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Pourquoi Balibar ?, par Catherine Colliot-Thélène

mardi 20 janvier 2015, par Catherine Colliot-Thélène

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A l’occasion de la parution du dossier "Pourquoi Balibar ?" dans le n°19 de la revue Raison publique

Il m’est difficile de me livrer à l’exercice proposé sous ce titre sans évoquer quelques éléments de mon propre parcours intellectuel. J’ai débuté en philosophie au tout début des années 70. Je me suis considérée très tôt comme « marxiste », au sens où l’œuvre de Marx occupait une place prépondérante dans mes lectures et mes intérêts, sans doute sous l’influence de mon professeur de philosophie de terminale, en 1967. J’ai lu Lire Le Capital durant mon année de khâgne, en 1969, et j’ai pris très au sérieux l’injonction, m’enfonçant durant près de dix années dans l’étude de cette œuvre majeure de Marx, parallèlement à celle des Théories sur la plus-value, en version allemande, puisqu’il n’en existait pas encore à l’époque de traduction française. Mon mémoire de maîtrise, consacré aux Théories sur la plus-value, a fourni la matière de mon premier article publié, qui s’intitulait prétentieusement « Relire Le Capital ». Paru en 1972 dans une revue proche des trotskistes (Critiques de l’économie politique), cet article a été republié peu de temps après dans un recueil plus militant, issu de la même mouvance, dont le titre signale l’ambiance de l’époque : « Contre Althusser ». Je ne mentionne cet épisode fort lointain que pour indiquer dans quel contexte j’ai pris pour la première fois connaissance des écrits d’Etienne Balibar. Il appartenait pour moi au cercle des « althussériens », et par là-même des communistes, dont il allait de soi que, en tant que « trotskiste », il fallait les critiquer. Mes critiques n’étaient cependant pas suffisamment radicales pour m’empêcher de le solliciter pour diriger la thèse que je souhaitais engager, laquelle devait traiter – mes souvenirs sont ici assez vagues – des rapports entre politique et économie. Je garde quelque part entre les pages d’un livre la réponse d’Etienne, qui m’encourageait avec beaucoup de gentillesse dans mon projet, tout en m’apprenant qu’un maître de conférences n’était pas qualifié pour diriger une thèse.

A la fin des années 70, la marxologie est passée de mode, pour des raisons sans doute plus politiques qu’intellectuelles. Après avoir tiré le bilan de mes années d’exégèse du Capital dans une postface à la traduction anglaise d’un ouvrage de Isaak Roubine (dans une petite maison d’édition dont la vie fut trop brève pour assurer à ce travail une quelconque réception), je redéfinis le sujet de ma thèse, en nouant ensemble les deux chemins que j’avais parcourus à partir de Marx : en amont, vers Hegel, en aval, vers Max Weber. J’ai entamé ce travail de recherche (qui ne devait aboutir que beaucoup plus tard, les délais de rédaction d’une thèse, en l’occurrence une thèse d’Etat, n’étaient pas ce qu’ils sont aujourd’hui) durant un séjour de trois années aux Etats-Unis, en solitaire dans la bibliothèque de Harvard, sans contact avec le milieu intellectuel français. A mon retour, en 1983, je constatais la transformation considérable qu’avait subie le paysage de la philosophie française, tout particulièrement dans l’université. L’histoire de la philosophie, la métaphysique et bientôt une philosophie politique d’origine américaine (à travers la réception de Rawls) se partageaient désormais les premières places, les marxistes d’hier avaient, pour certains, retourné leurs vestes et brûlaient ce qu’ils avaient adoré naguère, ou bien ils s’étaient repliés dans des petits cénacles tenus pour « ringards » par ceux qui désormais donnaient le ton de la philosophie académique. Je ne connaissais pas directement Etienne Balibar à l’époque, et je ne sais pas comment il a vécu personnellement cette période. Mais il m’est rapidement apparu qu’il l’avait surmontée d’une manière exceptionnelle par son élégance et, surtout, sa probité intellectuelle. Je le rencontrais occasionnellement lors de colloques, et je lisais certains de ses textes récents, sur Fichte, sur Spinoza, ou encore l’ouvrage écrit en collaboration avec Wallerstein sur les « identités ambiguës ». Les textes et les objets sur lesquels Etienne travaillait s’étaient considérablement diversifiés, mais il ne désavouait pas ses engagements théoriques (non plus que politiques) antérieurs. C’est en effet une des très remarquables qualités d’Etienne Balibar que de poursuivre, à travers les mutations des conjectures intellectuelles et politiques et moyennant des déplacements qui ne sont jamais des reniements, une réflexion critique exigeante sur notre présent, qui motivait déjà les travaux de sa période « marxologique ». Sans doute considère-t-il aujourd’hui qu’il était à cette époque dogmatique (il n’était pas le seul !), mais il n’a pas troqué un dogmatisme pour un autre, il a cherché au contraire à complexifier l’intelligence critique de notre monde à travers une connaissance toujours plus large et plus approfondie des textes philosophiques « classiques », tout en étant largement ouvert aux thématiques nouvelles réfléchies dans des textes contemporains. Cette capacité à faire communiquer les textes canoniques de la tradition philosophique occidentale et des interrogations en prise avec notre présent le plus actuel est certainement une des principales raisons du succès d’Etienne Balibar auprès des étudiants, un succès dont témoignait notamment l’audience de ses séminaires à l’Université de Nanterre.

