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La vulnérabilité dans un milieu carcéral

samedi 9 novembre 2013, par João Batista Moreira Pinto, José Newton Garcia de Araújo, Vanessa Andrade de Barros

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« Pour ma part, contrairement à ce que j’imaginais, je ne ressens pas de chagrin d’être là, mais je suis triste pour d’autres détenus et aussi du fait que les prisons existent telles qu’elles sont ; que l’humanité n’a pas réussi à inventer jusqu’à maintenant de meilleures solutions pour certains problèmes » [1].

QUELQUES REMARQUES SUR LA VULNÉRABILITÉ

En un sens proche de ce qu’Émile Durkheim [2] avait appelé l’anomie, à la fin du xixe siècle, Robert Castel [3] analyse les menaces de fracture qui pèsent sur les sociétés contemporaines en raison des changements qui ont affecté la société du salariat et de l’État-providence. De nos jours, le chômage massif, la précarisation du travail, l’augmentation des « inemployables, inemployés ou employés d’une manière précaire, intermittente » [4], et du nombre d’allocataires du RSA traduisent l’inadéquation des systèmes antérieurs de protection sociale.

R.Castel aborde, à ce sujet, les thématiques de la vulnérabilité, de l’exclusion, de la ségrégation, de la relégation, tout en proposant de travailler des notions telles que « la déconversion sociale, l’individualisme négatif, la vulnérabilité de masse, la handicapologie, l’invalidation sociale, la désaffiliation... » [5]. Tout en affirmant que « la vulnérabilité sociale est une zone intermédiaire, instable, qui conjugue la précarité du travail et la fragilité des supports de proximité [6] », il ajoute que « ce sont plutôt les relations existant entre la précarité économique et l’instabilité sociale qu’il faudra dégager » [7]. R. Castel reprend ces questions dans un autre ouvrage, où la désaffiliation est liée à des « situations de décrochage », dans lesquelles se retrouvent les « individus par défaut », défaut des ressources et des supports, puisqu’ils « ne sont plus inscrits dans des régulations collectives, qu’ils ont perdu leurs assises ou leurs supports et qu’ils se mettent à flotter parce qu’ils n’ont plus de repères » [8].

La présente étude est centrée sur le cas des prisons au Brésil et a pour objet la relation entre violence et vulnérabilité. Nous y privilégions une approche de la vulnérabilité sociale différente de celle qui vient d’être rappelée, notamment pour donner à la jeunesse toute la place qu’elle occupe dans la réalité carcérale brésilienne, c’est-à-dire une place centrale. À ce sujet, Miriam Abramovay remarque que les études classiques sur la pauvreté en Amérique Latine, fondées notamment sur les indicateurs de revenus ou d’accès aux éléments essentiels à la survie humaine, ne rendent pas compte de la complexité de ce phénomène [9]. En fait, ce n’est qu’à partir des travaux de Caroline Moser concernant les stratégies de réduction de la pauvreté urbaine que l’on a attribué une valeur spécifique aux ressources à la fois matérielles et symboliques des individus, des familles et des groupes, à ce qui rend possible ou non leur accès à tout l’éventail des opportunités sociales, économiques et culturelles offertes à la fois par l’État, le marché et la société [10]. Autrement dit, la vulnérabilité sociale peut être envisagée à partir de la relation qui s’établit en négatif entre les chances de mobilité sociale des divers acteurs et leur accès aux ressources matérielles et symboliques – éducation, travail, santé, loisir, culture.

Cette approche dynamique de la vulnérabilité s’avère être un outil important pour montrer pourquoi certains individus, notamment les jeunes, ont moins d’opportunités d’ascension sociale que d’autres membres de la population. Par ailleurs, elle est utile pour mettre en évidence comment se nouent les liens entre vulnérabilité et violence. Les jeunes (surtout de sexe masculin) sont à la fois agents et victimes du monde du crime et des drogues. Le fait de partager les mêmes manques et d’être attiré par l’univers du crime et de la drogue, ou encore par des comportements de violence et de domination (le port d’armes dans des soirées « funk », l’exhibition de la musculature, la provocation via internet) peut être perçu comme un « protagonisme négatif [11] », qui conduit ces jeunes à rompre avec l’anonymat ou l’invisibilité sociale, afin d’attirer l’attention sur leur précarité et affirmer leur capacité à jouer un rôle dans les processus sociaux et politiques. De toute façon, le thème de la violence a pris une place prépondérante dans l’agenda politique des autorités nationales et locales et des organismes internationaux de toute l’Amérique Latine.

