Exiger des excuses de la France

dimanche 20 janvier 2013, par Laetitia Bucaille

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Publié dans Raison publique n°10 (mai 2009)

Au début des années 2000, les relations entre Paris et Alger connaissent une embellie. En témoignent les rapports chaleureux entre Jacques Chirac et Abdelaziz Bouteflika, le fait que 2003 soit « l’année de l’Algérie » en France ainsi que la préparation d’un traité d’amitié entre les deux nations, considéré comme une priorité par le Président français. Pourtant en 2006, le chef d’État algérien manifeste sa mauvaise humeur à l’encontre de la politique française et le traité est ajourné. Des voix officielles en Algérie conditionnent le traité au fait que la France formule des excuses pour les crimes qu’elle a commis pendant la période coloniale. Comment interpréter cette exigence ? Doit-on la réduire à un chiffon rouge qu’Alger agiterait pour manifester son mécontentement face aux prises de position de Paris concernant le Sahara occidental, des questions économiques et commerciales, ou encore celle des visas ? Les dirigeants algériens utiliseraient cet outil de pression pour déplacer le contentieux avec leurs homologues français autour d’enjeux historiques et éthiques. Doit-on plutôt penser que la volte-face du président Bouteflika résulte des pressions de son entourage politique opposé à un rapprochement avec l’ancienne puissance coloniale ? Ou encore, ce mouvement traduirait-il l’indignation suscitée en Algérie par l’article 4 de la loi française du 23 février 2005 soulignant le « rôle positif » de la colonisation. Si chacune des hypothèses fournit des éléments de réponse, force est de constater qu’un profond différend existe entre la France et l’Algérie dans la manière d’envisager la dette coloniale. Question sensible, elle suscite des prises de position multiples, antagonistes, souvent passionnelles, tant au sein de la classe politique que de la société. Ses dimensions émotionnelles alimentent une certaine confusion. Afin d’analyser la demande algérienne et les débats qui en découlent, il est essentiel d’appréhender sa nature et ses formes. Sur trois aspects, le flou demeure. Pointer les ambiguïtés et les écarts d’interprétation éclaire la compréhension des négociations symboliques en jeu.
Le premier concerne le sens même que l’on donne au terme employé. Ceux d’excuses, de pardon, ou encore de repentance sont souvent employés indifféremment. L’objectif des partisans des excuses vise-t-il à ce, qu’au nom de la France, le chef de l’État reconnaisse les crimes commis en Algérie pendant la période de colonisation ? Qu’il fasse part de ses regrets pour les souffrances causées ? Doit-il plus explicitement demander pardon ? Cette prise de parole impliquerait-elle que la France verse des réparations à l’État algérien ? S’il existe une continuité qui s’étend de l’acte de reconnaissance à celui de réparation et qui appartiennent à la catégorie de la politique de restitution [1] ou à la politique du pardon [2], chacun de ces actes renvoie à un niveau d’engagement différent de la part des acteurs, à un registre discursif et une symbolique particuliers. Sur ce point, la nature de l’exigence algérienne est encore floue.
Le deuxième aspect renvoie à la définition des crimes pour lesquels une demande de pardon devrait être déployée. Faut-il que la France présente ses excuses pour la conquête du pays, la pratique des enfumades, les massacres commis à Sétif et Guelma le 8 mai 1945 ? Exige-t-on plutôt qu’elle affirme que le colonialisme était un système injuste, que l’exclusion de la majeure partie des habitants de l’Algérie de la citoyenneté ainsi que le code de l’indigénat étaient contraires aux principes de la République ? Veut-on qu’elle fasse amende honorable sur les excès qui ont caractérisé la guerre d’Algérie, la torture [3] notamment ? Les uns et les autres, de chaque côté de la Méditerranée, n’insistent pas sur les mêmes fautes pour lesquelles il conviendrait de faire acte de reconnaissance ou de demande de pardon.
Le troisième paramètre est celui des locuteurs et de leur public. La lisibilité des discours requiert que l’on garde à l’esprit que, pour les deux parties, la question des excuses est peut-être moins une affaire bilatérale qu’une affaire intérieure. En Algérie, le Président est pris dans un jeu de rivalités où les compétiteurs pour le pouvoir cherchent à consolider leur « légitimité historique ». En France, l’État et la classe politique sont assaillis par des mémoires conflictuelles, souvent militantes, parfois victimaires. Les déclarations officielles émanant des gouvernants à domicile ou en visite dans l’autre pays, les prises de position émanant de la société civile (journalistes, militants, organisations des droits de l’homme) ou des protagonistes même du conflit (moudjahidine, appelés de l’armée française, membres de l’OAS) sont autant de paroles à prendre en compte et à différencier. Les approches et les revendications des différents protagonistes résonnent entre elles, intervenant souvent comme des réactions à des prises de position antérieures.
On considère que les positions énoncées sur la question des excuses de la France à l’Algérie forment un discours qui se situe sur des registres à la fois politique, moral et émotionnel. L’articulation de ces différentes dimensions varie d’un locuteur à l’autre et produit une pluralité de sens. Le premier conjuguant les registres politique et émotionnel est essentiellement mobilisé par le pouvoir politique qui cherche ainsi à fournir des preuves de son nationalisme et à consolider sa légitimité. En ce sens, exiger des excuses est une manière de mettre en scène et de réactualiser la lutte contre le colonialisme. Le deuxième sens de la demande se situe sur un terrain essentiellement moral et émotionnel, il correspond à une démarche individuelle de personnes cherchant à guérir leurs blessures. Enfin, en puisant aux dimensions politique et morale, la revendication auprès de la France véhicule une volonté de se défaire des rapports coloniaux et d’accéder à l’égalité.

