À propos de Jean-Claude Monod, Qu’est-ce qu’un chef en démocratie ?

Une critique de Gaëlle Champon

Thèmes : démocratie

Date de parution : 24 février 2013

Date de parution : septembre 2012
Edition du Seuil, Coll. L’ordre philosophique
320 pages
ISBN : 978-2-02-102111-0
21€

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Qu’est-ce qu’un chef en démocratie ? Politiques du charisme
Une critique de Gaëlle CHAMPON

La figure du chef démocratique est-elle pensable et à quelles conditions ? Telle est la question que pose Jean-Claude Monod dans son ouvrage Qu’est-ce qu’un chef en démocratie ? Politiques du charisme. Revisitant les grandes pensées de la théorie politique, l’auteur s’efforce d’articuler les différents visages du charisme qui s’en dégagent aux expériences politiques, se demandant notamment si les régimes totalitaires d’un côté, et la démocratie libérale de l’autre doivent conduire à renoncer au concept de chef ou obligent à le concevoir à nouveaux frais. Ce faisant, il tente de montrer la permanence du charisme en soutenant, contre une tradition anti-autoritariste, sa compatibilité, sinon sa coïncidence, avec la vie démocratique. Pour ce faire, l’auteur se livre à un important travail de démarcation et de « démystification » (p. 16) visant à isoler la figure du chef de ses nombreux rivaux. En creux, c’est surtout une réélaboration de la notion de démocratie qu’il nous propose, la redéfinition de celle-ci conditionnant la distinction entre des formes « pathologiques » (p. 11) et non pathologiques du charisme. Entre une conception hégémonique et antidémocratique du charisme et l’abandon complet de celui-ci au profit d’une vision « radicale » de la démocratie, Monod opte pour une troisième voie, qui lui permet de faire du chef démocratique une contre-figure opposable à la domination impersonnelle des marchés. Pour rendre raison de cet ouvrage foisonnant, nous allons ici essayer de suivre la progression choisie par Jean-Claude Monod en tentant de faire apparaître les définitions successives de la démocratie sur lesquelles il s’appuie et les critères du charisme qui découlent de son parcours.

Qu’est-ce qu’un chef politique ?

S’appuyant sur les pensées de Weber, de Kojève et d’Aristote, qui ont tous trois soutenu la nécessité du chef (au sens générique de « point d’incarnation ou de personnalité, de direction et de décision ultime dans la démocratie » p. 29), Jean-Claude Monod cherche dans un premier temps à extraire de leurs différentes typologies des critères d’identification du charisme. Négativement, le chef se voit distingué de plusieurs concurrents : sa légitimité n’étant ni traditionnelle ni rationnelle-légale (Weber), l’autorité du chef ne doit pas non plus être confondue avec celle du Maître, du Juge-Savant ou du Père (Kojève), et son pouvoir doit être différencié de la domination servile, royale et domestique (Aristote). L’approche de Weber permet de souligner la précarité et l’ « instabilité relative » du charisme (p. 38), dont le pouvoir par nature exceptionnel est soumis à l’exigence de durer, au risque de la « routinisation » que celle-ci implique (ibid.). Mais positivement, le chef apparaît surtout comme détenteur de « qualités extraordinaires » exerçant un pouvoir quasi magique sur les dominés (p. 40). Les analyses de Kojève permettent de penser plus avant ces qualités : capable de prévision et d’anticipation, c’est le projet (p. 65) qu’il propose à un groupe et sa « capacité d’entraînement  » (p. 69) qui lui sont spécifiques. Mais par contraste avec le Maître, le Chef règne sur une communauté de semblables, et se voit alors paradoxalement reconnu comme le « premier des égaux » (p. 72). Aussi peut-on comprendre que si le charisme naît de l’égalité, il ne s’y réduit pas. S’exerçant sur des hommes libres et égaux, il faut conclure, avec Aristote, à la nature politique de son pouvoir (« c’est seulement la relation du chef politique avec ses sujets qui est une relation entre égaux », p. 83). L’examen successif de ces trois pensées conduit Jean-Claude Monod à faire apparaître l’existence d’un lien intime mais problématique entre charisme et démocratie. On retiendra en particulier la position ambivalente de Weber dégagée par l’auteur, suivant laquelle le charisme représenterait d’un côté un « mode archaïque d’affirmation du droit » (p. 41), dépassé en raison de la professionnalisation de la politique et de la sécularisation des Temps modernes, et de l’autre une « dimension irréductible » (p. 41) de la vie politique et sociale, renforcée par le système parlementaire qui favorise l’émergence du charisme dans la sélection des dirigeants, orientant la démocratie vers une forme plébiscitaire (p. 43). De ce point de vue le charisme apparaît à la fois comme « condition de possibilité et d’impossibilité » (p. 51) de la démocratie. Celle-ci ne se réduit cependant pas au seul critère de l’égalité, ni même à la « circulation du pouvoir » (p. 93). Au final, c’est donc davantage « l’irréductibilité d’un élément de personnalité, de dynamisation et de décision dans toute organisation sociale et politique complexe » (p. 92) que la spécificité du chef démocratique que permettent de penser ces différentes typologies selon Jean-Claude Monod. A défaut d’en conclure un critère positif touchant le charisme démocratique, l’auteur propose de considérer la typologie aristotélo-kojévienne comme un « instrument de mesure politico-historique de certains « progrès » politiques » (p. 73) : on pourrait en effet mettre en évidence l’existence d’un parallélisme entre « recouvrements » et « détachements » des types d’autorité d’un côté, et régressions et progrès politiques de l’autre (pp. 87-92). Ainsi, « les moments où [le Chef] se drape dans les habits du Père, du Juge ou du Maître constituent presque toujours des régressions » (p. 73) selon l’auteur.