Si on prend maintenant la vulnérabilité dans un sens plus générique, on peut la comprendre comme une situation de fragilité personnelle, psychique, sociale et identitaire, marquée par un sentiment de détresse, une faible estime de soi et une dépendance susceptible d’entraîner des souffrances et parfois même des maladies. Tout cela évidemment contribue aux processus de désaffiliation. Qu’il s’agisse de la précarité du travail ou du manque de ressources matérielles et symboliques déjà mentionné plus haut, il faut remarquer que cette vulnérabilité est historiquement située dans un temps et un lieu concrets, vécue par des individus ou des collectifs inscrits de façon concrète et existentielle dans une dynamique des rapports sociaux.

Si tout cela n’était pas suffisant pour rendre compliqué l’accès des sujets démunis à une forme de sociabilité reconnue et valorisée, il faut encore ajouter le courant idéologique du « capital humain » qui, depuis les années 1960, avec l’école de Chicago, a envahi non seulement la gestion des entreprises mais aussi le mode de vie de toutes les institutions et organisations sociales, comme les champs de la famille, de l’éducation, de la santé. Foucault nous à montré comment la gouvernamentalité néolibérale a conduit à introduire certaines valeurs économiques dans divers domaines de la vie sociale [12]. Leur pouvoir normatif instaure des processus et des politiques de subjectivation qui, sous l’égide du capital humain, essaient de transformer le sujet de droit en individu entrepreneur de lui-même. Cette idéologie, qui canalise les énergies vers la production et la consommation, substitue à la confiance la concurrence de tous contre tous, engendrant une incertitude et une peur généralisées.

En ce sens, la société contemporaine valorise de plus en plus les performances individuelles centrées sur l’efficience, la responsabilité et l’initiative, le culte de la performance, tout en disqualifiant ceux qui résistent à ces principes présentés comme des individus impuissants, incapables, insuffisants [13]. Cela provoque une ségrégation qui, maintes fois, conduit les individus considérés comme improductifs vers les périphéries, les ghettos, les favelas, voire vers les espaces situés au plus bas niveau des zones urbaines. Ces individus sont perçus comme dangereux, nuisibles et violents, voire comme des individus que l’on doit éviter.

Du point de vue psycho-social et économique, cet état correspondrait à un premier stade de vulnérabilité : appartenir à la classe des démunis, des « non-citoyens », ne pas être conforme aux exigences de production et de consommation des sociétés capitalistes, dans lesquelles « chaque homme vaut selon la place qu’il occupe » : « sa valeur comme producteur, consommateur [...], sa possibilité d’être plus ou moins citoyen dépend, dans une large proportion, du point du territoire où l’on est placé [14] ».

Les périphéries, les favelas sont donc des territoires marqués par la vulnérabilité, considérés comme des milieux marginaux où règne l’illégalité et la délinquance, car elles sont habitées par les « classes dangereuses », celles qui menacent l’ordre social et, par là même, des milieux soumis à un contrôle rigide et systématique des forces de l’ordre.

Il faut observer que, du moins au Brésil, la majorité des habitants des favelas ou des périphéries des grandes villes est constituée d’hommes, femmes et jeunes qui travaillent et étudient, qui gagnent leur vie d’une façon tout à fait honnête, dans l’économie formelle ou informelle, en général dans un métier peu spécialisé (employés du commerce, travailleurs des bâtiments, employées domestiques, surnuméraires et autres). Il est vrai également que beaucoup d’entre eux n’ont pas une formation scolaire et une qualification professionnelle suffisante pour leur permettre de gagner confortablement leur vie. Le territoire habité se caractérise par une certaine précarité (maisons mal bâties et même misérables, en marge des programmes de planification urbaine ; absence ou insuffisance des services publiques essentiels, notamment sanitaires et de transport, etc.). On a affaire à un espace disqualifié aux yeux des classes sociales plus aisées et des gouvernements dont les politiques publiques sont incapables de transformer les inégalités sociales qui accablent cette population aux ressources peu élevées. On a dit que la présence du pouvoir public dans ces milieux s’exprime plutôt à travers la répression des « délinquants ou délinquants potentiels », souvent au prix d’une violence démesurée. Il est vrai, finalement, que pour une partie de cette population laissée à la dérive par l’État, par le marché et par la société, la seule alternative permettant d’échapper à la misère quotidienne semble être de rechercher des activités hors la loi, liées en général au trafic des drogues [15]. Il s’agit pour ainsi dire du moyen le plus accessible pour pouvoir répondre aux appels intériorisés du marché ou de la société de consommation (posséder un portable, une paire de tennis ou un vêtement de marque, etc., pour se faire remarquer).

