe impersonnelle qui « règne » dans les sociétés modernes.

De cette manière Étienne Balibar a contribué à faire revivre le noyau central de la pensée marxiste, sans aménager ses problèmes irrésolus et ses illusions enracinées. Par exemple, il a pris une initiative théorique décisive de mettre à jour les contours illusoires du matérialisme historique en tant que théorie générale de l’histoire, tout en clarifiant les apports de la critique de l’économie politique en tant que théorie scientifique de la société bourgeoise moderne, et en reconstruisant les avances de Marx vers une critique de la politique et du politique.

2. Une politique de la vérité comme pratique de la philosophie

Le grand problème de la philosophie – depuis Hegel en Allemagne, depuis les idéologues en France et depuis la philosophie du sens commun dans les pays anglophones – a été celui de répondre à la question de comment faire de la philosophie après ses transformations en activité scientifique ou en activité professionnelle réglée. Étienne Balibar a insisté à rouvrir les possibilités en excédent qui sont le propre d’une philosophie qui se refuse d’être « domptée » d’une telle manière ; et à rouvrir des telles possibilités d’une manière radicale, sans ambition de les « systématiser« d’avance. Il n’a pas seulement lu Marx, avec une grande insistance et une perspicacité extraordinaire. Il a réussi à y voir aussi, dans les creux du texte, les symptômes et les traces des attitudes et opérations philosophiques qui permettent à les situer – dans la pratique politique comme dans l’histoire. Ainsi il a pu faire voir la vérité en tant qu’enjeu majeur de la pratique philosophique – aussi bien dans la lumière de ses prétentions indéniables que dans l’expérience de son caractère inévitable d’objet de luttes interminables – c’est-à-dire dans toute sa dimension d’une politique de vérité incontournable et sans possibilité d’être jamais « terminée ».

3. Une politique de libération sans illusions C’est un des apports décisifs d’Étienne Balibar d’avoir analysé et actualisé le motif central des révolutions modernes qui avait été obscurci, pour ainsi dire des deux côtés en lutte au XXème, par un contraste imaginaire entre les révolutions bourgeoises et les révolutions prolétaires. Surmonter ce contraste figé n’impliquait nullement d’arriver à des positions d’un juste milieu libéral qui avait « terminé la révolution ». Tout au contraire, cette opération a permis aussi bien de retrouver la radicalité originaire de la dynamique émancipatoire des révolutions modernes – et de l’ actualiser dans la notion d’une politique compréhensive des droits de l’homme et du citoyen – que de désenterrer l’ énergie libératrice sous-jacente des mouvements prolétaires et populaires qui avait été oubliée et même bannie par les marxismes officiels sous prétexte d’être petite-bourgeoise, gauchiste ou anarchisante. Dans cette perspective actuelle il a aussi contribué décisivement à la redécouverte philosophique de la philosophie politique moderne, surtout de celle de Spinoza en tant que penseur d’une libération profonde. Ces opérations théoriques de grande envergure n’ont pas amenées Étienne Balibar à perdre de vue la matérialité spécifique du politique et de la politique – ses aspects de pouvoir et de domination, et ses liaisons et ses différences avec la forme-État, la violence et le droit. Tout au contraire, il a osé de confronter, dans une perspective de politique concrète de libération, toutes les grandes contradictions de ce champs particulier – de la notion paradoxale de la dictature du prolétariat via la problématique impossible d’une politique révolutionnaire « hors État » jusqu’ à la question de la relation – difficile en termes de démocratie – entre pouvoir constituant et « constitution ».

4. Instruments notionnels pour une politique radicalement européenne et démocratique Le renouveau d’une pensée philosophique sur l’État comme structure de domination et la politique comme pratique de libération réalisé par Étienne Balibar n’a pas évité les problème des institutionnalisations requises pour une politique durable a réalisé une approche originale et lucide aux questions de l’Union Européenne en tant que « demi-État » d’un type opposé aux notions respectifs de Lénine : renforcement paradoxal des États-membres en tant qu’appareils de domination, tout en leurs retirant des aspects importants de leur souveraineté (au lieu d’entamer leur dépérissement). Cette approche lui a permis de dégager les perspectives réelles d’une citoyenneté Européenne aussi bien que de démasquer les jeux complexes d’une souveraineté étatique et d’une gouvernementalité oligarchique à plusieurs niveaux – c’est-à-dire aussi bien les chances d’une lutte démocratique Européenne que les dangers bien réels d’une perte de possibilités démocratiques tangibles par le biais des formes présentes de l’intégration Européenne et de leurs maniement restrictif par les pouvoirs établis.

par Frieder Otto Wolf

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