Le mythe de l’électeur rationnel et la théorie politique

mardi 22 octobre 2013, par Bryan Caplan

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Mon livre The Myth of the Rational Voter : Why Democracies Choose Bad Policies [1] soutient que l’on surestime les mérites de l’agrégation. Il existe des sujets importants, et en particulier l’économie, sur lesquels le citoyen moyen n’est pas seulement ignorant, mais se trompe systématiquement. J’ajoute que si les chercheurs en sciences sociales s’étaient interessés de plus près à leurs modèles, ce résultat n’aurait pas dû les surprendre. Les chercheurs n’auraient jamais dû s’attendre à ce que les croyances du public sur la politique et les mesures politiques soient rationnelles parce que, en termes strictement égoïstes, la rationalité politique ne paie pas.

Cet essai a deux buts. Le premier est de donner une esquisse des principaux arguments de The Myth of the Rational Voter, avec une insistance particulière sur l’agrégation, « la sagesse des foules » et les raisons de leur trop grand succès. Le second est de répondre aux défis que les différents participants du colloque sur la sagesse collective, organisé au Collège de France en mai 2008, ont soulevé contre mon approche.

Quand l’agrégation est prise en défaut

L’agrégation fonctionne parfois : il arrive que le plus grand nombre soit plus intelligent que les petits groupes, que la moyenne devine avec plus de succès que les individus les plus compétents, et que les erreurs dues au hasard se compensent. The Wisdom of Crowds, de James Surowiecki [2], fourmille d’exemples frappants. Mais qu’en est-il si nous recherchons des contre-exemples ? Sont-ils difficiles à trouver ? Sont-ils importants ?

Avant de commencer à répondre à ces questions, nous devons déterminer un élément plus fondamental : comment pouvons-nous tester empiriquement la sagesse de la foule ? Il existe trois approches essentielles [3]. (i) Les comparaisons quantitatives objectives. Posez au public des questions qui admettent des réponses quantitatives objectives, et regardez si la réponse moyenne est correcte. Par exemple, si l’aide étrangère représente 1 % du budget fédéral américain, vous pouvez demander au public de deviner cette proportion, et regarder si la réponse moyenne est 1 %. (ii) Les préférences éclairées. Donnez au public un test de « QI politique » et une enquête sur leurs mesures politiques préférées. Regardez ensuite, toutes choses étant égales par ailleurs, si les mesures préférées moyennes demeurent égales lorsque le QI politique augmente [4]. (iii) Les comparaisons expert-profane. Posez aux experts et aux profanes les mêmes questions, puis regardez si les réponses moyennes sont semblables. Chaque fois que l’un de ces tests échoue, nous disposons d’un contre-exemple potentiel à la sagesse des foules.

Où commencer notre quête de contre-exemples ? The Myth of the Rational Voter suggère que l’économie offre un point de départ prometteur. Les économistes affirment souvent que le public se méprend à leur sujet. Corriger ces erreurs est l’un des principaux objectifs des introductions à l’économie. Les économistes se lamentent depuis des siècles sur les croyances systématiquement déformées du public [5]. Comme l’écrivait en 1893 Simon Newcomb dans le Quarterly Journal of Economics :

Le fait qu’il existe un écart important entre de nombreuses conclusions pratiques de la science économique, telles que les présentent les experts, et l’opinion du public, telle qu’elle est reflétée dans ses discussions et les législations actuelles, est bien connu de tous [6].

Bien sûr, les plaintes des économistes ne sont qu’un indice. Faire le procès de l’opinion publique – sans même parler d’établir une conviction – exige une sérieuse étude empirique. Qu’en est-il si nous allons de l’avant et testons, à la recherche de biais systématiques, les croyances économiques du public ?

Premièrement, il est aisé de trouver des questions quantitatives objectives sur lesquelles la croyance moyenne du public est erronée. Par exemple, le public exagère grossièrement les dépenses du gouvernement pour l’aide extérieure, et sous-estime largement les dépenses pour la sécurité sociale et la santé [7].

Deuxièmement, les personnes dotées d’un QI politique élevé ont des préférences d’économie politique nettement distinctes de personnes identiques par ailleurs, mais qui ont un QI politique plus faible. En règle générale, les mieux informés sont plus favorables au marché que le reste de la population [8].

Troisièmement, profanes et experts sont en profond désaccord sur le fonctionnement de l’économie, comme le montrent de nombreuses études récentes [9]. Mais la principale faiblesse de ces études est qu’elles posent rarement les mêmes questions aux profanes et aux experts. Cela rend difficile d’établir la part de désaccord réel, et la part qui revient à la formulation de la question. Pour surmonter cette difficulté, The Myth of the Rational Voter se tourne vers la Survey of Americans and Economists on the Economy (SAEE) [10]. Mis en place en 1996 par la Kaiser Family Foundation, the Washington Post et the Harvard University Survey Project, cet ensemble de données compile les réponses de 1510 Américains pris au hasard et de 250 docteurs en économie sur une longue liste de questions variées sur le fonctionnement de l’économie.

Si la sagesse des foules fonctionne comme prévu, les profanes et les experts devraient avoir les mêmes croyances moyennes. Ce n’est pas le cas ; le désaccord systématique entre économistes et public n’est pas l’exception mais la règle. L’écart des croyances du SAEE est statistiquement significatif pour 33 questions sur 37. Il est également de grande amplitude : j’ai calculé [11] que dans le SAEE, le désaccord entre les profanes et les experts est de 70 % plus large que le désaccord entre l’extrême gauche et l’extrême droite américaines.

Un défenseur de la sagesse des foules pourrait objecter : « peut-être le public est-il sage, et non les économistes ». Peut-être. Mais il est difficile de se défendre d’une présomption en faveur des experts ; la charge de la preuve revient à ceux qui doutent de leur fiabilité. Quelles raisons précises y a-t-il pour douter des économistes ?

Les critiques de la profession économique ont deux réponses types. La première est le biais intéressé : les économistes sont riches et installés, et pensent que ce qui est bon pour eux est bon pour le monde. La deuxième est le biais idéologique : les économistes sont une secte d’idéologues d’extrême droite qui se donnent des airs de scientifiques. Malheureusement pour les critiques, le SAEE contient suffisamment de détails sur les interviewés pour rejeter ces deux hypothèses. Après en compte d’une longue liste de facteurs d’intéressement (revenu, croissance du revenu, sécurité de l’emploi, race, sexe et âge) plus de 80 % de l’écart initial des croyances moyennes demeure. Et en tenant compte de l’idéologie et de l’identification partisane, l’écart est en réalité plus grand, parce que, contrairement aux critiques, l’économiste type est un démocrate modéré.

En un mot, il est facile de trouver des contre-exemples importants à la sagesse des foules. L’économie est un sujet important, pas seulement les économistes : le public dit presque toujours que « l’économie » est son plus grand souci [12]. Mais en matière d’économie, l’agrégation échoue. L’opinion publique sur l’économie échoue à tous les principaux tests de sagesse des foules. Au lieu de louer l’agrégation, les chercheurs devraient essayer de mieux établir la frontière entre sagesse des foules et folie des masses.

QUAND L’AGRÉGATION ÉCHOUE

Lorsque les théoriciens du choix rationnel considèrent mes résultats empiriques, ils admettent que des erreurs systématiques peuvent se produire en pratique mais se demandent comment elles sont possibles en théorie. Je prends cette question au sérieux. L’analyse du comportement humain par le choix rationnel s’est montrée très utile, et nous devrions hésiter à la rejeter en bloc lorsque surgissent quelques anomalies.

