L’Etat péruvien contre la nation, spoliations néolibérales et résistances démocratiques dans les mondes andin et amazonien du Pérou contemporain.

mardi 29 avril 2014, par Aurélie Volle, Ronald Bustamante

Thèmes : démocratie

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La République péruvienne, qui fêtera son bicentenaire en 2021, est profondément marquée par son histoire : gouvernée par les élites de Lima, elle se fonde sur la reproduction du modèle socio-spatial colonial, opprimant et méprisant ses territoires intérieurs et leurs populations, dans la continuité de la vision des envahisseurs espagnols. Si l’Indépendance a bien eu lieu, elle ne fut pas une œuvre endogène. Ainsi, la jeune république immédiatement tournée vers la puissance économique du moment, l’Angleterre, ne fit que développer sa dépendance. Bien que les théories qui décrivent cette dernière (CARDOSO, F.-H. ; FALETTO, E., 1978) s’épanouissaient en Amérique Latine, il y a quarante ans déjà, quels éléments permettraient de dire en 2013, qu’elles ne concernent plus le Pérou ?

L’histoire des résistances populaires est aujourd’hui comme hier, jalonnée par l’opposition, sur le plan économique, à des modèles reposant sur l’exploitation des plus pauvres et de leurs territoires, et sur le plan politique, à leur exclusion sociale délibérée instituant une forme de domination interne. Or le néolibéralisme, faisant fi de tout développement, détruisant les terres et générant de l’exclusion par essence, démultiplie la ségrégation historique et géographique des populations indiennes et de l’intérieur du pays. Comment l’Etat pourrait-il rencontrer la nation vers plus de démocratie ?

Au-delà des protestations et luttes légitimes, quelles citoyennetés et perspectives sont imaginables qui prennent en compte tous et chacun, l’unité et la diversité, la totalité des territoires et de leurs besoins de développement ?

Petite histoire de la formation de l’Etat, de la nation et des aspirations démocratique du peuple péruvien

La négation du Pérou profond [1]

Bien que la majorité de la population péruvienne aient ses origines dans la civilisation des Incas, l’accession à l’indépendance n’a pas donné lieu à la reconnaissance des populations indigènes. Héritière de cités-états et de civilisations hydroagricoles qui avaient commencé à se développer mille ans avant notre ère, cette population comptait alors environ 10 millions d’habitants. La contribution des peuples originaires d’Amérique à l’héritage agraire de l’humanité est exceptionnelle, attestable par le nombre de plantes alors domestiquées dont l’importance économique reste importante : maïs, pomme de terre, tomate, tabac, haricot, etc. Les Espagnols, procèdent à de grands massacres et au démantèlement de l’organisation inca, provoquant l’effondrement de son économie, faisant périr de faim et de maladie, en cinquante ans, les quatre cinquièmes de sa population (MAZOYER, M. ; ROUDART, L., 2002, p.250). Ainsi un processus de développement autonome est interrompu, d’autant plus que la population est réduite au servage, à l’exploitation forcenée dans les mines, etc. Des séquelles de cette période demeurent et des traits de la féodalité sont bien présents encore, dans les régions rurales, dans les années 1980.

Finalement, la République, pas plus que la Couronne, n’a choisi de considérer les premiers habitants du Pérou comme des citoyens à part entière. Loin d’être révolu, ce mépris s’exprime encore. En 2009, lors du conflit de Bagua [2], le Président A. García, se référant aux Indiens d’Amazonie déclarait : « Assez, c’est assez, ces personnes ne sont pas des rois, ne sont pas des citoyens de première classe ; que peuvent imposer 400.000 indigènes à 28 millions de Péruviens ? Vous n’avez pas le droit de nous conduire à l’ère primitive », alors que ces derniers répondaient concernant la répression armée à laquelle ils furent soumis : « Pourquoi nous tire-t-on dessus ? Ne sommes-nous pas des Péruviens nous aussi ? [3] » Nous y reviendrons.

L’indépendance est donc déclarée en 1821, et la Couronne espagnole se retire en 1824.