C’est dans ce contexte de vulnérabilité et d’inégalités que la violence apparaît. Considérée isolément, elle est réduite à l’action de bandes violentes issues de ces périphéries. Cette perspective renforce l’idée selon laquelle ces espaces doivent être associés aux gangs et aux criminels. Selon Rinaldi, « les attitudes et comportements des habitants de ces lieux sont criminalisés et vus comme menaçants, car les gens des favelas sont censés être voleurs, bandits, kidnappeurs, délinquants, marginaux, violents et dangereux [16] ».

Or, une telle représentation concerne surtout les jeunes parce qu’ils sont pris, selon Vincent de Gaulejac, dans une contradiction entre ce qu’il leur faut être pour s’adapter à leur environnement social et ce qu’il faut qu’ils soient pour être conformes aux normes de la société. La violence, l’illégalisme, la défonce, le refus de l’autorité, etc. sont des moyens d’échapper à la misère, à la domination et à la désespérance dans lesquelles ils vivent [17]. On leur reproche d’être ce qu’ils sont mais on ne leur donne pas les moyens de vivre autrement.

Dans cette optique, la criminalité est traitée comme un problème individuel et peut nous fournir une grille de compréhension de la vulnérabilité propre à certains groupes et individus ou couches sociales, parce qu’ils vivent ou appartiennent à ces territoires, mais aussi parce que c’est le regard du pouvoir dominant qui définit à quoi consiste l’acte criminel. À ce sujet, Santos écrit : « ce qui effectivement sanctionne, ce n’est pas le fait possible de punition, mais la position sociale marginale de celui qui a commis la faute [18] ».

En ce sens, le droit pénal apparaît comme un droit inégal qui ne répond pas aux intérêts des classes minoritaires et reproduit les rapports sociaux des inégalités. La question qu’on se pose ici est bien « qui est défini comme criminel ? » et non « qui est le criminel ? », au sens d’une transgression du droit en vigueur. Autrement dit, la définition du crime appartient à la classe qui détient le pouvoir de définir le crime et le criminel. Dans ce cas, il s’agit d’une criminologie positiviste, selon laquelle « la criminalité, aussi bien que la déviance, en général, est une qualité objective, ontologique, des comportements et d’individus [19] ».

Le concept du sujet criminel, selon cette perspective, met en relief une qualité personnelle du sujet qui le rend différent des autres, les supposés non-criminels, tout en niant la non-différentiation entre criminels et non-criminels. Ici, la position sociale défavorisée du criminel est décisive pour sa criminalisation et son emprisonnement. Santos considère que « le caractère criminel du comportement n’est pas une caractéristique de l’action, mais une qualité attribuée au comportement par le système du contrôle social, comme une réaction de la communauté et de l’État, dans les processus de criminalisation [20] ».

En outre, selon Ian Taylor, « il est évident, en effet, que la majorité des infractions pour lesquelles les individus de la classe ouvrière sont condamnés à la prison et sanctionnés, dans les sociétés occidentales, renvoie à ce que, par le fait même d’être travailleurs ou noirs, ces individus sont destitués de propriété [21] ».

Dans cette optique, avec Rusche & Kirchheimer et Foucault, on peut comprendre de façon claire la naissance des délits (et des crimes) à partir de l’analyse historique des rapports entre conditions sociales, marché de travail, système pénal et formes de punition, au cours des différentes phases du développement économique [22]. La connaissance du contexte économique nous permet, selon Batista, de comprendre

les conjonctures entre la main-d’œuvre abondante et l’implantation d’un droit pénal contre les foules, dans lequel fourmillent les exécutions, les mutilations et les punitions au fouet. Les systèmes pénaux du mercantilisme associaient la rareté de main-d’œuvre à l’exploitation dans la prison et aux lois contre le vagabondage. Ainsi, historiquement on associe la prison aux mouvements du capitalisme en vue de la révolution industrielle. Et au xxe siècle, la prison deviendrait la peine la plus importante pour l’ensemble du monde occidental [23].

LA VULNÉRABILITÉ EN MILIEU CARCÉRAL

Ces considérations au sujet des processus de disqualification sociale que connaissent les couches pauvres de la population nous offrent une toile de fond à partir de laquelle on essayera d’analyser le sujet de la présente recherche, c’est-à-dire, les prisons, locus par excellence de manifestation des vulnérabilités. En fait, en tant qu’institutions totales, elles favorisent l’isolement, la dépersonnalisation, la précarité matérielle, symbolique et affective. L’exclusion et la marginalisation y ont une manière particulière de se présenter.

Lostaló nous parle d’une « vulnérabilité socio-pénale appliquée aux personnes qui subissent un risque plus grand d’être prises par le système pénal, en raison du manque des bénéfices sociaux que leur condition socioéconomique leur a ôté [24] ».