Il apparaît cependant qu’il existe une manière simple de réconcilier théorie du choix rationnel et larges biais systématiques. Demandons d’abord pourquoi les théoriciens du choix rationnel s’attendent à ce que les croyances ne soient pas biaisées. Autant que je sache, personne n’a dépassé l’argument principal de l’article fondateur de John Muth sur les attentes rationnelles : « si les attentes n’étaient pas modérément rationnelles, les économistes [ou quiconque a des attentes rationnelles] seraient susceptibles de faire du profit en spéculant, dirigeant des entreprises ou vendant l’information aux propriétaires » [13].

Cet argument n’implique évidemment pas que les croyances seront non biaisés (« rationnelles ») tout le temps. Lorsque le coût privé de l’erreur est élevé, Muth marque un point. Mais il existe de nombreux sujets pour lesquels le coût privé de l’erreur est faible ou nul. Sur des sujets comme la guerre civile, l’origine de l’homme ou l’âge de la terre, vous pouvez croire ce que vous voulez sans risquer un centime. Il en va de même pour la plupart des croyances politiques. C’est précisément parce qu’un vote ne représente qu’une variable infime qu’une personne peut croire paisiblement (et voter pour) la plus désastreuse des politiques.

Vous pourriez cependant admettre que certains biais n’ont pas de coût, tout en objectant : pourquoi quelqu’un voudrait-il être biaisé ? Ma réponse principale est que les gens ont parfois des préférences à propos de leurs croyances. En particulier en ce qui concerne la religion, la philosophie et la politique, bien des gens ont un fort sentiment d’appartenance à leurs opinions. Celles-ci ne sont pas de simples « hypothèses directrices ». Les gens s’identifient à leurs conclusions et veulent continuer à y croire.

Si vous avez des préférences à propos de vos croyances, l’objectivité peut vous blesser profondément. La vision du monde qui ne correspond pas aux faits pourrait bien être la vôtre. Une manière efficace de protéger vos croyances de la réalité est de diminuer l’exigence de vos critères intellectuels. C’est une option particulièrement séduisante lorsque le coût de l’erreur est nul, ou si d’autres personnes paient le prix de vos erreurs.

J’appelle ce modèle de la formation de croyances l’« irrationalité rationnelle » pour la distinguer du modèle plus familier de l’« ignorance rationnelle » [14]. Les deux modèles supposent que la cognition est sensible aux incitations, et atteignent des conclusions pessimistes sur les croyances politiques de l’électeur moyen. Mais l’ignorance rationnelle pose un minorant sur l’erreur de l’électeur. S’il ne sait rien sur un sujet, l’électeur ignorant rationnellement est agnostique et laisse volontiers la décision entre des mains plus expertes. En revanche, l’électeur irrationnel rationnellement « sait ce qui n’est pas ». Il n’a pas besoin d’étudier l’économie pendant des années pour conclure, par exemple, que les mesures politiques protectionnistes sont le chemin de la prospérité. Si les électeurs sont irrationnels rationnellement, des mesures politiques contre-productives peuvent aisément gagner sur la foi de la demande populaire.

Peut-être le principal reproche adressé au modèle de l’irrationalité rationnelle est qu’elle n’est pas plausible psychologiquement. Peut-on vraiment croire que les gens se font une idée de ce qui est vrai, pour la rejeter en faveur d’une erreur confortable ? Mais comme l’explique The Myth of the Rational Voter [15], le modèle est susceptible de recevoir plusieurs interprétations psychologiques. La seule hypothèse cruciale du modèle est que la demande d’irrationalité est décroissante ; lorsque le prix de l’irrationalité augmente, les gens « achètent » moins.

Réponse à David Estlund

Le reste de cet essai est une réponse à mes critiques au cours du colloque sur la Sagesse collective au Collège de France, et, pour commencer, aux remarques orales de David Estlund (qui font écho à notre échange sur le blog Cato Unbound [16]).

Mon désaccord avec le professeur Estlund est plutôt limité. En réalité, il dit (peut-être avec un peu d’ironie), qu’il accepte tous mes arguments, et ne rejette que mes conclusions. La pomme de discorde semble être ce qu’Estlund appelle l’erreur « expert/chef ». Comme il l’explique dans Democratic Authority :

Il est important de voir que l’autorité ne découle pas tout simplement de l’expertise. Même si nous accordons qu’il y a des décisions politiques plus ou moins bonnes (ce que nous devons faire à mon avis), et que certaines personnes savent mieux que les autres ce qu’il faut faire (et nous pensons tous que certains sont plus compétents que d’autres), il ne s’ensuit pas que leur expertise leur donne autorité sur nous, ou devrait le faire. Cette erreur expert/chef est tentante, mais qu’une personne sache ce qu’il faut faire laisse complètement ouverte la question de qui doit gouverner. Peut-être avez-vous raison, mais qu’est-ce qui fait de vous mon chef ? [17]

Estlund établit son argument à l’aide de différentes analogies, mais l’une d’elles est particulièrement frappante : supposez que l’on puisse montrer que les experts en parentalité savent mieux comment il faut élever un enfant que le parent moyen. Faut-il en conclure que les experts, et non les parents, doivent prendre les décisions sur l’éducation de nos enfants ?

L’exemple éducatif d’Estlund suggère qu’il soulève un problème relatif à l’autonomie [18]. Les gens n’ont-ils pas un droit (limité) à faire des choix erronés sur l’éducation de leurs enfants ? Cependant, dans son commentaire, Estlund prend explicitement ses distances par rapport à ces arguments fondés sur l’autonomie [19].

Une fois mis de côté les soucis relatifs à l’autonomie, l’« erreur » expert/ chef relevée par Estlund prend du sens. Si l’on admet que « les experts sont plus susceptibles d’avoir raison sur X que nous », il est difficile de nier que « nous devrions faire ce que les experts pensent sur X ». Si les économistes sont mieux à même de soupeser les mérites du marché libre ou du protectionnisme, il doit exister une présomption en faveur de l’adoption des mesures que préfèrent les économistes. Bien sûr, vous pouvez nier que les économistes en sachent plus ; mais si vous admettez la prémisse, il est difficile de comprendre pourquoi vous ne devriez pas tenir compte de leur jugement.

Supposons que nous admettions que nous devons tenir compte des jugements des experts. Cela nous conduit rapidement à la question suivante : que devraient faire les experts si quelqu’un viole l’impératif moral de tenir compte de leur avis ? Dans un contexte démocratique, cette question devient : serait-il justifiable pour les experts de passer outre la majorité pour son propre bien, c’est-à-dire de se conduire en « chefs » ? Une fois écartés les arguments relatifs à l’autonomie, comme Estlund semble le faire, il est difficile d’imaginer une objection de principe à cette inférence expert/chef (qui n’est plus une « erreur »). Imaginez la situation suivante : par hypothèse, un expert en sait plus que vous, mais vous refusez de l’écouter. Sans remettre en cause ces hypothèses, comment empêcher l’inférence de l’expert au chef autrement qu’en disant : « J’ai le droit de prendre la mauvaise décision » ?

Ma défense de l’inférence expert/chef n’implique pas que le gouvernement des experts est toujours un progrès. Premièrement, même en supposant que les experts passent outre la majorité pour son propre bien, restent des objections pragmatiques au gouvernement des experts. Le public pourrait s’y opposer, et les coûts du conflit pourraient dépasser les bénéfices de la mesure politique. De même, les experts pourraient gagner en influence en évitant d’avoir l’air arrogant. En évitant d’outrepasser ouvertement le public, ils pourraient jouir d’une plus grande confiance du public et atteindre plus facilement les bons résultats.