Une indépendance venue d’ailleurs

Il faut encore souligner que cette indépendance n’est pas le fruit d’une rébellion interne mais celle des armées du Vénézuélien Bolivar et de l’Argentin José de San Martín, le vice-royaume du Pérou étant la dernière place forte de l’Espagne en Amérique du Sud. Les populations andines, fortement affaiblies par les massacres qui succédèrent à la défaite du dernier soulèvement de 1780, n’y ont pas pris part. Les membres de l’aristocratie de Lima, composée souvent par les fils de nobles espagnols soutinrent au dernier moment l’indépendance. Les premiers Présidents de la jeune République, José de la Riva Agüero, et le Marquis José Bernardo de Tagle étaient issus de ces familles nobles. Ce contexte a donc marqué les caractéristiques de l’Etat naissant.

La République dépendante

L’indépendance aurait pu être l’occasion d’appliquer un projet démocratique, de renouer avec l’histoire, de construire une économie propre, de développer une industrie, de supprimer le servage et toute forme d’assujettissement humain, de redistribuer la terre anciennement occupée par les envahisseurs, de construire la nation péruvienne avec sa majorité quechua mais également ses autres nationalités (aymaras, amazoniennes) et minorités présentes (afro-péruviens, créoles [4] pauvres). Or, il n’en fut rien. L’Angleterre avait déjà en 1824, 36 maisons commerciales installées (BONILLA, H., p.59). Le Pérou devient une république dépendante, exportatrice de matières premières (laine, canne à sucre, coton, minéraux), importatrice de produits industrialisés, de matériel militaire. La République naît endettée. Les gouvernements successifs réalisant tour à tour des emprunts à l’Angleterre, qui devient toujours plus influente politiquement. L’exportation croissante de laine augmente considérablement le nombre des haciendas au détriment des milliers des communautés paysannes.

Les gros propriétaires fonciers et plus tard une grande bourgeoisie intermédiaire, se partagent le pouvoir d’un pays formellement indépendant mais devenu semi-colonial principalement vis-à-vis de l’Angleterre, puis des Etats-Unis après la première Guerre Mondiale.

Aujourd’hui, la situation politique et économique n’a pas fondamentalement changé dans le sens où le pays n’a pas développé son industrie nationale, continue à être principalement un exportateur de matières premières et de produits agricoles. De plus, vingt-trois années d’un néolibéralisme outrancier, imposé à coup de lois d’exception « anti-terroristes », après l’auto-coup d’Etat d’A. Fujimori, ont encore réduit davantage les droits démocratiques. Le gouvernement actuel d’Ollanta Humala, bien qu’il ait fait campagne sur la critique de ce modèle économique et sur la promesse d’une « grande transformation », d’une nouvelle constitution, ne jure plus que par la forte croissance économique dans un monde en crise, oubliant d’observer les caractéristiques de cette économie désespérément primaire et dépendante qui ne fait que creuser le fossé entre extrême richesse et misère. En 1974, les importations représentaient 34,4% des produits industriels. Actuellement, les importations dépassent largement la production nationale avec un chiffre de 140% (JIMENEZ, F., 2013).

La résistance comme désir démocratique

La résistance à ce modèle à la fois dépendant des capitaux étrangers et reproduisant un colonialisme interne est expression de désir démocratique depuis toujours, depuis les révoltes indiennes sous le joug espagnol jusqu’aux insurrections armées des années 1960 et 1980.

La lutte pour la terre mobilise constamment les Indiens, par des luttes armées comme celles dirigées par Manco Inca (1536), Juan Santos Atahualpa (1742), Tupac Amaru et Micaela Bastidas (1780), ou non armée comme le Taqui Onquoy [5]. Après l’indépendance, auront lieu celles d’Atusparia, d’Ucchu Pedro, (1885), de Juan Bustamante (1867), la rébellion des Indiens de l’Altiplano (1916-1922), les fortes luttes paysannes des années 60 et celles plus organisées des années 70, toutes termineront écrasées par l’armée.

Le gouvernement militaire de 1968-1980 prévoyant une large révolte, dans les Andes en particulier, décrète une "Réforme Agraire" dont la plupart des terres expropriées vont être concentrées dans le cadre de « coopératives [6] » sous le contrôle direct de l’État. Les communautés paysannes n’avaient qu’un rôle formel au sein de ces entreprises, mais en aucun cas, cette réforme ne résolvait le problème de l’usurpation de leurs terres ancestrales qui passaient des mains des latifundistes à celles de l’Etat.