Le critère de dangerosité, continue l’auteur, « renvoie à une injustice essentielle, quand on ne prend pas en compte le fait même de la vulnérabilité des personnes, c’est-à-dire quand on omet le principe pré- établi par l’expérience selon lequel quelqu’un est rarement ou difficilement dangereux s’il n’était pas auparavant vulnérable [25] ».

Malgré les luttes contre l’existence des prisons, au niveau mondial, celles-ci deviennent de plus en plus nombreuses. Selon Carranza, dans la dernière décennie, le nombre de personnes incarcérées de l’histoire a atteint un sommet historique [26]. Au Brésil, la population des prisons est passée de 114 377 en 1992 à 440 526 en 2008. Une telle croissance a été observée également dans d’autres pays de l’Amérique Latine et aux Caraïbes.

Si d’un côté, le nombre de délits a augmenté de façon significative dans ces pays, de l’autre côté la politique de la « tolérance zéro », de même que le leitmotiv « loi et ordre » ont suscité de nouveaux crimes. Les nouvelles lois, tout en visant la diminution des problèmes sociaux par l’instauration de peines plus sévères, n’ont fait que renforcer l’idéologie illusoire selon laquelle plus on met d’individus en prison, plus la société obtiendra de sécurité.

Les prisons ne se réduisent pas à un système de grilles, de parois, de cages et de verrous, elles traduisent un autre univers particulier de coercition et de discipline, dont le but n’est que le maintien de son ordre interne. Considérées comme un espace qui a toutes les caractéristiques du tabou, tout à la fois impur, menaçant, dangeureux, elles ne sont pourtant pas des îles isolées. En effet, elles représentent l’un des principaux appareils de contrôle social.

UN AUTRE REGARD SUR LES PRISONS

Depuis quelques années, nous menons des recherches et intervenons dans des prisons dans l’État de Minas Gerais. Tout d’abord, il faut remarquer que l’institution carcérale et ceux qui y habitent ont beaucoup à nous apprendre au sujet des institutions et des questions de fond sur la vie quotidienne de tout un chacun, envisagé comme citoyen, voire comme être humain. Ils nous apprennent des choses sur la souffrance (le fait de souffrir et de faire souffrir), sur leurs modes de vie ordinaires, parfois misérables, parfois exemplaires. Prendre connaissance de la manière dont quelqu’un a souffert ou fait souffrir, cela permet de mieux se comprendre et comprendre notre être-au-monde. Le fait d’être en prison place les sujets, soumis à toute sorte de souffrances, dans une situation de fragilité apparemment sans issue, car cela les plonge dans une spirale de récidives criminelles : au premier délit qui mène à la prison succèdent d’autres délits liés à la désobéissance aux règles intra muros (ce serait d’ailleurs une forme de résistance à l’accablement promu par l’emprisonnement), ce qui fait augmenter le temps de la peine.

Quand l’individu quitte la prison, la rechute dans le crime semble être le chemin naturel, selon plusieurs enquêtes. J. Gerken et C. Berlitz, cités par J. C. Santos, nous montrent que plus les antécédents criminels sont nombreux, plus augmente la sanction pénale et plus la rechute est fréquente chez les jeunes [27]. Les vols constituent l’infraction principale. Dans notre recherche menée dans une unité carcérale de la ville de Santa Luzia, on a constaté que 82 % des prisonniers sont des récidivistes. Le modèle en séquence du labeling approach montre que le fait de signaler l’individu comme délinquant produit des carrières criminelles, selon des mécanismes psychologiques d’adaptation à la nature du sceau imposé et au fait que le sens commun attend toujours que l’individu se comporte selon ce stigmate, en perpétrant des nouveaux crimes [28].

En même temps, des déterminations structurelles contribuent à la rechute dans le crime, quand les moyens illégitimes deviennent les seules sources de survie pour une partie de la population, notamment celle qui est issue du système carcéral et ne trouve pas d’autre manière de gagner de l’argent. Dans ce cas, le vol, la vente et la consommation des drogues apparaissent comme des « compétences » apprises ou approfondies durant le temps passé en prison. Comme dans un cercle vicieux, les sanctions appliquées en vue de réduire la criminalité parviennent à augmenter la récidive criminelle et à soutenir la spirale crime-rechute, ce qui renforce la condition de vulnérabilité du sujet : la criminalisation primaire produit la criminalisation secondaire plus les actions de répression augmentent, plus s’accroît la possibilité de rechute dans le crime [29].

Dans ce cas, c’est le système de contrôle social, dont les prisons sont l’exemple le plus évident, qui définit la nature de l’infraction et de celui qui la commet, selon un processus de production sociale de la criminalisation [30]. Cette considération renvoie à la criminologie critique de Baratta, qui comprend la criminalité comme « un adjectif désigné par les institutions officielles et par l’opinion publique, dans le processus de définition du sujet criminel et de ses comportements [31] ».