Deuxièmement, ce n’est pas parce que les experts disent qu’ils passent outre la majorité pour son propre bien que c’est effectivement le cas. On peut s’interroger sur la motivation des experts : malgré tout leur savoir, ils peuvent mentir, abuser de leur pouvoir, ou ignorer les problèmes extérieurs à leur champ d’expertise. On peut aussi mettre en question leur expertise elle-même : peut-être les experts en savent-ils aussi peu que le public qu’ils veulent outrepasser. Peut-être en savent-ils moins.

Il est donc possible qu’Estlund accepte tous mes arguments et rejette mes conclusions sur les manières d’améliorer les résultats démocratiques. Mais en tant qu’économiste aussi bien qu’en tant qu’être humain, je m’intéresse moins au possible qu’au plausible. Pour ce qui est des démocraties occidentales actuelles, aucune des réserves mentionnées ci-dessus n’est plausible.

Oui, il est possible de mettre en question l’expertise des experts, mais les principales approches empiriques montrent que les effets de la connaissance sont bien réels et importants [20]. On peut s’interroger sur les motifs des économistes, mais dans la situation actuelle des démocraties occidentales, cela ne constitue pas un motif sérieux de méfiance. Pour prendre un exemple précis, les économistes ont un contrôle presque complet de la politique monétaire, mais il est difficile de prouver qu’ils font usage de cette autonomie aux dépens du public. En effet, tout semble montrer qu’isoler les banquiers centraux de l’influence populaire est une solution gagnante : l’indépendance réduit l’inflation sans affecter l’emploi ou les bénéfices [21]. Enfin, les experts peuvent susciter la résistance et le ressentiment du public, mais dans les démocraties occidentales actuelles, c’est un problème relatif. Quelques personnes prônent une réduction substantielle de l’indépendance de la Réserve Fédérale, mais ce n’est qu’un mouvement marginal. La peur que des augmentations modérées et graduelles de l’influence des experts provoquent un contrecoup populiste est tout à fait exagérée.

Le résultat est qu’Estlund ne devrait pas seulement accepter mes arguments, mais également mes conclusions. À moins de passer à une défense de la démocratie fondée sur l’autonomie, il a toutes les raisons de défendre le type de réformes exposées dans The Myth of the Rational Voter. Ajoutons que je suis prêt à modifier mes propositions de réforme, dont j’admets volontiers qu’elles sont exploratoires. Si l’étroitesse d’esprit ou la pensée de groupe des experts sont un problème sérieux (comme je le crois), il n’est pas sage de laisser aux experts un contrôle non surveillé sur les mesures importantes. Heureusement, « les experts ne sont que des conseillers » et « les experts jouissent d’un contrôle complet » ne sont que les deux positions extrêmes d’un continuum qui présente une infinité de possibilités intermédiaires. Si l’idée de donner au Council of Economic Advisers les pleins pouvoirs pour modifier la législation économique vous inquiète, une solution simple consiste à permettre au Congrès de renverser le CEA par un vote des deux tiers.

La dernière objection d’Estlund pourrait être qu’« aucune de ces réformes excentriques ne sera mise en place ». S’il disait cela, je serais d’accord. Si j’ai raison à propos des électeurs, les solutions institutionnelles risquent de souffrir d’un syndrome de Catch-22 : si les électeurs étaient suffisamment raisonnables pour les accepter, c’est probablement qu’elles seraient inutiles [22]. En pratique, ceux qui reconnaissent les défauts de la démocratie doivent adopter une approche moins séduisante : employer la persuasion et la petite politique pour orienter les politiques dans une meilleure direction.

Réponse à Hélène Landemore

Hélène Landemore commence son article « La raison démocratique : les mécanismes de l’intelligence collective en politique » par une thèse forte :

Je soutiens que, dans des conditions suffisantes d’éducation et de liberté entre les membres d’un groupe stable d’êtres humains, la règle du plus grand nombre, définie comme une combinaison de délibération inclusive et de règle de la majorité au suffrage universel est généralement une procédure de décision supérieure à la dictature pour les choix collectifs de ce groupe. J’élargis la thèse pour soutenir que le règne du plus grand nombre est épistémiquement supérieure à toute variante d’oligarchie [23].

Son article explore ensuite différents mécanismes qui permettraient de donner à la démocratie un avantage épistémique. Malheureusement, je ne crois pas qu’elle aille plus loin. Landemore rejette toutes les approches principales pour tester empiriquement ses vues, n’offre pas de suggestion précise pour améliorer ces approches, et n’offre pas d’alternative empirique pour fonder sa conclusion. Son argument peut séduire les lecteurs qui sont déjà favorables à ses conclusions, mais elle doit faire mieux pour convaincre les sceptiques.

La connaissance des électeurs et la compétence épistémique

De nombreuses études empiriques montrent que les électeurs sont largement ignorants en matière politique [24]. Landemore ne remet pas en question ces éléments fondamentaux, mais nie leur importance.

L’information ne se confond pas avec la compétence et le lien causal entre le fait de posséder un certain type d’information mesurée par les enquêtes et la capacité à faire des choix politiques n’est pas facile à établir (aussi « intuitif » que ce lien soit parfois considéré) [25].

Elle s’intéresse alors à trois approches empiriques majeures (comparaisons quantitatives objectives, préférences éclairées et comparaisons profane/ expert) qui tentent d’articuler niveau d’information et compétence politique. Elle les rejette toutes les trois [26].

Les comparaisons quantitatives objectives. Comme je l’admets dans mon livre, le problème majeur de cette approche est qu’elle ne peut être appliquée à de nombreuses questions intéressantes. Landemore amplifie mon souci en soulignant que les comparaisons quantitatives objectives sont sans pertinence pour toutes les questions intéressantes. Si une question politique est suffisamment précise pour permettre cette approche, elle n’est pas intéressante : « aucune question politique intéressante ne peut recevoir de réponse dépourvue d’un certain degré d’ambiguïté » [27].

Le refus radical de Landemore est étonnant. Si quelqu’un estime que nous dépensons dix fois plus d’argent pour l’aide extérieure qu’en réalité, cette erreur ne va-t-elle pas affecter ses préférences sur le budget et les dépenses ? Si de nombreuses personnes font cette erreur, la position de l’électeur médian ne va-t-elle pas s’en trouver affectée ? Landemore proteste qu’« il n’y a pas de raison que la charge de la preuve pèse sur ceux qui nient l’articulation entre le QI politique, tel qu’il est mesuré par les enquêtes empiriques existantes, et la compétence politique réelle » [28]. Mais la charge de la preuve repose sur ceux qui avancent des thèses contre-intuitives, et la thèse que de grossières erreurs sur les dépenses n’ont pas d’effet sur les préférences politiques est très contre-intuitive.

Préférences éclairées. Landemore explique avec compétence l’essence de l’approche de la préférence éclairée. Elle admet que nous pouvons utiliser cette approche pour tester l’hypothèse des « raccourcis cognitifs », qui veut que les personnes mal informées votent comme elles le feraient si elles étaient bien informées. Elle ajoute que l’hypothèse des raccourcis cognitifs échoue au test empirique : « Le résultat majeur de cette approche est de montrer que, non, les gens ne voteraient probablement pas de la même façon puisqu’ils n’ont au moins pas les mêmes préférences lorsqu’ils sont bien ou mal informés » [29].

Néanmoins, Landemore rejette l’approche des préférences éclairées. Pourquoi ? Parce que « la connaissance des faits objectifs pourrait bien être une mesure élitiste de la connaissance politique en même temps que potentiellement sans pertinence pour la capacité à voter de manière compétente ». L’approche par la préférence éclairée préjuge la question ; elle « reflète simplement une croyance dans l’hypothèse, à savoir que les gens ordinaires ont tort et que les élites ont raison » [30].