Les luttes pour la terre des années 1960 et 1970 ont été le prologue de l’insurrection armée de 1980-1992 qui se déroule principalement dans les montagnes dans presque tous les départements du Pérou, dure et mobilise plus qu’aucune autre lutte paysanne auparavant. « Contrairement aux guérillas de 1965, en 1980, les combattants n’étaient pas des étrangers au monde rural parce qu’ils parlaient quechua, ils étaient nés là, avaient de la famille dans les villages et c’est pour cela qu’ils sont parvenus à incorporer beaucoup de paysans [7] »(FLORES GALINDO, A., 2005, p.343).

De nos jours, les résistances continuent au travers de manifestations massives des populations amazoniennes et andines contre les multinationales et consortiums divers qui tentent de s’installer sur leurs terres, et contre l’Etat qui n’est plus que le garant de ces intérêts macro-économiques. Historiquement marginalisés, ces habitants de l’intérieur, voient le retour du pillage de leurs territoires au nom de la croissance nationale dont on aperçoit au mieux les effets dans quelques poches de richesses urbaines. La ségrégation spatiale néo-coloniale, loin de se résorber, ne fait que progresser avec l’avènement du néolibéralisme. Les entreprises minières ou pétrolières vont nouvellement profiter des territoires andins ou amazoniens, et qui plus est, anéantir leurs potentiels de développement. On va en extirper les richesses sans que les populations locales puissent en retirer le moindre bénéfice, en leur laissant en héritage des eaux polluées, des terres détruites, un environnement saccagé. Là où le latifundio se développait autrefois pour la laine, là où le latex tuait les amazoniens, maintenant rugissent les scieries ou les broyeuses de roche pour l’extraction des minerais.

De quelle démocratie parler si celle-ci ne permet même pas de couvrir les besoins fondamentaux de l’ensemble de la population péruvienne, de garantir ses droits à la vie en tout point du pays ? Lors du massacre de Bagua, les Awajuns ne rappelaient-ils pas qu’ils étaient aussi Péruviens ? Aussi, une partie de la nation interroge-t-elle les options économiques de l’Etat lors de conflits socio-environnementaux toujours plus nombreux.

L’économie contre la démocratie

Les conflits socio-environnementaux

En effet, La « Defensoría del Pueblo » dispositif de l’Etat qui répertorie les conflits sociaux signale pour le mois d’avril de cette année (2013), l’existence dans tout le pays de 229 conflits, dont plus de la moitié ont à voir avec les mines (112) et les hydrocarbures (20).

Dans les Andes du Nord, l’entreprise Newmont (USA) avec le projet Conga pense vider deux lacs d’altitude pour en extraire de l’or à ciel ouvert. Suite à l’opposition de la population, l’état de siège a été déclaré, en juillet 2012 et deux grandes manifestations du Front de défense des Intérêts de Cajamarca, se sont achevées avec des tirs à balles réelles, laissant 5 morts et de nombreux blessés. Le projet fut suspendu mais le gouvernement vient d’autoriser la continuation des travaux de l’entreprise.

Le cas de Bagua retrace une mobilisation des peuples de la forêt amazonienne contre l’application du Traité de Libre Commerce (TLC) avec les Etats-Unis permettant à l’Etat d’octroyer aux entreprises pétrolières, minières, forestières de grandes extensions de forêt.

Connaissant les effets désastreux sur l’environnement, des milliers d’Indiens issus de plus de vingt peuples différents, regroupés dans l’AIDESEP (Association Inter-éthnique de Développement de l’Amazonie Péruvienne) ont réalisé des manifestations de protestation coordonnées et massives contre les décrets-lois d’application du TLC. Le 5 juin 2009, une répression sanglante dans la région de Bagua département d’Amazonas, est orchestrée. Plus de deux cents indiens sont portés disparus.

Les conflits socio-environnementaux sont donc le résultat de l’imposition du modèle économique néolibéral. Ils révèlent le caractère primaire de l’économie péruvienne et mettent en évidence les conséquences environnementales qui privent alors le pays de tout développement durable. Penser la démocratie à l’épreuve du néolibéralisme ; c’est aussi considérer les conditions de son avènement dans le pays, car comme partout, il est rarement, le fruit d’un choix démocratique.