La démocratie comme rupture dans les représentations du charisme

Suivant les leçons de Blumenberg [1], Jean-Claude Monod se tourne dans un second temps vers la métaphorologie pour questionner le lien entre démocratisation et charisme et penser « la possibilité ou l’impossibilité du chef démocratique  » (p. 95). La visée de l’auteur est double ici : il s’agit d’une part de mettre au jour la démocratie comme rupture (p. 95) et de la distinguer d’autres formes d’organisations politiques, et d’interroger, sur cette base, la persistance ou la disparition de l’image du chef d’autre part. Jean-Claude Monod montre ainsi comment la pensée démocratique a entraîné des « métamorphoses » (p. 108) dans les différentes conceptions du pouvoir, que ce soit celle de l’archè, du nomos, ou des métaphores pastorale et organiciste. Toutefois, cette approche donne lieu à une analyse ambiguë, combinant deux acceptions de la « rupture démocratique » (p. 95) entre lesquelles Jean-Claude Monod ne tranche pas. Caractérisée a priori comme vecteur de changement dans les métaphores, la démocratie s’y trouve en effet à la fois pensée comme rupture-opposition [2] et comme rupture-réagencement. La difficulté semble ici tenir à ce que l’auteur veut à la fois montrer que la représentation démocratique du pouvoir n’a pas conduit à éliminer l’image du chef mais seulement à la revisiter, tout en faisant de la démocratie le moment même de cette transformation. Ainsi, avec la pensée démocratique le chef ne peut plus être conçu simplement comme une tête régnant sur un corps (schème de l’incarnation) : la métaphore organiciste demeure, mais elle est désormais envisagée sur le modèle de la représentation (p. 136), à la faveur d’une « désincorporation » (p. 134). Sans disqualifier le cadre un-multiple, la pensée démocratique substitue donc à une pensée de la transcendance une métaphysique de l’immanence, laquelle est compatible avec la figure du chef (p. 135). De même, le passage du pouvoir royal (basileia) à l’archontat en Grèce n’a pas conduit à décrédibiliser l’idée de chef mais davantage à redéfinir le charisme comme rotatoire, laïque, pluriel et relatif (pp. 96-102). Autrement dit, l’entreprise de Monod cherche à montrer que la démocratie n’a pas totalement éloigné la figure du chef, mais a davantage mené à des transformations dans la façon de représenter celui-ci. Il faudrait donc conclure au caractère pré-démocratique voire anti-démocratique non pas de ces métaphores du charisme, mais de leur signification monarchique ou royale (localisé dans les images de la basileia, de l’incarnation ou du soin pastoral). Le défi que l’auteur veut relever est ce faisant paradoxal puisque tout se passe comme s’il s’agissait à la fois de congédier des métaphores décrivant un charisme non démocratique, tout en pensant, à travers leurs métamorphoses, un charisme authentiquement démocratique. La démocratie s’y trouve par suite considérée comme moteur de rupture, celle-ci constituant moins une remise en cause du cadre qui servait jusque là à comprendre le pouvoir qu’une modification à l’intérieur du cadre lui-même : autrement dit, Jean-Claude Monod semble faire apparaître ce que, précisément, il critique chez Foucault, à savoir que la « rupture démocratique » s’offre davantage comme un réagencement (p. 120) que comme un passage à un autre niveau. L’auteur critique en effet l’approche foucaldienne du pouvoir pastoral qui le conduit à « minorer l’importance de la révolution démocratique » (p. 116) et la remise en cause de l’image pastorale que cette dernière occasionne (le peuple refusant d’être considéré comme troupeau, pp. 117-119). En définitive, la méthodologie choisie alimente donc le paradoxe qui frappe l’idée de chef démocratique davantage qu’elle ne permet de le dénouer. Le résultat de ces analyses est nécessairement ambigu et conduit au final l’auteur à souligner que si la démocratie peut être assimilée à une rupture dans la représentation du charisme, celle-ci s’accompagne toutefois de deux compréhensions antagonistes. La métaphorologie montre en effet que la démocratie a toujours été conçue d’un côté comme « anti-monarchie », de l’autre comme « contrôle du pouvoir souverain » (p. 140). D’un côté, la définition anti-monarchique de la démocratie, observable aussi bien chez Otanès (Hérodote, Histoires III, rapporté par l’auteur pp. 100-101) que dans les contestations du schème de la représentation (p. 137), ne supporte pas l’idée du commandement d’un seul, et pour cette raison associe la démocratie aux procédures de sélection aléatoire (tirage au sort), présupposant que l’homme véritablement démocratique doit être « sans qualités » (p. 136). Cette compréhension ruine de ce fait l’idée de chef démocratique (p. 99). De l’autre côté, la démocratie est comprise comme pouvoir de limitation et de contrôle nécessitant une forme de délégation (p. 101 et pp. 137-139). Elle implique alors une « diffusion » ou une « circulation » du charisme (p. 99), ce dernier devant être relié aux qualités personnelles et aux « capacités » (p. 137) des dirigeants. On peut à cet égard regretter que Jean-Claude Monod n’approfondisse pas l’opposition entre ces deux définitions négatives de la démocratie pour éclairer leurs présupposés respectifs. Cette partition a toutefois le mérite de mettre en lumière que l’idée de chef démocratique n’est contradictoire et paradoxale qu’à condition de définir la démocratie comme anti-monarchie. Jean-Claude Monod achève cette enquête portant sur les images du charisme en évoquant les études anthropologiques. On aurait aimé cependant que les analyses du chef sans pouvoir et détenteur de la parole donnent lieu à un examen plus poussé, d’autant que l’auteur ne précise pas ce qu’il en retient.

A quelles conditions un chef peut-il être dit démocratique ? Démocratie « qualitative » et modernité