En effet, cette perspective critique étudie les conduites criminelles dans le contexte des valeurs et des rapports sociaux, tout en essayant de mettre en relation les conduites déviantes et les mécanismes de contrôle social [32]. Il s’agit-là d’un nouveau paradigme, selon lequel on observe « le déplacement de l’auteur aux conditions objectives structurales et fonctionnelles, ainsi que le déplacement du paradigme étiologique, des causes, aux mécanismes de construction de la réalité sociale [33] ». Le fait d’être mis en prison, comme nous le dit Baratta, désocialise l’être humain. L’emprisonnement est vu comme un processus simultané de désapprentissage des valeurs de la vie sociale (perte du sens de responsabilité, formation d’images illusoires de la réalité et éloignement progressif vis-à- vis des valeurs communes) et de l’apprentissage des règles communes du monde artificiel de la prison (cynisme, culte de la violence, etc.) [34].

Touchées gravement par la solitude, l’isolement, l’inactivité intellectuelle et corporelle, avec un corps et une âme en souffrance, les personnes emprisonnées éprouvent une profonde expérience de perte, celle des fondements qui soutiennent la conscience et l’image de soi, voire celle de la perte d’identité. Cela résulte en une sorte d’amputation de soi. Ajoutons à cela la perte du lien avec autrui, en raison du manque de place, comme si la personne incarcérée avait chuté dans un trou, au risque d’être oubliée, abandonnée par tous, et de connaître l’angoisse de ne plus pouvoir aller ailleurs. La perte de soutien est perçue comme un obstacle au rétablissement de l’intégrité et de la continuité de son existence. Les prisonniers ont le sentiment d’être tombés dans un piège, d’aboutir à une impasse. Ils sont souvent dépressifs.

La privation de l’activité constitue un supplément de punition. Le sentiment d’impuissance en prison est énorme, étant donné que l’ensemble des « faire » est soumis au contrôle de l’institution et de ses agents. Selon les auteurs du Travail incarcéré, la perte de pouvoir sur sa propre vie, sur l’organisation de son quotidien et de son environnement nourrit l’enfermement sur soi-même et induit à la passivité [35]. Bref, à la privation de liberté s’ajoutent d’autres punitions, selon une logique qui viole de façon évidente les droits de l’homme : la violence physique et psychologique infligée par les agents pénitenciers, les humiliations, les menaces et les tortures qui dégradent encore plus la vie des détenus.

Le document Systèmes pénitentiaires et droits de l’homme en Amérique Latine [36] identifie quelques catégories qui définissent les groupes en situation de vulnérabilité aiguë au sein des prisons :

– selon l’âge (les détenus mineurs, enfants gardés avec leurs mères dans les prisons et les adultes âgés) ;

– selon le genre (femmes, notamment enceintes ou mères d’enfants en bas âge) ;

– selon l’état de santé (malades relevant de la psychiatrie, atteints du SIDA ou d’autres maladies contagieuses en phase terminale) ;

– selon le degré d’autonomie dans la vie quotidienne ;

– selon le motif de condamnation (détenus condamnés pour des crimes considérés comme inacceptables par les autres détenus, comme le matricide, l’infanticide, la délation de compagnons, etc.) ;

– selon l’ethnie ou la nationalité (cas des indiens en particulier) ;

– selon qu’ils font ou non l’objet d’un mépris particulier de la part des autres détenus (par exemple, en cas de crimes sexuels) ;

– selon qu’ils ont ou non des documents d’identité ;

– selon l’orientation sexuelle (homosexuels, travestis) ;

– selon qu’ils appartiennent à des groupes ou clans ennemis en dehors de la prison.

Les personnes qui rentrent dans l’une ou l’autre de ces catégories rencontrent d’importantes difficultés et risques en prison et doivent trouver les moyens pour y faire face durant leur séjour dans le système pénitentiaire.

TÉMOIGNAGES SINGULIERS ISSUS DE L’ENQUÊTE

Dans nos recherches, nous avons eu l’occasion de connaître de près certains aspects des drames vécus par les sujets en prison. Les prisonniers nous parlent de leurs histoires, de leurs trajectoires de vie tortueuses. Une grande partie d’entre eux ont quitté l’école très tôt tandis que d’autres n’ont jamais eu la chance de la fréquenter. Enfants de parents sans emploi souvent alcooliques, ils racontent la mort de leurs proches, survenue dans un grand état de misère et sans assistance médicale. Ils ont grandi dans un environnement très précaire. Enfants de familles disloquées, ils ont vécu dans les rues, finissant par s’intégrer à des organisations criminelles ou à des bandes des trafiquants de drogues. Chaque histoire singulière témoigne de l’échec des politiques sociales.