J’ai eu le plaisir d’animer ces séminaires avec lui à la fin des années 90. Ce n’était qu’un aspect d’une collaboration étroite dont la manifestation la plus notable a été le groupe « Penser le contemporain », qui a fonctionné de 1997 à 2000. Son fonctionnement original illustre ce que la personnalité d’Etienne rend possible en matière de collaboration intellectuelle. Les participants s’en souviennent aujourd’hui encore avec nostalgie. Bien que rattaché à une équipe de recherche du CNRS à laquelle il devait les moyens (très modestes) nécessaires à son fonctionnement, ce groupe avait délibérément évité les formes et les contraintes habituelles des manifestations académiques. Il réunissait des chercheurs de diverses disciplines, (philosophes, politistes, sociologues et anthropologues, notamment), d’âges et de statuts très différents (des doctorants jusqu’aux professeurs d’Université), liés par des affinités d’intérêts plutôt que sur la base d’un « programme de recherche » strictement défini. Trois fois par an, ces chercheurs se retrouvaient pour discuter autour d’un livre ou d’un thème étayé par quelques textes distribués à l’avance, sans aucun souci de la hiérarchie ou de l’autorité de la parole professorale. Ces discussions étaient souvent chaotiques, elles n’étaient pas formatées par la nécessité de produire une publication collective. Une telle organisation, ou un tel manque d’organisation, dira-t-on, ne laisse pas de trace qui puisse dignement figurer dans un CV (conférence, article, etc.). Beaucoup de travaux publiés plus tard par les membres de ce groupe ont été pourtant suscités par ces discussions, qui laissaient libre cours à l’expression d’hypothèses hasardeuses, abandonnées parfois, mais aussi souvent développées dans des articles ou des livres qui ont fait date dans la décennie suivante. Il en va de même du colloque sur « La propriété », qui s’est tenu en juillet 1999 à Cerisy à l’initiative de ce groupe. Ce colloque n’a pas été publié comme tel, ce que les responsables de ces rencontres auraient de bonnes raisons de nous reprocher. Mais il a été à l’origine de nombreux articles parus depuis lors, parmi lesquels celui, tout à fait remarquable, d’Etienne Balibar sur « le renversement de l’individualisme possessif », dont une version est incluse dans le livre paru en 2010 sous le titre La proposition de l’égaliberté.

Pourquoi Balibar ? Quel rôle a-t-il joué dans ma propre trajectoire, dans quelle mesure mes travaux portent-ils la marque de son influence ? Ce n’est pas lui qui m’a initié à l’œuvre de Max Weber, à laquelle j’ai consacré un nombre important de mes écrits. Mais ma lecture de Weber était à contrecourant des interprétations dominantes dans la réception française. Venant du marxisme, j’avais abordé Weber dans un esprit assez proche de celui avec lequel Etienne traitait les innombrables auteurs, classiques et contemporains, dont son œuvre se nourrit : non pour fuir Marx, mais pour reprendre sous un autre angle des interrogations qui avaient pris naissance durant ma période marxiste. Que nos questionnements et intérêts tels que nous les développions dans les années 80 et 90 puissent se croiser était assez naturel. Encore faut-il ajouter qu’Etienne a toujours eu, et gardera toujours, par rapport à moi plusieurs têtes d’avance. Lisant ses textes, je me retrouve souvent dans la position de l’étudiante, en ce sens qu’ils m’ouvrent des horizons de réflexion que je n’aurais probablement pas découverts de moi-même. Si Etienne Balibar est un « maître » en philosophie (distinction dont je ne doute pas qu’il la rejette), c’est précisément du fait de sa capacité étonnante à défricher et explorer des espaces de questionnements toujours nouveaux, dans lesquels il entraîne ses auditeurs et lecteurs. Et il le fait de telle manière qu’il laisse à ceux-ci la liberté de penser avec lui, c’est-à-dire éventuellement aussi contre lui, en se gardant de boucler sa réflexion dans des solutions qui prétendraient avoir un caractère définitif. On sait qu’il affectionne les amphibologies, les ambiguïtés et les apories. Ce qui retient en effet son attention, dans les textes qu’il sollicite, ce sont avant tout les points d’hésitation, les bifurcations, les questions entrevues et refoulées, bref, tout ce qui empêche la pensée de se pétrifier en système. Plusieurs générations d’étudiants, aujourd’hui enseignants et chercheurs, lui doivent d’avoir pu s’affranchir de cette forme fallacieuse de respect pour les classiques qui enferme leurs commentateurs dans l’érudition philologique et l’exégèse infinie. Non que Balibar ignore ce genre d’exigences, comme le prouve notamment tout le travail qu’il a effectué sur la notion de conscience de soi et l’identité personnelle, chez Locke et d’autres, ainsi que son attention prononcée aux transformations qui se produisent dans les traductions ainsi qu’à l’intraduisible. Mais il démontre aussi, par l’exemple, que de telles exigences ne doivent pas nous empêcher, mais au contraire nous aider à entretenir avec les textes d’hier comme d’aujourd’hui la seule relation authentiquement « respectueuse », celle qui consiste à les considérer comme l’expression d’une pensée vivante, et vivante par les questions auxquelles leurs auteurs se confrontent plutôt que par les réponses, toujours provisoires, toujours susceptibles d’être à leur tour questionnées, qu’ils leur ont apportées.