En se concentrant, dans le troisième chapitre, sur la philosophie de l’histoire, Jean-Claude Monod entend poursuivre la voie kojévienne qui définit le chef par sa capacité d’action, mais en déplaçant celle-ci du cadre aristotélicien vers la pensée moderne et notamment hégélienne (p. 157). Contre la thèse suivant laquelle le récit historique aurait toujours servi une vision héroïque et la mise en avant de figures « élitistes » (p. 158), Monod avance l’idée selon laquelle le grand homme serait par essence démocratique (il parle ainsi d’ « invention démocratique », p. 165). A la suite d’Arendt en effet, on peut mettre au jour le lien qui unit démocratie et histoire et s’intéresser à la « structure de gloire ouverte de la démocratie » (p. 163), dont le discours permet de garder en mémoire « les paroles et les actes remarquables des citoyens » (p. 165). L’auteur poursuit par là l’examen entamé au chapitre II d’une compatibilité entre distinction d’un individu singulier (précédemment envisagé sous l’angle de l’image du chef) et démocratie. En prenant en compte les transformations issues du concept moderne d’histoire pour une pensée de l’action politique, Jean-Claude Monod entreprend ici de distinguer le grand homme de ses deux concurrents modernes, à savoir d’une part le héros, d’autre part le dictateur ou le tyran, mettant ainsi en garde contre l’identification réductrice de l’individualité avec ses détournements romantiques et autocratiques. Figure proprement moderne, le grand homme en effet est celui qui « s’oppos[e] en marchant » au nihilisme (p. 190), et dont l’admiration est justifiée au regard de sa « capacité de non-résignation » (p. 190) et de sa force de « subversion » (p. 192). Contrairement au héros, dont l’action remarquable est ponctuelle et due à la chance (p. 166), ce qui est loué chez le grand homme c’est davantage la « série de ses actions » (p. 172). De ce point de vue, la conception moderne du grand homme devrait logiquement conduire à écarter tout risque d’ « idolâtrie », son charisme étant intimement lié à la « conscience du rôle éminent du hasard en matière de « sanction historique » » (p. 193). On peut par conséquent défendre l’idée d’un charisme par essence démocratique, en s’appuyant sur le mérite personnel (p. 165) que l’on reconnaît au grand homme. Cette analyse ouvre sur une réflexion concernant les qualités « objectives » dont on dote l’individu charismatique. Comment en effet évaluer le charisme ? Suspendant apparemment l’idée d’un « cercle du charisme » avancée plus haut à la suite de Kojève (p. 69), Jean-Claude Monod se demande alors si un homme médiocre peut être charismatique. L’enjeu est crucial puisqu’il s’agit par là d’écarter la possibilité d’une identification entre charisme démocratique et totalitarisme. On trouve à cet égard une riche discussion des thèses d’Elias à propos de la médiocrité de Louis XIV (pp. 196-197), mais aussi de Klaus Mann (pp. 200-201) et de Ludolph Herbst (pp. 204-206) au sujet du charisme de Hitler. L’examen des thèses de Ian Kershaw (Hitler. Essai sur le charisme en politique) fait apparaître quant à lui le charisme comme lien entre une foule et un chef, et souligne dans la