Ces sujets nous parlent aussi de leur vie actuelle en prison : persécutions, tortures infligées par les agents pénitentiaires, prolongement du temps de peine à cause de la lenteur des procédures judiciaires ; le fait de devenir une main d’œuvre très peu rémunérée pour des entreprises qui ont signé des conventions d’emploi avec l’institution carcérale ; pas ou peu d’accès aux formations professionnelles et à l’éducation ; précarité de l’assistance médicale ; critères de sélection discutables pour l’accès au droit de visite des partenaires sexuels ; en bref, ils témoignent de la négation des droits ou de la démission de l’État à l’égard du devoir foncier de prendre soin du prisonnier.

Parmi les punitions pour les « fautes » commises en prison se trouve l’interdiction de recevoir les visites de la famille, ce qui constitue une peine complémentaire et pour le détenu et pour sa famille. En particulier, celle-ci, n’ayant pas été informée d’avance, reste longtemps dans la queue, souvent chargée de paquets, et finit par faire demi-tour. En résultent de la frustration, du temps perdu, de l’argent inutilement dépensé pour le transport et l’achat des « biens » [37].

Dans d’autres occasions, la famille subit des humiliations, reçoit des menaces, et se trouve parfois victime de violences dues au manque de considération et de respect. Par exemple, les hommes, les femmes et les enfants doivent passer par la « fouille de la honte », un rituel très humiliant et dégradant, comme en témoigne la compagne d’un détenu : « pendant la fouille, il faut se mettre à poil, s’agenouiller sur un miroir et se forcer pour que le vagin et l’anus se dilatent. Si on n’y arrive pas, on nous interdit d’entrer. La tante de mon petit ami, qui est déjà âgée, n’a pas réussi à forcer suffisamment, ça ne s’est pas dilaté et elle n’a pas pu entrer, elle a dû faire demi-tour, alors qu’elle était venue de loin pour le voir ».

Dans nombre de cas, les condamné(e)s demandent à leurs familles de ne pas leur rendre visite afin de leur éviter une telle humiliation. Cela entraîne, on le voit bien, une double souffrance, pour le détenu et pour les siens. En outre, l’interdiction de visite implique une solitude accrue, liée au manque de nouvelles et de contacts avec les gens de l’extérieur. Dans les récits des proches, on entend souvent des plaintes relatives aux maux de tête ou d’estomac, à des crises de tachycardie, à de l’insomnie, à un mal-être général quand s’approche le jour de la visite. Les détenu(e) s, à leur tour, se plaignent de dépression, d’insomnie, de malaises : leurs enfants, leurs conjoints, leurs mères, pères ou amis leur manquent de façon radicale.

Un autre aspect du désarroi des familles, auquel il est impossible de remédier, tient au fait qu’elles dépendent des avocats commis d’office, qui ne sont pas assez nombreux pour faire face à la demande de la population incarcérée pauvre. Il en va de même pour les projets d’assistance juridique gratuite aux prisonniers, institués dans les écoles de droit, qui s’avèrent eux aussi en nombre insuffisant. Les détenus ne comptent pas non plus sur des programmes de suivi psychosocial, d’emploi créateur d’un revenu, d’accueil pas plus que sur les instances de soutien aux démarches bureaucratiques en prison et en dehors de celle-ci. Il n’existe pas de politique publique pour les aider, pour leur permettre d’échapper à leur statut de victimes, d’assistés, de personnes dépendantes. La solution trouvée, dans ces situations sans issue pour la plupart des détenus et de leurs familles, est la médicalisation : calmants, antidépresseurs, anxiolytiques et somnifères [38].

Dans ce contexte, on retrouve souvent les « mères du trafic », selon l’expression consacrée, c’est-à-dire des femmes dont les enfants sont ou ont été concernés par le trafic de drogues, en tant que trafiquants, « soldats », collaborateurs, usagers, ou encore personnes dépendantes, « accros ». Ce sont eux que l’on voit fréquemment dans les statistiques des jeunes assassinés, des détenus, des fugitifs, et des personnes menacées de mort etc. En somme, beaucoup de femmes ont vu leurs enfants décimés par le trafic, assassinés par la répression policière ou dans les « guerres » de bandes, dans les « règlements de compte » entre trafiquants où ce qui compte est la loi du plus fort, du plus violent.