La critique de Landemore sur « les mesures élitistes de la connaissance politique » frise la tautologie. Supposons qu’une approche veuille tester l’hypothèse selon laquelle « un groupe ordinaire d’êtres humains » soutient une mauvaise mesure politique. Cette approche est-elle « élitiste » par définition ? Si oui, l’élitisme devient synonyme d’une critique de la défense épistémique de la démocratie de Landemore.

Je suis également perplexe lorsqu’elle reproche au QI politique d’être « potentiellement sans pertinence sur la capacité à voter de manière compétente ». En effet, tout l’intérêt de l’approche de la préférence éclairée est de tester empiriquement la manière dont le QI politique affecte les préférences politiques. La méthode suppose précisément la possibilité que le QI politique n’ait pas d’influence ; il pourrait avoir un coefficient de régression nul. Mais si vous calculez effectivement cette régression, c’est rarement le cas.

Mais est-ce que cela ne préjuge pas tout simplement la question, comme Landemore le prétend ? Tout dépend de la question. Si la question est : « Est-ce que les gens ordinaires ont raison ? », alors l’approche par la préférence éclairée ne préjuge rien du tout. Si la question est : « Les élites ont-elles raison ? », l’approche par la préférence éclairée ne préjuge rien non plus ; elle laisse ouverte la possibilité que l’opinion de l’élite soit le produit de caractéristiques non-cognitives.

Mais si la question est : « Lorsque des personnes peu informées sont en désaccord avec des personnes bien informées qui sont par ailleurs identiques, est-ce que les personnes bien informées ont raison ? », alors on préjuge la question en recourant aux preuves fondées sur l’approche par la préférence éclairée. Mais, autant que je sache, aucun défenseur de cette approche n’a jamais dit cela. Au contraire, la réponse standard serait : « C’est l’hypothèse fondamentale sur laquelle repose l’approche par la préférence éclairée. Elle semble tout à fait plausible. Avez-vous une objection précise à lui opposer ? ». C’est ainsi que fonctionne la recherche empirique progressive : les gens trouvent des points de départ raisonnables, et sollicitent des critiques précises. Autant que je puisse en juger, Landemore n’a pas de critique précise à opposer à l’approche par la préférence éclairée.

Comparaisons expert/profane [31]. Le dernier critère que Landemore examine et rejette est celui du jugement expert en général, et celui des économistes en particulier. Ses raisons ? Premièrement, elle nous rappelle qu’il existe une différence entre « les questions de la science économique et les questions économiques, qui sont des questions politiques dotées d’une dimension économique » [32]. Deuxièmement, elle souligne que les jugements des économistes ne sont pas des « vérités absolues » et ne sont pas comparables aux « règles d’arithmétique, de logique ou de statistique » [33]. Lorsque je suppose que « pour tout ce qui touche vaguement à l’économie, les économistes savent mieux », je serais encore en train de « préjuger la question » [34].

Bizarrement, mon livre reconnaît pourtant les deux thèses de Landemore. J’admets qu’il existe une différence entre « les questions de la science économique » et les « questions économiques ». En fait, tout l’intérêt du chapitre 6 du Myth of the Rational Voter est d’explorer le lien entre ces deux sujets logiquement distincts :

Les économistes ont passé plus de temps à critiquer les erreurs du public qu’à expliquer précisément pourquoi elles conduisent à de mauvaises mesures politiques. Ils prennent l’articulation pour acquise […]. En théorie, on peut concevoir que les biais du public fassent tourner les roues de la démocratie sans grands effets sur la politique. Dans une variante du miracle de l’agrégation, différentes erreurs peuvent se compenser. Peut-être chaque électeur qui surestime les bénéfices sociaux du protectionnisme surestime-t-il également sa capacité à prospérer avec un système de marché libre. Avec des électeurs égoïstes, le marché libre continuerait à prévaloir, enrichissant une population convaincue que « le marché libre fait du tort à tous sauf à moi » [35].

Landemore se trompe également lorsqu’elle restitue ma position sur l’expertise. Je dis à plusieurs reprises que les experts sont faillibles, et reconnais que le public doit avoir le droit d’être en désaccord avec eux [36]. Lorsque je mentionne les « mathématiciens, logiciens et statisticiens », je n’entends pas louer les économistes par association. Je les mentionne pour souligner le déficit de crédibilité des économistes, et le mettre à l’épreuve empiriquement :

En principe, il est possible que ce soit les experts qui se méprennent et pas le public. Mais si les mathématiciens, logiciens ou statisticiens disent que le public a tort, qui songerait à « blâmer les experts » ? Les économistes sont bien moins respectés [37].

Si Landemore et moi sommes d’accord sur la distinction « questions de science économique »/« questions économiques » et sur la faillibilité des experts, où se situe notre véritable désaccord ?

Premièrement, même si « questions de science économique » et « questions économiques » sont conceptuellement distinctes, je pense qu’elles sont intimement liées empiriquement. La plupart des gens votent pour les mesures politiques qu’ils considèrent les meilleures pour la société dans son ensemble [38]. La plupart considèrent que la prospérité économique est un élément majeur du bien-être social [39]. Avec ces deux prémisses empiriquement établies, les croyances sur les manières les plus efficaces d’assurer la prospérité (questions de science économique) se traduisent rapidement en préférences de politique économique (questions économiques). Combien de gens soutiennent des politiques protectionnistes malgré leur croyance que le marché libre enrichit la société ?

Deuxièmement, je n’ai jamais prétendu que les économistes sont en possession de la « vérité absolue », qui est un critère absurde. Lorsque deux personnes sont en désaccord, nous n’avons pas besoin d’imaginer que l’une des deux possède la « vérité absolue » pour prendre parti. Des personnes raisonnables prennent le parti de celle qui est le plus susceptible d’avoir raison. De plus, si l’une accuse l’autre d’être « biaisée », mais que les accusations ne tiennent pas, des personnes raisonnables réagissent en se fiant à l’accusé plutôt qu’à l’accusateur.

Enfin, contrairement à ce qu’affirme Landemore, les comparaisons expert/profane ne préjugent pas la question de la compétence épistémique. Mon approche empirique n’écarte pas la possibilité que le public ait raison, ni que les experts aient tort. Son hypothèse centrale est simplement que, si l’on contrôle un grand nombre de variables qui pourraient interférer, tout écart résiduel entre les croyances des profanes et des experts donne la preuve d’un biais du public.

Ce refus par Landemore de nombreuses études empiriques pertinentes pour sa thèse met en lumière un paradoxe de sa position. Elle croit fermement dans la supériorité épistémique de la démocratie. Mais elle se plaint également de la quasi-impossibilité de juger de la compétence politique. Aucun critère n’est assez bon pour réduire sa confiance, et elle n’avance aucun critère concurrent. Mais sans critère de compétence, comment Landemore peut-elle juger la qualité épistémique de la démocratie, et a fortiori avancer la thèse extrême que « le règne du plus grand nombre est supérieur à toute variante d’oligarchie » ?

L’hypothèse de connaissance et les choix binaires

Landemore en appelle à l’appui de sa thèse au théorème du jury de Condorcet, et défend ses hypothèses centrales de connaissance éclairée, indépendance et sincérité. Je n’ai pas d’objection sur l’indépendance et la sincérité, mais la connaissance éclairée (en particulier l’idée que l’électeur moyen a raison plus d’une fois sur deux) est une autre affaire. Comme je l’ai déjà dit, cette hypothèse n’est pas cohérente avec toutes les études empiriques qui la mettent à l’épreuve. Il suffit souvent d’élever le niveau de connaissance pour transformer la position majoritaire en position minoritaire. Si les hypothèses de Condorcet étaient satisfaites, cela ne se produirait presque jamais.