production du charisme le rôle joué par le « premier cercle de partisans  » (« le pouvoir charismatique émane des « attentes » placées en lui, il est essentiellement fondé sur la perception d’un groupe de partisans convaincus de la « mission » d’un chef proclamé, d’une « communauté charismatique » qui s’élargit lorsqu’elle rencontre certaines attentes et certains affects de masse », p. 203). Reste que le « cas Hitler » (comme celui de Staline) fait peser un lourd soupçon sur le charisme démocratique. Si le grand homme est une invention démocratique et que le charisme démocratique a pu rendre possible l’avènement des chefs des dictatures du XXème siècle, alors il faut soit remettre en cause la démocratie, soit distinguer différents types de charisme, et définir la démocratie autrement que par des critères quantitatifs et formels. Jean-Claude Monod opte pour cette seconde voie. Il propose ainsi de distinguer un charisme qu’on pourrait appeler « normal » d’un charisme « pathologique », défini comme « un charisme dont la contrepartie est l’invention constante de boucs émissaires » (p. 208). Ce faisant, il soutient que le dévoiement de certaines formes de charisme ne tient pas lieu d’argument contre tout charisme (« Le devenir dictatorial de figures charismatiques d’émancipateurs ne ruine pas non plus la figure même du chef qui favorise l’affranchissement, mais il invite à penser les conditions politiques et institutionnelles qui permettent de prévenir ce basculement » p. 220). Eliminer la figure du chef de la vie démocratique demeure en effet insatisfaisant car cela risque de « laisser le champ libre à la domination économique pure » (p. 221). Si l’idée de chef démocratique est (et doit être) pensable, alors on doit se tourner vers une autre définition de la démocratie afin de distinguer nettement tyrannie et charisme démocratique. A condition de considérer la démocratie sous l’angle qualitatif et non pas seulement quantitatif, un charisme démocratique devient ainsi intelligible : « le charisme démocratique tel que nous le concevrons et le défendrons ici implique que le porteur de ce charisme soit également porteur d’un êthos de transformation sociale, en direction d’une réduction des inégalités, d’une avancée de la justice, ou d’une institutionnalisation de mécanismes juridiques protecteurs » (p. 221). Deux conséquences en découlent. Premièrement, Jean-Claude Monod reprend à son compte l’une des thèses libérales définissant la démocratie comme « système dans lequel les mauvais gouvernants [sont] limités dans leur pouvoir de nuisance et révoqués sans problème » (p. 220). Deuxièmement, l’auteur soutient que « tout charisme politique qui prétend s’émanciper des contraintes du contrôle démocratique et dont les objectifs politiques s’opposent à une défense ou à un approfondissement de la démocratie et de son socle de ses valeurs fondatrices – l’égalité et la liberté indissociablement – doit être combattu » (pp. 221-222). Autrement dit, le charisme démocratique implique un « équilibre » et un contrôle du pouvoir, mais également une « rupture avec l’idée d’un charisme unique » au profit de l’idée d’une « circulation du charisme  » (p. 222).