Encore un mot sur ces femmes : on les a rencontrées dans des différentes situations, soit dans les queues de visites des prisons, soit malades dans les hôpitaux, parfois assistées par des églises ou par des volontaires, ensuite dans les antichambres des juges criminels qui s’occupent de l’enfance et de la jeunesse, puis dans des groupes d’aide réciproque ou des mouvements associatifs. On les aperçoit toutes engagées dans la lutte contre la violence, voire engagées, activement ou silencieusement, dans le « salut » de leurs enfants, garçons et filles, ainsi que d’autres membres de la famille. Malgré ce dur combat, dans certains cas, leur souffrance finit par les immobiliser. Face à cet état de précarité et pour fuir le désespoir, quelques-unes avouent leur sentiment de culpabilité devant certaines conduites « a-sociales » : l’abandon du foyer, l’alcoolisme, l’illusion d’une participation au trafic de drogues comme solution pour améliorer les conditions matérielles de vie, etc. Qu’elles soient peu ou prou responsables de ces conduites, leur sentiment de culpabilité ne nous empêche pas d’y voir un déplacement de responsabilité, celle que la société (gouvernement, politiques publiques, marché du travail, organisations sociales, les médias, etc.) n’a pas voulu assumer. Ce refus a ôté à ces mères des droits et l’égalité d’accès aux opportunités dus à tout citoyen.

CONSIDÉRATIONS FINALES

Nous avons pu constater dans la réalité des prisonniers et des sujets sortis de prison des trajectoires de vie qui explicitent plusieurs aspects de la vulnérabilité, liés soit à des éléments de l’économie soit au manque des politiques publiques pour les faire sortir de cette situation. Nous percevons dans ces histoires individuelles de vulnérabilité, des conditions sociales, économiques et culturelles, donc collectives, qui vont affaiblir ces sujets, sans qu’ils puissent vivre leur dignité humaine. Nous avons pu constater également que ces sujets détenus (et leurs familles) occupent un lieu où les droits ne sont pas respectés, que l’État, censé de les protéger n’accomplit pas son devoir, les laissant à leur propre sort.

En effet, si l’une des bases des droits de l’homme est la dignité humaine, nos recherches nous ont permis de percevoir dans cette réalité vulnérable un éloignement vis-à-vis de la dignité humaine, donc d’y lire la non- effectivité de ces droits. En ce sens, la prison étant une peine humiliante, qui atteint les sujets dans tous les domaines de leur vie – corps, sexualité, sentiments, image de soi, rapport au monde et aux autres, elle ne peut qu’accroître la vulnérabilité des personnes emprisonnées.

Face au défi de mettre un terme à ces formes de vulnérabilité, et pour garantir le respect de la dignité humaine, proclamée par les chartes constitutionnelles, nous devons mettre en avant la question de la légitimité de l’incarcération, proposer des modèles alternatifs, de façon à ce que la prison constitue le recours en dernière extrémité. Et pour l’heure, de façon urgente, il convient de travailler dans le sens d’une transformation des conditions de vie en prison, qui anéantissent l’être humain.

par João Batista Moreira Pinto, José Newton Garcia de Araújo, Vanessa Andrade de Barros

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Pour citer cet article :

Notes

[1] Vaclav Havel, Lettres à Olga, trad. Jan Rubes, La Tour-d’Aigues, Éd. de L’Aube, 1995 (trad. modifiée).

[2] Émile Durkheim, De la Division du travail social, Paris, PUF, 1998 (1893).

[3] Robert Castel, Les Métamorphoses de la question sociale, Paris, Fayard, 1995, Folio- Essais, 2001.

[4] Ibid., p.13

[5] Ibid., p.16.

[6] Ibid., p. 17.

[7] Ibid., p. 18.

[8] Robert Castel & Claudine Haroche, Propriété privée, propriété sociale, propriété de soi, Paris, Fayard, 2001, p. 118.

[9] Miriam Abramovay & al., Juventude, violência e vulnerabilidade social na América Latina, Brasília, UNESCO, BID, 2002 (. Accès : le 02/09/2010).

[10] Caroline Moser, The Asset Vulnerability Framework : Reassessing Urban Poverty Reduction Strategies, Washington D.C., World Bank, 1998.

[11] Miriam Abramovay, Juventude, violência e vulnerabilidade social na América Latina, op. cit., p. 56.

[12] Michel Foucault, Naissance de la biopolitique. Cours au collège de France 1978- 1979, Paris, Gallimard & Seuil, 2004.

[13] Alain Ehrenberg, Le Culte de la performance, Paris, Calmann-Lévy, 1991.

[14] Milton Santos, « Sociedade e Espaço : a formação social como teoria e como método », Boletim Paulista de Geogra ?a, 1987, no 54, p. 81.

[15] Vanessa Andrade de Barros & Joao Battista M. Pinto, « Trabalho e Criminalidade », dans I. Barbosa Goulart (dir.), Temas em Psicologia e Administração, São Paulo, Casa do Psicólogo, 2006, p. 321-341.