La croissance contre le développement

En effet, A. Fujimori (1990-2000), s’appuyant sur la stratégie antisubversive et son lot d’horreurs, supprime la plupart des droits fondamentaux, rendant le marché du travail flexible. Il facilite ainsi les mesures néolibérales : privatisation des entreprises publiques, des services sociaux et de la santé essentiellement.

C’est la poursuite de cette orientation, fondée également sur de bas salaires, qui va permettre aux gouvernements qui suivent, de Toledo à Humala, d’afficher des taux de croissance très élevés : 7% en moyenne dans les huit dernières années. Cette croissance est principalement le fait des concessions minières, pétrolières et des méga-investissements dans l’agriculture d’exportation. Par exemple, les entreprises minières ont une rentabilité annuelle dépassant les 35% en moyenne, ce qui signifie la récupération de l’investissement en seulement trois ans (CAMPODÓNICO, H., 13 mars 2010).

Mais la croissance ne signifie pas le développement. L’économiste Félix Jiménez montre effectivement que la plupart des emplois, 79,4 %, sont précaires et non formels, du travail partiel à l’auto- emploi (JIMENEZ, F., 2012). La prolifération des agences d’Intérim (SERVIS) permettent d’obtenir une main d’œuvre aux conditions les plus avantageuses pour l’employeur, sans entraves ni garanties légales.

De plus, le crédit est aussi discriminatoire, un taux d’intérêt de 2% à 5% pour les grandes et moyennes entreprises et des taux entre 20% et même 100% pour les petites entreprises, (VALDA, J.C., 2010.) signifiant également que cette option économique n’est pas accessible à tous et que la création d’emplois par l’investissement est un mythe, que la croissance seule n’a jamais assuré le développement sans un accompagnement fort de l’Etat pour les plus faibles. Or, au Pérou, l’Etat n’a jamais considéré le développement comme responsabilité collective. A ce titre, il est emblématique de cet ordre mondial où le développement a disparu du vocabulaire même des institutions internationales comme le montre F. Mestrum, au profit d’une lutte contre la pauvreté qui fait porter la responsabilité sur les individus, qui n’ont d’autre salut que de se lancer dans l’entreprenariat privé, même s’il s’agit de vendre des bonbons dans la rue (MESTRUM., F., 2001).

C’est d’ailleurs la suite du discours du Président García auquel nous faisions référence lorsqu’il précise que l’Amazonie ne doit pas être confiée à des fainéants (entendre les indigènes) mais à des personnes capables d’investir qui n’attendent pas l’intervention de l’Etat. Cf. (GARCIA, A., 2007).

Mais, les populations condamnées à penser leur propre développement, se heurtent inexorablement au gigantisme minier ou agricole contre lequel elles se retrouvent en situation éminemment défavorables.

Quand l’économie globale tue l’économie locale

La parcellisation de la grande propriété foncière à l’issue de la révolte des campagnes des années 80 a permis de dynamiser l’économie agricole locale. Le servage des Indiens était un énorme boulet pour l’économie et la société et ne permettait aucun développement comme le précisait J.-C. Mariatégui : « Le latifundio incapable de progrès technique, résistant à une économie capitaliste, tenu par des rentiers sans aucune préoccupation pour la production (...) [8] » (MARIATEGUI, J.-C., 1928, p.84),

Aujourd’hui, cette répartition des terres a fait que les productions agricoles se sont considérablement accrues et ont entraîné une élévation de leur niveau de vie dans beaucoup de régions, visibles à la présence indienne parmi les professions libérales autrefois réservées aux créoles (médecins, dentistes, avocats par exemple). Elle a aussi généré toute une économie régionale allant des transports, à l’artisanat, en passant par le tourisme rural, le commerce, etc. Cette économie « d’en bas, populaire, démocratique », entre, cependant, elle aussi, en contradiction avec les intérêts du grand capital, tels que ceux de la nouvelle génération de consortiums agro-exportateurs de plusieurs dizaines de milliers d’hectares produisant denrées agricoles d’exportation et agro-carburants. Le Groupe Romero par exemple, concentre 10000 ha sur la côte Nord pour y produire de l’éthanol à partir de canne à sucre et 20 000 ha en Amazonie pour la production d’huile végétale alimentaire et pour biocarburant. La tendance foncière est à la re-concentration car, de par la pression sur les terres minières et les pollutions engendrées, les paysans tendent à partir, d’autant que la loi 26505 votée sous Fujimori, libéralise le marché des terres indigènes qui étaient protégées depuis les années 20. L’économie locale qui a pu surgir grâce à la parcellisation, se retrouve ainsi menacée sans avoir pu encore s’étendre amplement.