Perspectives contemporaines : le charisme démocratique à l’heure de la contestation de l’autorité

Dans un dernier moment, Monod se consacre à la question de l’autorité, se demandant si les différents mouvements de contestation de celle-ci au XXème siècle doivent ou non mener à l’abandon de la figure du chef. Tout en réinterrogeant l’idée de démocratie à partir des analyses issues de la théorie du genre, qui ont notamment mis en cause le modèle masculin à l’œuvre derrière le paradigme de la fraternité, Jean-Claude Monod soutient que « l’approfondissement de la démocratie […] est indissociable d’une continuation du processus d’égalisation des conditions qui n’implique pas une « destruction » de l’autorité, mais une recomposition profonde de celle-ci sur une autre base que le modèle patriarcal et phallocratique qui pense préférentiellement, ou essentiellement, le citoyen comme citoyen mâle, citoyen-soldat » (p. 225). L’auteur va alors s’efforcer de lutter contre deux interprétations opposées de la contemporanéité. Contre les « partisans de l’autorité », qui justifient cette dernière par différents besoins (psychologiques notamment) et proposent une « lecture catastrophiste du déclin de l’autorité paternelle » (p. 244) menaçant jusqu’à la cohésion sociale, il s’agit de montrer le lien entre domination masculine et autorité. On notera ici que l’évocation de Freud et de Le Bon donne lieu à une réflexion sur l’attrait pour le chef qui permet notamment d’ouvrir un questionnement sur la foule, autre thème paradoxal au cœur du charisme démocratique (si le charisme caractérise la relation entre une foule et un chef, une foule rationnelle est-elle pensable ou la persistance du charisme témoigne-t-elle de l’état de minorité (au sens kantien) des masses ? Voir pp. 237-238 notamment). Mais contre les « anti-autoritaristes », Jean-Claude Monod avance, avec Foucault et Adorno, que l’abandon total de la figure du chef risque de mener à des modes de domination et de surveillance des individus par des figures collectives plus pervers encore (pp. 248-249). Il faut donc redéfinir l’autorité sur de nouvelles bases, comme « figure, personne ou source à laquelle on peut se fier » (p. 249) et soutenir que « Toute autorité […] est provisoire et relative, inscrite dans l’horizon d’une « relève »  » (p. 250) afin de penser la possibilité d’un charisme démocratique. Par suite, l’auteur s’oppose à la pensée contemporaine (Rancière, Negri) qui congédie toute forme d’autorité et de charisme, proposant une troisième voie entre « démocratie radicale » et « démocratie hégémonique » (p. 250). C’est en effet dans la dialectique entre ces deux conceptions de la démocratie que le chef démocratique peut continuer d’avoir une importance, « à partir de la quadruple fonction d’expression de principes, de représentation d’un collectif, de responsabilité assumée pour un certain champ de décision politique et de capacité d’ « entraînement » (p. 255). Si les conditions contemporaines de l’exercice politique (médiatisation, professionnalisation de la vie politique) transforment le charisme, elles doivent surtout mener à distinguer l’ « effet de charisme  » (p. 267) d’un charisme authentique. Pour finir, Monod propose quatre paradigmes «  de charisme politique éminents » (p. 271) : charisme de fondation (Lycurgue, Bolivar, Garibaldi, Gandhi), de libération et de résistance (René Char), de justice (Mandela, Brandt, Desmond Tutu), d’égalité (Lula et surtout Obama, auquel Monod consacre une analyse détaillée). Au final, le chef démocratique semble bien proche de l’homme politique esquissé par Weber. Homme d’action, caractérisé notamment par sa capacité à prendre des risques, il est un homme de conviction et de vocation (Beruf) et non un professionnel de la politique (p. 280). Cependant, il faut écarter l’ « illusion personnaliste » (p. 296) : son charisme doit surtout être compris comme une « rencontre » entre un « personnage » et « une situation sociale déterminée, d’où émergent des attentes populaires » (p. 282), le chef politique permettant cette « synthèse » entre sa personne et un groupe, notamment en raison de l’ « authentification » (p. 282) que lui apporte son parcours personnel et le contexte dans lequel il intervient (ibid.). De ce point de vue, le chef démocratique entretient un rapport ambivalent à la foule : d’abord porté par un groupe de partisans, il est cependant toujours cet homme qui s’élève au-dessus des factions, transcendant les oppositions pour créer un « nouveau collectif » (p. 284). Pour autant, Monod rejette l’illusion « providentialiste » (p. 298) : le chef démocratique n’est pas non plus un « sauveur » (ibid.). Ici, c’est à l’action que son rapport se fait ambigu : s’il est bien un homme de projet, cependant à la série des actions qui le singularise et nourrit son charisme se mêle une forme d’ « attachement » qui l’excède (p. 289). Enfin, comme Weber, l’auteur souligne que l’opposition à la domination économique est constitutive du charisme démocratique : capable de « modifier les règles du jeu économique » (p. 292), le chef démocratique apparaît ainsi comme un homme authentiquement politique.