[16] Aessandra de Andrade Rinaldi, « Delinqüentes e Vítimas : um estudo sobre a Representação da Categoria Favelado no Tribunal do Júri da Cidade do Rio de Janeiro », dans A. Zaluara & M. Alvito (dir.), Um século de Favela, Rio de Janeiro, Editora Fundação Getúlio Vargas, 1998.

[17] Vincent de Gaulejac, Les Sources de la honte, Paris, Desclée de Brouwee, 1996, p. 18.

[18] Juarez Cirino dos Santos, « O adolescente infrator e os direitos humanos », dans V.R. Andrade (dir.), Verso e Reverso do Controle Penal (Des)aprisionando a Sociedade da Cultura Punitiva, Florianópolis, Fundação Boiteux, 2002, p. 119-132.

[19] Alessandro Barratta, Criminologia Crítica e Crítica do Direito Penal : introdução à sociologia do Direito Penal, Rio de Janeiro, Instituto Carioca de Criminologia Freitas Bastos, 1999, p. 117 [notre trad.].

[20] Juarez Cirino de Santos, « O adolescente infrator e os direitos humanos », V.R.P. Andrade (dir.), Verso e reverso do Controle Penal (Des)aprisioando a sociedade da cultira punitiva, Florianópolis, Fundação Boiteux, 2002, p. 123.

[21] Ian Taylor & al., Criminologia Crítica na Inglaterra : retrospecto e perspectiva, Rio de Janeiro, Graal, 1980, p. 41.

[22] Georg Rusch & Otto Kirchheimer, Punição e estrutura social, Rio de Janeiro, Instituto Carioca de Criminologia, Freitas Bastos, 1999 ; M. Foucault, Surveiller et punir. Naissance de la prison, Paris, Gallimard, 1975.

[23] V.M. Batista, « Duas ou três coisas que sabemos (por causa) dele », dans V.R.P. Andrade (dir.), Verso e reverso do Controle Penal (Des)aprisioando a sociedade da cultira punitiva, Florianópolis, Fundação Boiteux, 2002 p. 191.

[24] J.C.D. Lostaló, Avaliação e agrupamento das pessoas presas. Bases para o esquema conceitual, referencial e operacional, dans Carranza, E. (dir.), Cárcere e Justiça Penal na America Latina e Caribe como implementar o modelo de Direitos e Obrigações das Nações Unidas, ILANUD, 2010, p. 161.

[25] Ibid., p. 162, souligné par l’auteur.

[26] Elías Carranza (dir.), Cárcere e justiça penal na America Latina e Caribe, ILANUD, San José, Costa Rica, 2010.

[27] Juarez Cirino dos Santos, « O adolescente infrator e os direitos humanos », art. cit., p. 15.

[28] Edwin M. Lemert, Human Deviance, Social Problems and Social Control.Prentice- Hall, Englewood Cliffs, New Jersey, 1972 ; Juarez Cirino dos Santos, « O adolescente infrator e os direitos humanos », art. cit.

[29] Ibid.

[30] Juraez Cirino dos Santos, As raízes do crime (Um estudo sobre as estruturas e as instituições da violência), Rio de Janeiro, Forense, 1984, p. 10.

[31] Vania Fernandez Perdeu Silva, Passa tudo ! A voz do adolescente autor do ato infracional, Juiz de Fora, Editora UFJF, 2005, p. 38.

[32] Ibid., p. 39.

[33] V.M. Batista, « Duas ou três coisas que sabemos (por causa) dele », art. cit., p. 190.

[34] Alessandro Baratta, Criminologia Crítica e Crítica do Direito Penal, op. cit., p. 186-187.

[35] Dominique Lhuilier, Patrick Bellenchombre, Rémi Canino & Nicolas Frize, Le Travail incarcéré, Paris, Syllepse, 2009.

[36] Document produit par l’Institut Latino-américain des Nations-Unies pour la Prévention du Délit et du Traitement du Délinquent – INALUD – et par l’Institut Raoul Wallenberg des Droits de l’Homme et du Droit Humanitaire.

[37] Objets qui peuvent être remis aux détenus lors des visites. Récemment, l’un de nous est parti dans une unité en apportant quelques objets à un condamné (savon, dentifrice, déodorant, rasoir, cigarettes et un peu d’argent). On ne nous a pas permis de les lui remettre et on nous a suggéré de revenir dix jours plus tard, quand aurait pris ?n l’interdiction de recevoir des visites et des biens.

[38] Vanessa Andrade de Barros, « Privação de Liberdade, Adoecimento Psíquico, Culpa e Reparação : que Defesa é essa ? Para que servem as prisões ? », dans Rodrigo Torres & Virgilio de Matos (dir.), Estudos de Execução Criminal, Direito e Psicologia, Belo Horizonte, TJ/CRP, vol. 1, 2009, p. 95-105.

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