Même si nous limitons notre examen à ce que Landemore appelle, à la suite d’Arthur Lupia [40], les « grands choix », il n’est pas difficile de produire des contre-exemples. La American National Election Study demande aux interrogés de désigner celle des vues qui est la plus proche de la leur : « (1) nous avons besoin d’un gouvernement fort pour affronter les problèmes économiques complexes d’aujourd’hui ; (2) le marché libre peut régler ces problèmes sans que le gouvernement ne s’implique ». La distribution réelle des opinions sur ce « grand choix » est de 62 contre 38 en faveur d’un gouvernement fort. Mais Scott Althaus [41] estime que la position majoritaire passerait à 53 contre 47 en faveur du marché libre si les interrogés étaient très informés. La même remarque vaut pour d’autres « grands choix », comme la réduction du déficit ou l’avortement à la demande.

Quoi qu’il en soit, même si l’hypothèse de connaissance éclairée tient empiriquement, elle montre seulement que le meilleur de deux choix dominants prévaut. Mais d’où viennent ces deux choix dominants ? Ils sont largement fonction du niveau de compréhension du public. Supposons que deux candidats s’affrontent sur leur compétence et leur position sur le commerce. Si la majorité est protectionniste, les deux candidats vont adopter le protectionnisme pour gagner. Le résultat sera que le public se verra offrir le « grand choix » de deux candidats protectionnistes. Les hypothèses de Condorcet impliquent simplement que le protectionniste le plus compétent gagnera [42].

Landemore conclut sa défense de l’hypothèse de connaissance éclairée de Condorcet en discutant ma conception selon laquelle le public souffre d’« incompétence spécialisée », en particulier en économie. Elle n’affronte pas directement la critique, mais essaie de l’atténuer :

En prenant pour acquise cette incompétence spécialisée, cela ne permet pourtant pas d’établir que 1) les citoyens démocratiques sont incompétents en général ; 2) que les experts font systématiquement mieux ; 3) qu’il n’existe pas de solution démocratique à ce problème démocratique [43].

Mais la thèse de Landemore selon laquelle « le règne du plus grand nombre est supérieur épistémiquement à n’importe quelle variante d’oligarchie » est trop forte pour que ces arguments soient suffisants. S’il existe des domaines importants où les experts sont compétents et pas le public, il est tout à fait invraisemblable que le « règne du plus grand nombre » soit épistémiquement supérieur à « n’importe quelle variante d’oligarchie ». (Que penser des variantes où les experts ont droit à 1,1 vote ?). En outre, la possibilité d’éliminer l’incompétence particulière du public n’est qu’une diversion. Si le public est incompétent, ne fût-ce que temporairement, sa thèse est exagérée.

Plus loin dans son article, Landemore plaide pour l’optimisme quant à la capacité de la démocratie à s’améliorer elle-même, et m’accuse de la sous-estimer :

Les biais économiques tiennent moins aux limites des capacités cognitives humaines qu’à des facteurs culturels. Après tout, même si tous les êtres humains souffrent d’une forme ou d’une autre de négligence du taux de base, les Américains sont actuellement bien moins obsédés par la sécurité de l’emploi que les Européens [44]. Même si Caplan a raison à propos de l’incompétence particulière des électeurs, surtout en matière d’économie, pourquoi ne considère-t-il pas la possibilité qu’une telle incompétence particulière soit résolue au fil du temps par l’éducation et le débat public [45] ?

De telles critiques me laissent perplexe. Un but explicite du chapitre 8 de mon livre consiste à explorer de quelles manières améliorer la compétence du public en matière d’économie. J’insiste sur l’importance de l’éducation et de la communication, et discute des manières de les améliorer. Résoudre le problème de l’incompétence particulière est un de mes buts essentiels.

Mais je dois malheureusement admettre qu’il me semble douteux qu’une solution soit vraisemblable. Il est notoirement difficile de changer une culture, et les démocraties essaient rarement de changer leurs cultures dans des directions impopulaires. Il est difficile de déraciner les tendances protectionnistes des étudiants dans un cours de licence, et encore plus difficile de convaincre une majorité protectionniste de la nécessité d’abandonner ce mode de pensée.

Expertise et diversité

Landemore est dérangée par « une conséquence apparente de l’accusation que Caplan porte contre la démocratie : que nous nous trouverions mieux avec une oligarchie d’experts » et elle objecte que « les groupes d’experts ne sont pas infaillibles » [46]. Peut-être aurais-je dû m’exprimer plus clairement, mais ce n’est pas une description correcte de ma position. The Myth of the Rational Voter conseille de se fier davantage au jugement des experts, mais pas d’établir une oligarchie. Et je ne prétends en aucun cas disposer d’une alternative « infaillible ». Je me contente de désigner un ensemble de mauvaises mesures politiques et de chercher des moyens de les améliorer. Comme je l’explique dans ma réponse à Estlund, le danger qu’il y a à donner un contrôle total à un petit groupe d’experts est évident, mais il existe un continuum de possibilités entre le fait de ne donner aux experts qu’un rôle de conseil d’un côté, ou les pleins pouvoirs d’un autre côté.

Je conclus en répondant au souci qu’exprime Landemore sur le « manque de diversité cognitive » supposé des experts :

Le manque de diversité cognitive entre les experts peut annuler l’avantage que représente leur expertise individuelle, tandis qu’au contraire, la diversité cognitive de groupes nombreux de profanes peut dans une certaine mesure compenser leur manque d’expertise individuelle. En termes de précision prédictive, de large groupes de profanes et de petits groupes d’experts pourraient bien faire match nul [47].

J’admets que c’est possible. Mais est-ce pour autant plausible ? Revenons à l’économie. Selon quel critère peut-on estimer qu’un public « divers » a une compréhension plus précise du sujet que la profession économique « homogène » [48] ? Au mieux, les inquiétudes sur le « déficit de diversité » des experts sont plausibles jusqu’au moment où vous en venez à examiner des questions précises. Considérez par exemple la stricte régulation du marché du travail qui a donné aux pays européens (et le plus évidemment en France, Allemagne et Italie) des décennies de chômage élevé [49]. Ces mesures politiques ont le support de masses « diverses » et sont fortement critiquées par des économistes « homogènes ». Est-ce que Landemore pense réellement que les profanes et les experts « font match nul » sur cette question ? Et si non, où et quand ?

Réponse à Mackie

Je me tourne pour finir vers l’article rigoureux et stimulant de Gerry Mackie, « Au-delà de l’ignorance rationnelle ». Dans ce texte, Mackie critique ce qu’il considère comme une pièce centrale de l’approche économique de la politique : le modèle de l’électeur pivot. Il étend ensuite sa critique à différents modèles économiques du vote, dont le mien.

Implications des échecs du modèle de l’électeur pivot

Mackie souligne longuement l’infériorité du modèle de l’électeur pivot par rapport à son propre « modèle contributif ». Mais il ne touche jamais l’intuition fondamentale des économistes sur la participation de l’électeur : un acteur rationnel égoïste ne votera pas lors d’élections à large électorat parce que les bénéfices égoïstes espérés (en utilisant « espérance » dans son sens statistique, et « égoïste » dans le sens commun non-tautologique) sont nettement inférieurs aux coûts égoïstes espérés. La plupart des économistes en déduisent que les gens qui votent pourtant lors d’élections à large électorat soit ne sont pas tout à fait rationnels, soit ne sont pas tout à fait égoïstes, soit sont les deux à la fois.

De ce point de vue, la comparaison détaillée que Mackie donne du modèle pivot et du modèle contributif est un long détour pour un maigre résultat. Le modèle pivot se concentre sur une très faible probabilité de produire une différence substantielle ; le modèle contributif se concentre sur une probabilité substantielle de faire une très petite différence. Dans les deux cas, l’intuition fondamentale des économistes sur le vote reste valide : les bénéfices égoïstes espérés du vote dans une élection à large électorat sont sensiblement inférieurs aux coûts égoïstes espérés [50]. Et dans les deux cas, les taux de participation observés montrent que les électeurs ne sont pas entièrement rationnels, pas entièrement égoïstes, ou les deux à la fois.

