Socialisme : de l’assurance à la solidarité

lundi 1er mai 2006, par John Roemer

Traduction : Solange Chavel

Thèmes : Justice sociale

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Référence : Article publié dans Raison publique, n° 4, mai 2006, pp. 13-18.

Pour expliquer l’échec des expériences de socialisme centralisé du vingtième siècle, il faut examiner leurs deux choix institutionnels : la substitution au marché de prix déterminés et d’un système d’allocation centrale, et leurs régimes politiques dictatoriaux. D’une certaine façon, c’est le second choix qui est le plus compréhensible : en 1917, la démocratie n’était encore qu’une institution d’assez fraîche date dans le monde moderne. Le marché, en revanche, se développait depuis des siècles, presque un millénaire, et, rétrospectivement, il me semble que c’était une lourde erreur que d’essayer de s’en passer dans l’organisation de l’économie. Alors que la nature modifie les organismes par petites touches progressives, il fallait bien tout l’orgueil humain pour croire qu’une institution universelle d’organisation des relations économiques pourrait être jetée par-dessus bord, d’un seul coup, sans que s’ensuivent des conséquences imprévisibles et sans doute désastreuses. Certes, Marx et Engels avaient formulé une critique implacable du mécanisme du marché, lorsqu’il est conjugué avec la propriété privée et l’accumulation des moyens de production. Pourtant, cela ne veut pas dire que l’étape suivante doive être sa pure et simple élimination – Marx lui-même était trop prudent pour prôner pareille chose.

Ludwig von Mises et son disciple Friedrich von Hayek ne furent pas longs à faire cette critique de la planification centrale. Malheureusement, les socialistes ne tinrent pas compte de leur attaque, parce que les Autrichiens n’étaient pas assez critiques à l’égard du marché : ils tenaient le capitalisme, et même dans sa version « laissez-faire », pour le nec plus ultra des institutions économiques. Les premiers auteurs socialistes à tenter de rectifier l’approche léniniste [1] furent Oscar Lange et Fred Taylor, qui proposèrent l’idée d’un socialisme de marché. Mais nous savons maintenant que Lange et Taylor négligèrent un point crucial souligné par Hayek. En effet, ainsi que l’écrivit Hayek avant 1940, le modèle de Lange suppose que les chefs d’entreprise connaissent leurs technologies et leurs coûts, alors que Hayek soutenait que cette information et même l’idée des biens à produire ne peuvent émerger que du sein de la lutte concurrentielle. La « magie » du marché consiste à produire de nouveaux biens et de nouvelles techniques grâce aux idées de gens qui ne sont pas a priori identifiés comme des entrepreneurs ou des manageurs ; dès lors, l’approche de Lange, où le service de planification centrale et un corps de chefs d’entreprises discutent des prix, manque ce qui est peut-être le point le plus essentiel.

Les marchés remplissent au moins deux rôles : coordonner les échanges et fournir des incitations. Ces deux rôles ne sont pas tout à fait distincts l’un de l’autre – en tout cas, je ne propose pas ici de définition qui permette de les séparer – mais il est évident qu’ils ne sont pas identiques. Le rôle de coordination apparaît clairement sur l’exemple du chef d’entreprise qui se procurer ses entrées (inputs) : il peut étudier les listes de prix pour savoir au moins en gros à qui acheter quoi, en supposant que le marché est compétitif (c’est-à-dire que les prix sont fonction de la qualité). Cela s’applique en particulier au mécanisme d’allocation du travail. Les entrées seront employées à leur plus haute valeur si le marché est compétitif. Le rôle d’incitation est manifeste dans la démarche de l’entrepreneur : les entrepreneurs cherchent à inventer pour faire du profit, et c’est cela qui engendre l’innovation ; et les travailleurs acquièrent des compétences pour augmenter leurs salaires.

Qu’est-ce qui causait le plus grand tort en Union Soviétique : une mauvaise coordination, ou un mauvais agencement des incitations ? Je ne sais pas au juste : les deux types de problème étaient sans doute considérables. Et notre interprétation de l’expérience soviétique a changé avec le temps. Hayek, par exemple, affirmait dans ses écrits que les chefs d’entreprise étaient « loyaux et compétents » ; il n’affirmait pas qu’ils étaient égoïstes, cupides, et avaient besoin de la discipline du marché pour travailler dur et rendre service à la société – ou plus exactement qu’il leur était tout simplement impossible de remplir leurs rôles sociaux sans les marchés, même avec les meilleures intentions du monde. C’est seulement après qu’eut été formulé le conflit principal-agent dans la théorie économique occidentale, en 1970, que les historiens occidentaux de l’économie soviétique commencèrent à concevoir le problème majeur en termes d’incitations insuffisantes. C’est un bon exemple de la manière dont la théorie économique influence notre lecture de l’histoire.