La démocratie est donc intimement liée au modèle de société auquel cette dernière aspire et ne peut être séparée du modèle économique dont elle se dote. Actuellement, au Pérou, la sphère économique impose son fonctionnement à toutes les autres sphères de la société. Mondialisation néo-libérale aidant, les gouvernements laissent croire qu’ils n’ont d’autres choix. Pourtant, dans plusieurs pays latino-américains, le politique tente de reprendre le contrôle de l’économie pour assurer un développement plus démocratique. Mais, cette décision ne peut avoir lieu que lorsque le pouvoir souhaite le bien-être de l’ensemble de la nation et affirme sa volonté politique.

Au Pérou, L’Etat contre la nation, quelle démocratie alors ?

Effectivement, à chaque période de dictature avérée ou déguisée, le suffrage universel marque l’illusion du retour à la « démocratie » et à l’amélioration des conditions de vie des plus pauvres.

Nous avons souligné que, depuis l’Indépendance, les constitutions ont été fabriquées sur mesure par les élites pour que les populations indiennes en particulier, n’accèdent jamais à l’Etat, les excluant volontairement de la nation. Jusqu’en 1979, les analphabètes n’avaient pas le droit de vote. L’histoire de la démocratie péruvienne, ne serait-ce que du point de vue électoral, et vue à partir de la grande majorité des Péruviens et de ses territoires provinciaux, et non des élites et depuis la capitale, est extrêmement maigre car elle fait rimer pauvreté, ascendance andine ou amazonienne, avec absence de participation à la gestion citoyenne. L’Etat œuvre contre la nation parce que dès le départ, il a décidé d’exclure une grande partie de la population.

Aujourd’hui, le néolibéralisme marque un renouveau des mouvements de résistance, malgré une législation de plus en plus répressive dans l’objectif de donner toutes les garanties aux grands investisseurs.

La force répressive de la « démocratie péruvienne », garante de l’option néo-libérale

Certaines de ces luttes ont réussi à faire faire marche arrière au gouvernement, souvent au prix de plusieurs morts et blessés lors de mouvements populaires (contre la privatisation de l’électricité en juin 2002 à Arequipa, contre les pollutions occasionnées par des entreprises minières, Yanacocha, Doe Run, Tintaya, etc.). Entre 2006 et 2011, 191 personnes ont été tuées (rapport del Instituto de Defensa Legal, juillet 2012) sans compter les procès et les incarcérations des dirigeants ou simplement des participants. Pendant le gouvernement actuel d’O. Humala, la mort de 25 personnes et l’existence de plus de 800 blessés ont été dénoncées à San José (Costa Rica), le 13 mars 2013 par la Coordination Nationale des Droits Humains lors de l’audience sur le Pérou de la Commission Inter-Américaine des Droits de l’Homme.

La législation péruvienne criminalise de plus en plus la contestation et la défense des droits démocratiques. Un arsenal de décrets votés dernièrement s’y consacre. Le décret 982 (Loi 29.009) permet l’impunité des membres de la police ou de l’armée ayant causé des morts ou blessés lors des manifestations. Le décret 984, permet l’isolement spécial en raison des idées de la personne incarcérée. Le décret suprême 004-2009-IN autorise des contrats entre la police et les entreprises. La police est alors aux ordres de l’entreprise. Le décret suprême 012-2008-DE/CFFAA régule la loi 29.166 sur l’intervention de l’armée lors de conflits sociaux par simple décision du Conseil des Ministres. Si, lors de manifestations, les services de transports sont perturbés, une peine de six à huit ans peut être prononcée (article 208 du code pénal). Deux manifestants ou plus, peuvent être considérés comme appartenant à un « groupement criminel » et punis avec des peines de huit à quinze années de prison, même si aucun délit n’a été commis (GAMARRA HERRERA, R., 2010) De même, le gouvernement souhaite voter une loi dite « du négationisme », tentant d’imposer une histoire officielle. Toute personne, par exemple, qui considérerait que les prisonniers politiques ne sont pas des terroristes serait passible d’emprisonnement.