Je pense que Mackie accorderait que des égoïstes rationnels n’iraient pas voter. Mais une fois établi ce terrain commun, comment continuer ? Mackie semble vouloir abandonner l’ensemble de l’approche économique de la politique. Cela me semble prématuré. Avant de changer de paradigme, nous devrions examiner dans quelle mesure nous devons assouplir les hypothèses économiques standard de rationalité et d’égoïsme afin de concilier théorie et observation.

Si le vote coûtait 99 % de notre revenu annuel moyen, mais que la moitié d’entre nous continuaient à voter, il serait temps pour les économistes d’admettre que nos « résultats » ont été largement surinterprétés. Mais en réalité, nous n’avons besoin que d’affaiblir très légèrement les hypothèses économiques standard pour être cohérents avec les faits. L’acte de voter prend peut-être une heure par an. C’est une heure de trop pour un agent parfaitement rationnel et égoïste, mais cela ne représente que 0,05 % du revenu annuel d’un ouvrier à temps plein. Homo œconomicus n’irait pas voter, mais quelqu’un qui lui ressemble beaucoup le fera aisément.

Bien sûr, la participation politique ne se résume pas au vote. Si vous ajoutez le coût nécessaire pour suivre les informations, une heure par an est une estimation insuffisante. (D’un autre côté, vous ne pouvez pas non plus comptabiliser naïvement toutes les heures que les gens passent à lire et regarder les informations. Après tout, les informations ont aussi une valeur de distraction et de réseau social.) Prendre en compte les sources d’information spécialisées (revues politiques et universitaires, travaux historiques, etc.) ne permet pas de grossir le niveau moyen d’effort politique. Après tout, la population des États-Unis est plus de mille fois plus importante que la circulation des revues politiques renommées comme National Review, The New Republic et The Nation [51].

Que penser du résultat établi par les théoriciens politiques, et accepté par Mackie et moi-même, selon lequel « les électeurs tendent à ne pas voter en fonction de leur intérêt propre, mais votent plutôt pour ce qu’ils croient être dans l’intérêt général du pays ? » [52]. Voilà qui s’écarte des hypothèses économiques standard. Mackie le présente comme une sérieuse faiblesse, voire une contradiction, de ma propre position : « Ainsi, il est surprenant que la description [par Caplan] de l’ignorance et de l’irrationalité des électeurs dépende entièrement de l’hypothèse de leur égoïsme ». Cependant, comme je l’explique dans The Myth of the Rational Voter [53], l’approche économique standard prédit précisément qu’un petit degré de motivation non égoïste conduit à un vote largement non égoïste. Après tout, d’après le modèle pivot comme le modèle contributif du vote, l’effet espéré de son propre vote sur la politique est très limité. Il coûte donc très peu d’adopter des préférences altruistes (ou n’importe quelle préférence) en déposant son bulletin.

La stratégie de Mackie consiste à utiliser le fait que les gens votent comme un levier pour mettre à bas les nombreuses études qui constituent le modèle pivot du vote. Mais il néglige le fait qu’une faible déviation par rapport au modèle économique standard du vote suffit à retrouver la cohérence avec la participation électorale, sans changement de paradigme.

Par exemple, alors que l’acte de voter exige une heure par an, l’acte de voter intelligemment exige des centaines d’heures passées à l’étude de l’économie, de la science politique, de l’écologie, etc. Une version seulement légèrement nuancée du modèle économique que rejette Mackie prédit correctement que bien des gens passeront une heure à voter, mais que très peu passeront des heures à voter intelligemment.

Telle que je la comprends, la stratégie de Mackie consiste à passer de la prémisse de la participation électorale à la conclusion de la participation électorale de qualité [54]. Si tel est bien son projet, je dois alors objecter que le passage ne vaut pas. Certes, un agent rationnel et non égoïste apporterait un vote de qualité. Mais un agent qui dévie légèrement des hypothèses économiques standard de rationalité et d’égoïsme pourrait facilement participer à un vote de faible qualité. C’est précisément ce que font la plupart des électeurs.

De même, il serait absurde de conclure de la prémisse que les gens vont à l’église la conclusion qu’ils examinent de près les doctrines religieuses, ou mettent réellement en pratique le Sermon sur la montagne. Les gens qui prennent volontiers le temps d’assister au service religieux hebdomadaire rechignent à l’idée de lire des études religieuses comparatives, ou à donner tous leurs biens aux pauvres. Ils sont suffisamment intéressés pour participer, mais pas assez pour une participation de qualité.

Rationalité : empirie et théorie

Mackie affirme que « l’idée que les consommateurs sont nécessairement mieux informés que les électeurs est une spéculation théorique, et pas un fait empirique » [55]. Il décrit ensuite sa recherche préliminaire tout à fait passionnante avec Mathew McCubbins, qui compare empiriquement la compétence épistémique humaine en tant que consommateur et en tant qu’électeur. Jusqu’à présent, conclut-il, rien ne prouve que la cognition du consommateur soit meilleure que celle de l’électeur.

Je salue cette ligne de recherche. C’est bien le mouvement logique à faire à ce point de la conversation. Mon souci principal, cependant, est de chercher à déterminer si les deux ensembles de questions sont de difficulté à peu près comparable. Presque personne ne peut faire la liste des ingrédients d’une glace, et presque tout le monde peut dire le nom du Président, mais cela ne montre pas que les consommateurs en savent moins que les électeurs.

Il est important de souligner que la précision ne peut pas servir à mesurer la difficulté ; ce serait un raisonnement circulaire. Pour avancer, nous avons besoin d’imaginer une autre mesure de la difficulté. Je suis ouvert aux suggestions, et voici celle qui me semble la meilleure jusqu’à présent : demander à des chercheurs d’horizons variés de se porter garants de l’« égale difficulté » des questions avant de réaliser l’enquête. Comme je l’explique dans mon échange avec Donald Wittman, défenseur bien connu de la rationalité de l’électeur :

Une autre approche possible pour les chercheurs qui sont en désaccord sur la rationalité du consommateur consiste à mettre leurs forces en commun pour écrire une enquête acceptable pour tous. Il est peut-être naïf d’espérer un accord des esprits, mais il est plus facile de rechercher un consensus ex ante plutôt que ex post. Un test de la rationalité du consommateur coécrit par Donald Wittman et Bryan Caplan aura plus de crédibilité que des études sur la question menées indépendamment [56].

Je suggère par exemple de comparer la connaissance que les électeurs ont du budget fédéral avec la connaissance que les consommateurs ont de leur propre budget. Ces deux questions me semblent de difficulté comparable. Mon intuition est que les croyances des consommateurs seront beaucoup moins biaisées que celles des électeurs, mais je suis ouvert à une correction à partir des données observées.

Il serait pourtant malhonnête de prétendre que je suis agnostique sur la question avant nouvelles enquêtes empiriques. L’expérience quotidienne m’a depuis longtemps convaincu que les consommateurs ordinaires sont fort habiles. Ils n’ont pas un score parfait ; quelque mauvais que soit le film, de nombreux consommateurs succombent au sophisme de l’amortissement et refusent de sortir de la salle en cours de séance. Néanmoins, mes années de discussion avec des non-économistes sur leur comportement sur le marché (et d’espionnage dans les magasins) confirment l’observation de Bastiat :

Chaque individu est en pratique un excellent économiste, qui produit ou échange selon ce qui est le plus avantageux à ses yeux. Chacun acquiert cette connaissance par l’expérience ; ou plutôt, la science même n’est que cette même expérience soigneusement observée et méthodiquement interprétée [57].