La force de l’ouvrage de Jean-Claude Monod tient sans conteste à la richesse de ses analyses et à la rigueur avec laquelle il chemine à travers des pensées diverses. C’est avec les auteurs qu’il mobilise, mais aussi contre eux, que l’auteur veut penser le charisme démocratique. L’intérêt principal de son ouvrage est dans ce sens thérapeutique puisque le parcours qu’il trace à travers l’histoire de la philosophie et de la théorie politique donne lieu à une série d’élucidations et de clarifications nous donnant la possibilité de nous défaire des nœuds qui sous-tendent l’évocation de la figure du chef. On peut regretter à cet effet qu’il ne tire pas toujours des conclusions des études convoquées (ainsi du pouvoir du chef dans la littérature anthropologique), et paraisse parfois écarter les thèses qu’il finit lui-même par reprendre à son compte : ainsi de la critique de Laclau qui ramène la disparition de la figure du chef à la « dissolution du politique  » (p. 250) et dont on ne voit pas bien ce qui la sépare de celle de l’auteur. Deux thèses importantes découlent cependant de son ouvrage. Premièrement, tout chef est par essence démocratique. Pour le soutenir, l’effort de Jean-Claude Monod se concentre sur une réélaboration continue et patiente de la notion de démocratie, dont il interroge à chaque nouvelle étape la compatibilité avec le charisme. En tant que celle-ci peut être définie quantitativement par l’égalité de citoyens libérés d’une domination naturelle, le charisme est démocratique parce que l’égalité est sa condition de possibilité. Mais le chef est également par essence démocratique au sens où sa domination coïncide avec une conception moderne de l’histoire et de la souveraineté de l’individu. Réciproquement, le chef est essentiellement démocratique au sens qualitatif cette fois, son action ne pouvant avoir que l’intérêt du groupe pour visée. En ce sens, le charisme pathologique n’est ni démocratique, ni un véritable charisme. S’il ne suit pas immédiatement de la thèse selon laquelle le chef est démocratique par essence que la démocratie ne peut se passer de chefs , Jean-Claude Monod défend pourtant deuxièmement cette position (« il vaut mieux reconnaître les effets incontournables [du charisme] dans toute démocratie réellement existante », p. 221). Or, l’ouvrage aurait pu gagner à approfondir la possibilité d’une gouvernance démocratique collégiale (l’idée étant évoquée p. 141, comme « rotation aléatoire des fonctions de direction, pensées sur un mode […] fonctionnel »), et à poursuivre l’analyse des mouvements contemporains auxquels il fait référence (Occupy, p. 251). L’auteur paraît certes considérer dans sa conclusion la « circulation du charisme » (p. 305) comme un horizon pour la démocratie, mais celui-ci reste hésitant (on notera ainsi que deux compréhensions un peu différentes de cette circulation sont défendues : comme succession et contrôle (p. 222) et comme démultiplication (p. 305). Cet examen aurait en particulier pu donner lieu à un développement au sujet de la décision et de la délibération, autre axe possible pour s’interroger sur la nécessité du chef en démocratie. Si Jean-Claude Monod soutient que la démocratie a besoin de chefs, c’est principalement en raison de sa critique d’une domination de l’économie et de l’ « illusion des bienfaits automatiques de l’impersonnel » (p. 299). C’est donc une thèse résolument antilibérale qui est par là soutenue. L’auteur s’inscrit ce faisant dans la lignée de Schmitt et de Foucault, mais surtout de Weber qui faisait charisme une puissance « anti-économique » [3] (Economie et société). Dans ce sens, le chef se donne surtout à voir comme cet homme authentiquement politique, susceptible de faire obstacle au pouvoir impersonnel de l’économie. Réhabiliter le chef démocratique serait donc une façon de restaurer le politique contre la domination de l’économie. Mais précisément, ce que présuppose cette position, c’est la convergence entre démocratie et situation de crise. Que ce soit sous l’angle de la fondation, de la libération, de la justice ou de l’égalité, les quatre paradigmes du charisme reposent tous en effet sur ce même postulat d’une situation de crise dans laquelle d’anciennes règles doivent être révoquées, des haines réconciliées, des inégalités surmontées et des libertés recouvrées. De ce point de vue, on aurait aimé que soit questionnée pour elle-même la question du chef démocratique au prisme de la relation exception-normalité (que l’on retrouve disséminée à plusieurs endroits de l’ouvrage), le chef étant toujours aussi celui qui suspend les règles ou les transgresse pour en instituer de nouvelles, ce qui pose le problème, pour une conception du chef démocratique, de la normalisation de l’exception. Qu’il se dresse contre la loi des marchés ou contre la tradition, le chef est cette figure qui dit « non » : pour cette raison, il est toujours associé, dans l’ouvrage de Jean-Claude Monod, à l’idée de rupture (rupture dans les représentations du pouvoir au chapitre II, rupture comme progrès et transformation sociale aux chapitres III et IV). Penser la démocratie comme rupture et le chef démocratique comme survenant précisément dans une situation de crise nécessite cependant de concevoir la temporalité démocratique comme se conjuguant au présent ou comme synonyme d’une « révolution permanente ». La démocratie se réduit-elle au moment révolutionnaire (analysé chez Weber pp. 48-49), et le charisme démocratique ne témoigne-t-il pas finalement de la nature « inachevée » de celle-ci (Lefort, cité p. 134) ? Par suite, un charisme démocratique est-il pensable en dehors de cette définition radicalisant le moment révolutionnaire de la démocratie, ou celui-ci désigne-t-il un trait essentiel à la démocratie ? En dessinant le chef démocratique comme cette contre-figure fragile mais apparemment nécessaire située au croisement du personnel et de l’impersonnel, de la tradition et de la raison, de l’ordinaire et de l’extraordinaire, de l’un et du multiple, l’ouvrage de Jean-Claude Monod repose bien lui aussi sur une décision, celle là même qui est décelée par l’auteur chez Weber (« Weber a t-il vraiment établi que le charisme serait un élément nécessaire et même indispensable pour cette perspective de préservation d’une action individuelle, libre ? Ne s’agit-il pas plutôt d’un acte de foi (profane), d’un « choix » fondamental ancré dans des valeurs propres … ? », p. 62), et qui nous rappelle non seulement la difficulté qu’il y a à saisir la notion de démocratie, mais également, pour la pensée, à prendre le politique pour objet.

Une critique de Gaëlle Champon

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Pour citer cet article :

Notes

[1] Blumenberg, Paradigmes pour une métaphorologie, Paris, Vrin, « Problèmes et controverses », 2006

[2] Voir notamment les analyses que Monod réserve à Foucault et à l’image pastorale, pp. 108-120

[3] Weber, Economie et société, t. 1 : « Le charisme pur est spécifiquement étranger à l’économie (…) C’est (…) une puissance « anti-économique » », Paris, Pocket, 2008, p. 324

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