Il est donc difficile, empiriquement, de dissocier les incitations de la coordination, même si la distinction existe certainement : lorsque un chef d’entreprise recherche des entrées au meilleur prix pour une qualité donnée, faut-il dire qu’il est en train de « coordonner », ou bien qu’il essaie de promouvoir la production d’un bon produit sous des contraintes budgétaires données ? On peut cependant imaginer une expérience de pensée où des agents économiques désintéressés (entrepreneurs, travailleurs et chefs d’entreprise) essaient simplement de servir la société – les marchés ne joueraient pour eux qu’un rôle de coordination – et la théorie économique tend nettement à suggérer qu’ils rempliront bien mieux leur office avec un marché que sans. C’est précisément cette expérience de pensée qui, officiellement au moins, fit le cœur du débat en URSS autour des propositions d’Evsei Liberman et d’autres pour introduire la compétitivité des prix dans l’industrie soviétique.

Si les dysfonctionnements des économies planifiées étaient dues principalement, ou pour leur plus grande part, à un problème de coordination, alors les tentatives de socialisme de marché auraient de bonnes perspectives d’avenir : les marchés permettraient de coordonner l’activité économique ; ensuite, le revenu serait redistribué pour atteindre le degré d’égalité voulu. Mais dans la mesure où ce sont les incitations qui sont en cause, la possibilité de redistribution via l’impôt est limitée. Si je pose cette question de l’importance relative de ces deux types de dysfonctionnement en Union Soviétique, ce n’est pas seulement pour son intérêt historique, mais parce que la réponse permet d’estimer le succès des expériences futures de socialisme de marché. Comment devons-nous définir le socialisme, si ce ne doit pas être une économie à planification et allocation centralisées ? Est-ce que le socialisme doit impliquer la nationalisation des entreprises, mais une allocation par le biais de marchés concurrentiels, où les profits seraient répartis entre les citoyens par le moyen, entre autres, des dépenses publiques ou plus généralement, par quelque procédure démocratique ? Ou est-ce qu’il doit impliquer au premier chef la propriété privée des entreprises, et une redistribution des profits par le biais d’une imposition déterminée démocratiquement ? D’ailleurs, l’allocation des profits est-elle si importante ? Actuellement, dans les économies développées, les profits (y compris rentes et intérêts) atteignent au mieux un quart du revenu national ; même si cette fraction était répartie de manière égale à tous les foyers, et demeurait constante, la distribution du revenu pourrait bien rester, dans la plupart des pays, très inégalitaire. Est-ce alors que la différence entre socialisme et capitalisme tient surtout dans la distribution des salaires, du revenu du travail, ou dans le rôle de l’impôt redistributif sur le revenu du travail ? Je ne sais pas sur laquelle de ces formes institutionnelles il faudrait nous concentrer. Le plus prudent serait de concevoir le socialisme comme un régime qui essaie d’égaliser les revenus par l’ensemble de ces moyens : redistribution du profit, soit par nationalisation soit par propriété privée des entreprises conjuguée à l’imposition ; investissement massif dans l’éducation, de manière à corriger les handicaps dont souffrent les enfants du fait du faible niveau d’éducation de leurs parents, et à tenter d’égaliser les revenus du travail déterminés par le marché ; et redistribution du revenu du travail par l’imposition. J’ai une certaine préférence pour l’investissement massif dans l’éducation des défavorisés, parce que les compétences qu’acquièrent les individus ont pour eux une valeur qui n’est pas seulement celle, utilitaire, de procurer un revenu : l’éducation rend la vie plus sensée et plus agréable. Mais si le canal de l’éducation seul s’avère être trop dispendieux, ou trop inefficace, pour provoquer les changements souhaitables dans la répartition du revenu, alors les autres méthodes doivent être également mises en œuvre. La question de la faisabilité du socialisme, dans ce cas, dépend de l’ensemble des mesures qui s’avèrent efficaces, et peut être réalisée par des moyens démocratiques.

Autrement dit, je penche vers une définition du socialisme comme d’un mécanisme économique qui modifie l’allocation « naturelle » du revenu par le moyen du financement public de l’éducation, en cherchant à corriger les effets des inégalités familiales, et la redistribution du profit et du revenu du travail, pour atteindre un certain degré d’égalité que je ne précise pas ici. J’emploie le terme « naturel » dans le sens de Hayek et Nozick : cette répartition qui s’établirait dans le cadre d’un état minimal, qui défend les droits de propriété, et permet à chaque individu de tirer profit de ses talents personnels, son éducation familiale, et ses relations sociales. Je ne peux pas, à partir de cette définition vague, déterminer précisément à partir de quel moment une économie est « socialiste », mais il est sans doute assez aisé de ranger les différentes économies du monde selon une échelle qui correspond à leur degré de socialisme, ainsi compris. Je le répète, je défends l’existence des marchés – à ce stade de l’histoire je les tiens pour nécessaires au moins à la coordination, et sans doute également à l’incitation ; je ne m’intéresse pas beaucoup à une définition du socialisme qui serait plus large parce qu’elle laisserait ouverte la question de savoir quels mécanismes d’échange économique doivent être de mise pour la plupart des transactions. Je ne présuppose pas que les marchés exigent que tous les moyens de productions relèvent de la propriété privée ; cette question est trop complexe pour être traitée dans l’espace de ces lignes, mais j’en ai traité ailleurs [2].