En revanche, lorsque je discute d’économie et de politique avec des non-économistes (ou que j’écoute simplement leurs conversations) je trouve que la plupart de ce qu’ils disent est d’une irrationalité choquante. Le contenu est habituellement très mauvais, plein de biais que je discute dans The Myth of the Rational Voter. Mais la méthode est encore pire :émotionnelle, dogmatique et précipitée. Mackie peut dire que « la littérature schumpétérienne ressemble à une renaissance de la méfiance et du fatalisme paysans » plutôt qu’à « la doctrine éclairée de la raison » [58]. Mais il n’est pas obscurantiste de dire que la plupart des gens ne sont pas éclairés.

En vertu de sa remarque sur « la méfiance et le fatalisme paysans », il est étrange que Mackie poursuive par une défense en règle de la rationalité des dogmes religieux, du stalinisme, et de la position randienne sur la cigarette. À mes yeux, la position de Rand en faveur de la cigarette est un avertissement utile sur le fait que même des gens officiellement engagés en faveur de la rationalité échouent à vivre à la hauteur de leurs idéaux. Mais Mackie a une opinion différente :

Pourquoi un adepte du jaïnisme, un Musulman, un Hindou, un stalinien ou un randien s’attacheraient-ils à une croyance qui, prise indépendamment, semble infondée ? Pour la même raison qu’une théorie scientifique établie rejetterait comme suspecte une observation incohérente avec la théorie [59].

Mackie prend ses distances avec le relativisme : « Cela ne revient pas à dire qu’une vision du monde vaut autant qu’une autre, loin de là. Certaines permettent par exemple de bien meilleures prédictions ». Il ajoute : « Une vision du monde est généralement utile, mais aucune ne peut l’être universellement ; chacune rencontre des anomalies, certaines bien plus souvent que d’autres » [60] . Mais en dernière instance, son interprétation charitable de visions du monde que je qualifie d’« irrationnelles » me paraît peu convaincante. Presque toute vision du monde prétend fournir des prédictions efficaces tout en étant pure d’anomalie sérieuse. Mais certaines d’entre elles ne sont-elles cependant pas plus autorisées à prétendre à ces vertus épistémiques ? Si Mackie le nie, il finit par adopter une position relativiste. Si l’accorde, il doit probablement finir par s’accorder avec moi : lorsque leurs croyances préférées ne sont pas à la hauteur, les gens relâchent souvent partiellement leurs critères intellectuels pour protéger leurs croyances contre les faits. N’est-ce pas de cette façon que survivent la plupart des visions du monde ?

Traduit de l’anglais par Solange Chavel

par Bryan Caplan

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Pour citer cet article :

Notes

[1] Bryan Caplan, The Myth of the Rational Voter : Why Democracies Choose Bad Policies, Princeton, Princeton University Press, 2007.

[2] James Surowiecki, The Wisdom of Crowds, New York, Doubleday, 2004.

[3] Bryan Caplan, The Myth of the Rational Voter, op. cit., p. 25-28 et 50-56.

[4] Scott Althaus, Collective Preferences in Democratic Politics : Opinion Surveys and the Will of the People, Cambridge, Cambridge University Press, 2003.

[5] Bryan Caplan, The Myth of the Rational Voter, op. cit., p. 30-40.

[6] Simon Newcomb, « The Problem of Economic Education », Quarterly Journal of Economics, 1893, vol. 7, n° 4, p. 375-399, p. 375.

[7] Washington Post, Kaiser Family Foundation and Harvard University Survey Project, « Survey of Americans’ Knowledge and Attitudes about Entitlements », 1997, .

[8] Scott Althaus, Collective Preferences in Democratic Politics, op. cit.

[9] Bryan Caplan, The Myth of the Rational Voter, op. cit., p. 50-52.

[10] Washington Post, Kaiser Family Foundation and Harvard University Survey Project, « Survey of Americans and Economists on the Economy », 1996, 16 octobre, n° 1199, et Robert Blendon, John Benson, Mollyann Brodie, Richard Morin, Drew Altman, Daniel Gitterman, Mario Brossard & Matt James, « Bridging the Gap Between the Public’s and Economists’ Views of the Economy », Journal of Economic Perspectives, 1997, vol. 11, n° 3, p. 105-188.

[11] Bryan Caplan, « Reply to My Critics », Critical Review, 2008, vol. 20, n° 3, p. 377-413, p. 406.

[12] Paul Abramson, John Aldrich & David Rohde, Change and Continuity in the 2000 Elections, Washington DC, CQ Press, 2002.

[13] John Muth, « Rational Expectations and the Theory of Price movements », Econometrica, 1961, vol. 29, n° 3, p. 315-335, p. 330.

[14] Bryan Caplan, The Myth of the Rational Voter, op. cit., p. 94-141.

[15] Ibid., p. 125-13.

[16] Bryan Caplan, « The Myth of the Rational Voter », Cato Unbound, 6 novembre 2006,  ; David Estlund, « Outsmarting Democracy ? », Cato Unbound, 8 novembre 2006, . Le lecteur pourra retrouver la contribution de David Estlund, en accès libre, sur le site .

[17] David Estlund, Democratic Authority : A Philosophical Framework, Princeton, Princeton University Press, 2007, p. 3.

[18] Bryan Caplan, « Majorities Against Utility : Implications of the Failure of the Miracle of Aggregation », Social Philosophy and Policy, 2009, vol. 26, n° 1, p. 198-211 ; Ellen Frankel Paul, Fred Miller & Jeffrey Paul (dir.), Autonomy, Cambridge, Cambridge University Press, 2003.

[19] Voir Bryan Caplan, « Majorities Against Utility », art. cit., pour une critique des défenses de la démocratie fondées sur l’autonomie : « les défenses de la démocratie fondées sur l’autonomie échouent parce qu’elles confondent les autonomies en jeu. L’autonomie du groupe peut violer l’autonomie individuelle, et c’est ce qui arrive souvent. En outre, puisque les arguments sur l’autonomie de groupe se construisent d’ordinaire sur les intuitions concernant l’autonomie individuelle, il est difficile pour l’autonomie du groupe de triompher dans ce conflit » (p. 208).

[20] Bryan Caplan, The Myth of the Rational Voter, op. cit., p. 24-28 et 50-93. Estlund s’inquiète du fait que les économistes souffrent d’un biais « pro-marché ». Cela me semble peu plausible étant donnée la biographie de l’économiste type. La plupart des économistes penchent à gauche avant d’étudier l’économie ; au cours de leurs études d’économie, ils rejettent de nombreuses vues anti-marché, mais ils restent le plus souvent des démocrates libéraux ou modérés. Si les économistes avaient véritablement de forts biais pro-marché, je m’attendrais à ce que (a) ils soient pro-marché avant de commencer à étudier l’économie ; (b) ou qu’ils prennent leurs distances avec la gauche idéologique pendant leurs études. D’après ma propre expérience, l’économiste type embrasse l’état d’esprit du livre Hard Heads, Soft Hearts d’Alan Blinder (Reading, Addison-Wesley Publishing Company, 1987) : nous devrions employer l’économie pour trouver les meilleurs moyens de promouvoir des fins de gauche modérée. C’est la fidélité à ces fins qui conduit même des économistes de gauche à promouvoir à leur corps défendant un plus grand usage du mécanisme de marché.

[21] Voir par exemple Alberto Alesina & Lawrence Summers, « Central Bank Independence and Macroeconomic Performance : Some Comparative Evidence », Journal of Money and Credit, 1993, vol. 25, n° 2, p. 151-162.

[22] Bryan Caplan, The Myth of the Rational Voter, op. cit., p. 199.