Les manifestations peuvent être assimilées à des délits de terrorisme et d’extorsion avec de lourdes peines allant de 5 à 20 ans d’incarcération. L’histoire de la naissance de l’Etat et de son caractère violent, qui perdure aujourd’hui via cette législation répressive, constitue de sérieux freins à la démocratie. La force répressive de l’Etat porte la contradiction suivante : sensée protéger les citoyens, elle protège la croissance confondue avec le développement, en réalité, des intérêts économiques particuliers confondus avec ceux de la nation. Depuis l’Indépendance, on parvient à l’aberration que l’armée péruvienne a tué bien plus de citoyens du pays (« ces ennemis de l’intérieur ») que d’ennemis extérieurs. Finalement de quelle nation parlons-nous ?

Quelle nation pour quelle démocratie ?

L’historien M. BURGA DIAZ (2005), lorsqu’on lui demande pourquoi l’insurrection armée a resurgi en 1980, résume ainsi la question : «  La marginalisation de cette grande partie de la population andine qui est restée en dehors de l’histoire du Pérou officiel... Nous devons nous construire en tant que Nation  ».

Autrement dit, la démocratie est condamnée pour exister à tenir compte du caractère pluriculturel et plurinational du pays, ce qui suppose de reconnaître le droit aux territoires, au développement propre, aux pratiques culturelles, en somme à l’autodétermination des peuples conformant la diversité de la nation, ayant la capacité et le droit de décider librement de leur adhésion ou non à celle-ci et à son projet. Encore faudrait-il qu’il en existe un qui puisse fournir un imaginaire commun à l’ensemble d’une nation péruvienne trop souvent circonscrite à une minorité. Toutes les mobilisations que nous avons citées et bien d’autres encore, sont majoritairement le fait des oubliés historiques du Pérou, les populations de l’intérieur qui luttent, aujourd’hui comme hier, pour conserver leurs territoires, source de vie à tous les niveaux, non pas uniquement dans leur intérêt immédiat mais pour l’ensemble de la nation voire de la planète. Le soulèvement de l’Amazonie en 2009, n’a eu de cesse de rappeler les conséquences écologiques globales de l’extraction minière ou forestière et le rôle de gardiens de la forêt et de l’humanité des peuples qui y vivent. L’autodétermination des peuples indigènes ne signifie pas leur rupture avec le monde mais constitue souvent un moyen d’accéder à la citoyenneté. Pour cela, au-delà du néolibéralisme, plusieurs propositions voient le jour au Pérou.

La demande d’une Nouvelle Constitution exprime un désir de démocratisation de la société péruvienne et la volonté de remettre au centre du processus constituant les droits humains fondamentaux, les droits démocratiques supprimés, le droit à l’autodétermination des peuples, sachant que le Pérou vit toujours sous la constitution de Fujimori.

Actuellement les besoins de l’intérieur encouragent plutôt les importations. Les revendications consistent à réclamer que les productions traditionnelles fondées sur des savoirs locaux soient soutenues et développées, que la production nationale soit garantie pour satisfaire les besoins du marché intérieur. Il s’agit aussi de défendre classiquement le droit à la terre pour ceux qui la travaillent, le droit au territoire pour les communautés indigènes. De ce fait la revendication porte sur la contrainte nécessaire pour empêcher la concentration des terres au détriment de la petite et moyenne propriété. Enfin le modèle bolivien conduit à demander que tous les contrats avec les multinationales soient révisés, que le droit au travail, à la santé, au logement, à l’éducation et la formation pour tous soient respectés. Les revendications salariales sont alors exprimées en termes de « vide digne ». Aller vers des salaires qui permettent une vie digne.