Dans quelle mesure le socialisme est-il politiquement réalisable, c’est-à-dire dans quelle mesure peut-on attendre des démocraties qu’elles mettent en place des réformes qui fassent progresser les sociétés le long de l’échelle définie ci-dessus ? L’exemple historique le plus encourageant est ici celui des pays d’Europe du Nord, qui ont atteint la distribution du revenu national la plus égalitaire de l’histoire, exception faite des économies à planification centrale. (L’avantage des premières étant évidemment que l’égalité est obtenue pour un haut niveau de revenu moyen). Deux problèmes semblent constituer de gros obstacles à la poursuite de la trajectoire socialiste de ces économies : l’immigration et le chômage.

Les états providence des pays d’Europe du Nord se sont développés pendant des périodes où leurs populations étaient extrêmement homogènes, d’un point de vue ethnique, linguistique et religieux. On a émis l’hypothèse que cette homogénéité est une condition nécessaire pour la mise en place d’une redistribution significative par des voies démocratiques, au moins actuellement. Cette hypothèse serait vraisemblable si l’état providence remplit une fonction de redistribution et/ou d’assurance. En effet, concernant la fonction assurantielle, il n’est pas dans l’intérêt de Danois, par exemple, bénéficiant d’un haut niveau d’éducation et de hauts salaires, de mutualiser leurs risques avec des immigrants peu éduqués et à bas salaires. Et quant à la fonction de redistribution, l’hétérogénéité ethnique, linguistique et religieuse diminue la solidarité – c’est un euphémisme – cette solidarité qui doit être la motivation d’une imposition purement redistributrice.

Le chômage pose problème non seulement en raison des effets négatifs en termes de bien-être dont souffrent ses victimes, mais aussi parce qu’il représente une forme aiguë d’inefficacité économique. Si les pays « socialistes » avaient de forts taux de chômage, et les pays « capitalistes » des taux faibles, l’inefficacité des premiers pourrait bien finir par amener leur revenu par tête à un niveau sensiblement plus bas que celui des derniers, et les populations des pays socialistes en viendraient à considérer les hauts revenus offerts, en moyenne, par les régimes capitalistes, comme une alternative séduisante. Supposons que, dans le siècle à venir, les USA (et, mettons, la Chine) continuent à offrir un faible taux de chômage, un faible taux d’imposition, des régimes à forte croissance, mais avec une redistribution relativement faible : les états démocratiques européens et le reste du monde pourraient bien alors se montrer réticents à aller plus loin dans la voie du socialisme. Ce raisonnement suppose que les institutions socialistes impliquent une sorte de sacrifice de la croissance économique ; c’est une supposition que je fais ici sans la discuter, et qui est peut-être erronée. Il est tout à fait naturel que le taux de fécondité chute lorsque l’assurance sociale prend le relais de la famille comme source de revenu pendant la vieillesse : et la petite taille des familles, peut-être plus que tout, entraîne la libération des femmes (elles sont aussi, bien sûr, un effet de cette libération). Mais le taux de fécondité européen exige désormais soit un flux d’immigrant significatif en provenance des pays pauvres, soit une chute rapide du revenu par tête pour les retraités européens, soit un allongement de la durée du travail (ce qui contribuerait à exacerber le problème du chômage). Ainsi, une fécondité plus faible rend le progrès vers le socialisme plus complexe, si ce n’est impossible.

Dès lors, le problème du multiculturalisme devient un problème intellectuel crucial pour la gauche socialiste. Quel degré d’intégration, ou d’assimilation des immigrants, est nécessaire pour que les états démocratiques européens cherchent activement à prolonger et élargir leurs systèmes d’états providence ? (Et ici, je ne me rapporte pas seulement à ce qui motive la redistribution, mais à ce qui motive la mutualisation des risques : le fait que les habitants souhaitent partager les risques avec les immigrants). Je crois que nous ne connaissons pas encore la réponse. Et ce degré d’assimilation, quel qu’il soit, sera-t-il acceptable pour les habitants pauvres du sud ou de l’est qui envisagent d’émigrer au nord ou à l’ouest ?

La réalisation du socialisme par des voies démocratiques exige soit une motivation égoïste pour l’assurance, soit une motivation solidaire altruiste chez la majorité des citoyens. On peut espérer que, à mesure que les populations nationales feront l’expérience de plus d’égalité, elles développeront une plus grande préférence en sa faveur : nous, socialistes, croyons que les préférences pour la solidarité peuvent aller croissant avec l’expérience de l’égalité, parce que l’égalité est un bien public, une chose qu’on apprécie en en faisant l’expérience. Mais les premiers mouvements le long de cette route, entrepris par des électeurs plutôt centristes, doivent avoir des motifs assurantiels. C’est là une gageure de taille pour le socialisme de notre temps.

par John Roemer

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Pour citer cet article :

Notes

[1] Incriminer Lénine, qui mit sur pied la NEP au début des années vingt, peut sembler un peu rapide ; mais Lénine ne fut plus actif dès 1923 et mourut en 1924.

[2] A Future For Socialism,, Harvard University Press, 1994.

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