[23] Hélène Landemore, « La raison démocratique : les mécanismes de l’intelligence collective en politique », dans ce numéro.

[24] Ilya Somin, « Political Ignorance and the Countermajoritarian Difficulty : A New Perspective on the “Central Obsession” of Constitutional Theory », Iowa Law Review, 2004, vol. 89, n° 4, p. 1287-1372 ; Michael Delli Carpini & Scott Keeter, What Americans Know About Politics and Why It Matters, New Haven, Yale University Press, 1996 ; Thomas Dye & Harmon Zeigler, The Irony of Democracy : An Uncommon Introduction to American Politics, New York, Wadsworth Publishing Company, 1996 ; Stephen Bennett, « Know-Nothings’ Revisited Again », Political Behavior, 1996, vol. 18, n° 3, p. 219-233 ; Eric Smith, The Unchanging American Voter, Berkeley, University of California Press, 1989 ; W. Russell Neuman, The Paradox of Mass Politics : Knowledge and Opinion in the American Electorate, Cambridge, Harvard University Press, 1986.

[25] Hélène Landemore, « La raison démocratique », art. cit.

[26] Hélène Landemore aurait également pu considérer au moins deux autres mesures de la compétence épistémique :

(a) L’éducation. Un grand nombre d’études examinent les effets de l’éducation sur les croyances et préférences politiques pertinentes. Les résultats sont semblables à ceux des études sur la préférence éclairée. Dans The Myth of the Rational Voter (op. cit., p. 154-156), par exemple, je montre que plus l’éducation est poussée, plus l’écart entre économistes et non-économistes se réduit.

(b) Le QI. Les études sur le QI (Arthur Jensen, The g Factor : The Science of Mental Ability, Praeger, Westport, 1998) et l’opinion publique sont bien moins nombreuses que celles sur l’éducation et l’opinion publique, mais révèlent également des effets systématiques. Caplan et Miller (Bryan Caplan & Stephen Miller, « Intelligence Makes People Think Like Economists : Evidence from the General Social Survey », manuscrit inédit, 2007, ) montrent que le QI fait penser les gens « comme des économistes » sur un large ensemble de questions économiques positives et normatives (même en gardant la variable d’éducation fixe).

[27] 27 Hélène Landemore, « La raison démocratique », art. cit.

[28] Ibid.

[29] Ibid.

[30] Ibid.

[31] Landemore divise la comparaison expert/profane en deux critères : mon critère du public éclairé (où l’on observe ce que penserait la personne moyenne si elle avait des compétences d’expert), et le critère plus simple du jugement expert moyen. Puisqu’elle utilise les mêmes objections contre les deux positions, je les considère ensemble.

[32] Ibid. Les économistes emploient une terminologie légèrement différente pour les mêmes concepts : nous parlons d’« économie positive » pour désigner les questions de science économique, par opposition à l’« économie normative » (Milton Friedman, « The Methodology of Positive Economics », dans Essays in Positive Economics, Chicago, University of Chicago Press, 1953, p. 3-43).

[33] Hélène Landemore, « La raison démocratique », art. cit.

[34] Ibid.

[35] Bryan Caplan, The Myth of the Rational Voter, op. cit., p. 142-143.

[36] Ibid, p. 52-53.

[37] Ibid, p. 53.

[38] Ibid, p. 148-151.

[39] Paul Abramson, John Aldrich & David Rohde, Change and Continuity, op. cit.

[40] Arthur Lupia, « How Elitism Undermines the Study of Voter Competence », Critical Review, 2006, vol. 18, n° 1-3, p. 217-232. Comme l’explique Landemore « les grands choix ont les propriétés suivantes : (1) ils sont généralement binaires (oui ou non, ou un choix entre deux candidats) ; (2) des informations simples et largement accessibles (ou signaux) aident les électeurs à voter comme s’ils étaient mieux informés et (3) leur importance fait qu’il est facile pour les gens ordinaires d’utiliser ces signaux ».

[41] Scott Althaus, Collective Preferences in Democratic Politics, op. cit., p. 111.

[42] Dans la même ligne d’idées : empiriquement, les effets de l’information sont beaucoup plus larges sur les mesures politiques que sur le vote ou l’identification partisane. Les programmes politiques des candidats demeurant inchangés, on pourrait être tenté de conclure que l’information a une faible incidence sur les résultats politiques. Mais précisément parce que l’information influe beaucoup sur la conception des mesures politiques, c’est une erreur de « tenir inchangé les programmes des candidats ». Si les électeurs en savaient davantage, les deux candidats ajusteraient leurs programmes pour mieux séduire les personnes bien informées.

[43] Hélène Landemore, « La raison démocratique », art. cit.

[44] Ibid

[45] Ibid.

[46] Ibid.

[47] Ibid.

[48] Incidemment, l’économie semble bien être la plus idéologiquement diverse des sciences sociales (Daniel Klein & Charlotta Stern, « Political Diversity in Six Disciplines », Academic Questions, 2005, vol. 18, n° 1, p. 40-52).

[49] Olaf Gersemann, Cowboy Capitalism : European Myths, American Reality, Washington DC, Cato Institute, 2005.

[50] Mackie a toutefois tort de conclure que l’intuition des économistes s’applique pour toute activité à large participation : « Si la logique était juste, c’est une même somme de fausses croyances qui serait associée à toute action humaine collective qui implique plus que quelques personnes, y compris la poursuite de mesures politiques pour remplacer la démocratie par un échange de marché. Est-il vrai que les gens qui poursuivent des buts individuels ont moins de fausses croyances que les gens qui poursuivent des buts collectifs ? Les lanceurs de javelot ont-ils moins de fausses croyances à propos du lancer de javelot que les joueurs de baseball à propos de leur jeu ? Est-ce que les free-lance font mieux que les associés, et les associés mieux que les entreprises ? » (« Au-delà de l’ignorance rationnelle », dans ce numéro). L’erreur dans l’analyse de Mackie est la suivante : dans les affaires et en sport, les récompenses et pertes financières dépendent de la performance individuelle. Pour tout individu donné, les bénéfices de la rationalité sur le sujet en cause sont normalement supérieurs aux coûts. Si vous prolongez la question et demandez : « Oui, mais pourquoi de telles incitations existent-elles ? », j’en appellerai à l’argument économique standard selon lequel les entreprises et les équipes, à la différence des gouvernements, sont normalement dirigés par des « créanciers résiduels » qui ont de forts enjeux financiers dans les résultats de leur organisation. Sur la question importante de la raison pour laquelle les gouvernements démocratiques utilisent peu les incitations fondées sur les résultats, voir Bryan Caplan, « Rational Irrationality and the Microfoundations of Political Failure », Public Choice, 2001, vol. 107, n° 3-4, p. 311-331.

[51] Google.com rapporte une circulation de 155 000 pour National Review, 60 000 pour The New Republic et 184 000 pour The Nation.

[52] Gerry Mackie, « Au-delà de l’ignorance rationnelle », art. cit.

[53] Bryan Caplan, The Myth of the Rational Voter, op. cit., p. 150-151.

[54] Il me semble que Mackie a dit ceci pendant le colloque, mais je ne peux pas trouver d’affirmation explicite en ce sens dans son texte.

[55] Gerry Mackie, « Au-delà de l’ignorance rationnelle », art. cit.

[56] Bryan Caplan, « Rejoinder to Wittman : True Myths », Econ Journal Watch, 2005, vol. 2, n° 2, p. 165-185, p. 176.

[57] Frédéric Bastiat, Economic Sophisms, Irvington-on-Hudson, The Foundation for Economic Education, p. 84.

[58] Gerry Mackie, « Au-delà de l’ignorance rationnelle », art. cit.

[59] Ibid.

[60] Ibid.

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