Au delà de cette manière de concevoir la pratique de la philosophie, c’est dans mon travail le plus récent que l’influence directe d’Etienne Balibar est le plus perceptible. Le livre que j’ai publié sous le titre La démocratie sans ‘demos’ lui doit énormément. Sa parution, en 2011, a coïncidé avec celle d’un des tout derniers ouvrages de Balibar lui-même, Citoyen Sujet, et autres essais d’anthropologie politique, dernière pièce d’un triptyque dont les deux premiers éléments sont La proposition de l’égaliberté et Violence et civilité, tous deux parus en 2010. A lire ces trois livres, dans lesquels Balibar rassemble le résultat de plus d’une décennie de réflexion, on ne peut qu’être stupéfié par la diversité des problèmes qu’il aborde. Les points de croisement entre mon propre travail et cet ensemble impressionnant sont naturellement très partiels. Car si nous traitons l’un et l’autre de la subjectivité citoyenne, je le fais dans une perspective purement politique, largement inspirée d’ailleurs des analyses d’Etienne sur l’égaliberté et l’interprétation de la déclaration des droits de l’homme. Etienne au contraire inscrit cette thématique dans le cadre beaucoup plus large d’une étude des figures philosophiques de la subjectivité qui incluent l’ego cartésien, le sujet transcendantal kantien, le « my self, my own  » de Locke, le « Ich, das Wir, und Wir, das Ich ist » du Hegel de la Phénoménologie, ou les usages ambigus que Marx fait de la notion de « personne ». Nul besoin de dire que j’ai trouvé une fois encore, dans la lecture de ces trois livres, de nouvelles matières à penser. A penser, et par conséquent à contester : sur l’interprétation du rapport entre le Hegel de la Phénoménologie de l’Esprit et celui de la Philosophie du Droit, par exemple, ou encore sur la place qu’il convient de faire à la notion de communauté dans la compréhension de la démocratie moderne. Mais, je l’ai dit, c’est précisément la grandeur de ce maître qu’est, à son corps défendant, Etienne Balibar, d’inviter ses lecteurs à le rejoindre sur des terrains qu’ils n’auraient pas abordés sans lui, tout en leur laissant la pleine liberté d’y tracer leurs chemins à leur guise.

S’il fallait choisir un terme désignant sa qualité principale, je proposerais celui de générosité : générosité à l’égard des innombrables auteurs, grands et moins grands, avec lesquels il dialogue, générosité à l’égard de ses collègues, ses doctorants et ses étudiants, ainsi que de ses amis. Ce qui ne l’empêche pas, comme l’on sait, d’aller au conflit quand il le juge nécessaire, en prenant résolument position sur des questions brûlantes de notre actualité politique. Etienne n’a jamais cessé d’être militant. On serait malvenu de le lui reprocher, et l’on aurait tort de considérer ce militantisme comme une autre facette de sa personne, que l’on pourrait séparer de son travail philosophique. En conjuguant à sa manière les activités du savant et du politique (critique !), Etienne rappelle au contraire à tous ceux qui font métier de la philosophie sociale et politique que leur investissement dans l’interprétation de textes apparemment ésotériques n’a en définitive de sens que s’il éclaire le jugement. Et qu’il faut avoir le courage, comme il le fait, d’exprimer haut et clair ce jugement en s’engageant sur la place publique, sans craindre de s’exposer aux risques qu’un tel engagement implique.

par Catherine Colliot-Thélène

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