Enfin, pour nombre de Péruviens, rien ne pourra avancer sans que soit apportée une solution politique aux problèmes non résolus du conflit armé interne achevé en 1992. En accord avec le Protocole additionnel aux Conventions de Genève du 12 août 1949 (Protocole II), des associations préconisent une amnistie générale de tous les prisonniers politiques. La très grande majorité des prisonniers ont déjà purgé des peines de 20 années et plus. Ceci en vue d’une réconciliation nationale qui, seule, semble à même de permettre d’intégrer l’ensemble des points de vue pour un véritable développement. Les anciens militants affirment que sans les mesures de transformation de la société péruvienne et sans cette amnistie les racines de l’insurrection alimenteront les frustrations de demain et éloigneront la société de la paix civile.

Le Pérou n’est pas une île, il est le maillon d’une problématique latino-américaine avec un axe commun fort : la démocratie ne peut faire l’économie du développement entendu comme processus endogène, celui-ci ne peut se construire en dehors des populations et la nation ne peut se passer de la reconnaissance des peuples qui la composent. Par ailleurs, le Pérou se situe aussi dans une monde global confronté aux mêmes enjeux fondamentaux : libéralisme outrancier, tensions ethno-culturelles, menaces écologiques, mal-développement. Combien de Péruviens pourraient clamer à l’instar des Indignés de la Puerta del Sol à Madrid : « Démocratie réelle maintenant. Nous ne sommes pas des marchandises dans les mains des politiciens et banquiers ! » ?

Bibliographie

BONILLA, H. ; SPALDING, K., 1972, « La Independencia del Perú, las palabras y los hechos », in : La Independencia en el Perú. Lima : IEP, p.14-64 BURGA DIAZ, M., 1ro de agosto del 2005, Entrevista en El Comercio, Lima, Perú.

CAMPODÓNICO, H., 13 mars 2010, « Minería : vuelven las ganancias extraordinarias », in : La República, Lima, Perú.

CARDOSO, F.-H. ; FALETTO, E., 1978, Dépendance et développement en Amérique Latine. Paris : PUF, 222 p.

FLORES GALINDO, A., Obras completas T.III (I), de 1996. Lima : Casa de estudios SUR, 2005, 420 p.

GAMARRA HERRERA, R., 2010, « Libertad de expresión y criminalización de la protesta social » in : BERTONI, A., (dir.) ¿Es legítima la criminalización de la protesta social ? Derecho penal y libertad de expresión en América Latina ? Buenos Aires : CELE-Universidad de Parlermo, p.183-208.

GARCIA, A., 28 de octubre 2007, « El perro del hortelano », in : El Comercio, Lima, Perú.

JIMENEZ, 6 avril 2013, « El significado del llamado milagro económico peruano, in : La Primera, Lima, Perú.

MARIATEGUI, J.-C., Siete ensayos de interpretación de la realidad peruana. Lima : Editorial Amauta, 1928, 350 p.

MAZOYER, M. & ROUDART, L., Histoire des agricultures du monde. Paris : Editions du Seuil, 2002 (1ère éd. 1997), 699 p.

MESTRUM, F., Mondialisation et pauvreté. De l’utilité de la pauvreté dans le nouvel ordre mondial, Paris : L’Harmattan, 2001, 300 p.

VALDA, J.-C., 15 mai 2010, « Perú : 200000 nuevos mipes desaparecen anualmente », in : La Primera, Lima, Perú.

VALDA, J.-C., 25 août 2012, « Salarios y empleos precarios son excluyentes y constituyen un costo social », in : La Primera, Lima, Perú.

par Aurélie Volle, Ronald Bustamante

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Pour citer cet article :

Notes

[1] Selon l’expression de G. Bonfil Batalla, México profundo, una civilización negada,1987, México : SIEP/CIESAS, 250 p.

[2] Cf. p.II- Les conflits socio-environnementaux

[3] http://www.youtube.com/watch?v=3ekP...

[4] Créole : population issue du métissage entre les Espagnols et les Indiens

[5] Taqui Oncoy, danses et chants qui réaffirmaient les Indiens dans les offrandes aux Huacas (lieux religieux Incas) abandonnées pour le Dieu des Espagnols. Cf. BENAT, L. ; GRUZINSKI, S., Passeurs culturels, Mécanismes de métissage. Paris : Maison des Sciences de l’Homme, 2001.

[6] Entreprises associatives : SAIS (société agricole d’intérêt social), ERPS (entreprise rurale de propriété sociale)

[7] Traduction libre des auteurs.

[8] Traduction libre des auteurs.

 

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