L’EXIGENCE D’EXCUSES : UNE NOUVELLE VICTOIRE DU NATIONALISME ALGÉRIEN

Depuis 1962, les dirigeants algériens utilisent la guerre de libération comme leur principal réservoir de légitimité. La participation à la lutte, l’appartenance au FLN historique sont des gages de respectabilité et des arguments idéologiques pour les hommes politiques. Sous Houari Boumediene en particulier (1965-1979), le régime algérien issu de la « révolution » prolonge le combat contre les visées (post-) coloniales de la France, l’armée nationale populaire (ANP) est érigée en garant de l’indépendance du pays. Le FLN et l’État incarnent le peuple, confisquant la représentation politique et prétendant incarner l’unanimisme de la société. Selon le slogan diffusé par la rhétorique révolutionnaire, le peuple est l’unique héros de la révolution. À travers lui, le pouvoir défend l’idée selon laquelle la totalité des Algériens a participé d’une manière ou d’une autre au combat contre le colonialisme. Il promeut une « culture de guerre », à travers laquelle la lutte armée contre l’ennemi est constamment valorisée [4].

L’affirmation de l’identité arabe et musulmane de l’Algérie, le rejet de la culture et de la langue françaises provoquent une surenchère parmi les élites algériennes qui achètent ainsi à bon compte leur légitimité révolutionnaire. Le soupçon pèse sur ennemi intérieur, jamais défini mais associé à l’ancienne puissance coloniale [5].
Soumis à un affaissement de la rente pétrolière et gazière et à une contestation croissante à la fin des années 1980, les dirigeants algériens consentent à une ouverture démocratique. L’ouverture du jeu politique n’empêche pas que se perpétue un langage révolutionnaire mythifiant la révolution de 1954, la nouvelle opposition islamiste estimant que celle-ci a été trahie. La libéralisation favorise aussi la multiplication des interventions sur le terrain mémoriel dans l’espace public à travers l’émergence de nouveaux acteurs [6] et de révélations et prises de position dans la presse. Cela dit, le débat révèle moins la vitalité d’une société civile qu’elle ne traduit l’intervention d’hommes du pouvoir revisitant l’histoire et alimentant la compétition entre rivaux [7]. Lors de la guerre civile, l’État et les groupes islamistes s’accusent mutuellement d’être au service des intérêts de la France et affirment prolonger le combat de 1954. D’une certaine manière, des protagonistes appartenant à des camps antagonistes s’accordent sur la même rhétorique tout en affirmant le contraire : les uns accusant l’ex-puissance coloniale de soutenir le régime, les autres établissant des filiations ou des complicités entre l’ancienne métropole et les terroristes. En commentant les attentats du 11 avril 2007 à Alger, revendiqués par Al-qaida au Maghreb, Abdelaziz Belkhadem, Premier ministre, n’hésite pas à faire le parallèle entre la guerre de libération et la guerre contre le terrorisme. « L’OAS était une organisation criminelle, une organisation terroriste du même type qu’al-qaida aujourd’hui. Elle a été le précurseur d’Al-qaida, d’une certaine façon », affirme-t-il [8]. La filiation entre les deux organisations apparaît plutôt incertaine. Il s’agit surtout pour le chef du gouvernement de suggérer que les ennemis d’hier réapparaissent sous une nouvelle forme, réussissant à s’immiscer au sein de la communauté.
L’Algérie, pays de la révolution contre le colonialisme français, érige le refus de la soumission et de l’humiliation en doctrine politique et identitaire. Cette posture qui imprègne le peuple et ses élites structure le rapport à l’autre et à soi-même. Elle s’observe à la fois dans le monde social et politique, les dirigeants appliquant au domaine de la politique étrangère le thème de la fierté nationale. La référence obsessionnelle au passé dicte une attitude qui consiste à se « définir contre ou par les autres » [9]. Ainsi comme le note Jean Leca, le pacte politique est marqué par « le sur-développement de sa partie polémique (« “qui sont nos ennemis ?”) s’accompagnait du sous-développement de sa partie civile et commerciale : “quelles sont nos règles de coexistence nationale ? En quoi consiste notre amitié civique…” » [10].
Ainsi, la revendication algérienne concernant la demande de pardon s’inspire des exemples qui se multiplient sur la scène internationale mais elle s’enracine dans une figure de l’ennemi symbolique encore tenace. Au moment où la nation algérienne panse ses plaies liées aux années de guerre civile et où le pouvoir tente de légitimer sa politique de réconciliation avec les islamistes armés, rappeler les différents crimes perpétrés par la France en Algérie et exiger de l’ancienne métropole des excuses apparaît comme un moyen de réaffirmer sa fierté et de souder une société divisée et usée par les crimes des groupes islamistes armés et les exactions des services de sécurité. Devenus méfiants à l’égard de leurs gouvernants, les Algériens sont néanmoins structurés par une forme de nationalisme dont le moteur demeure la figure de l’ennemi colonial.
Le pouvoir algérien est en quelque sorte prisonnier de ce nationalisme combatif puisque la compétition entre les différents clans qui s’affrontent pour le contrôle de l’État puise dans ce langage commun. Les différends politiques prennent souvent l’apparence, dans la sphère publique, d’une lutte pour la défense de la probité révolutionnaire, masquant d’autres enjeux proprement politiques. La Fondation du 8 mai 1945 par l’ancien ministre Bachir Boumaza, vise à mettre à jour les crimes perpétrés par la France et constitue un rappel à l’ordre à l’encontre de ceux qui seraient tentés de trahir la révolution. La Fondation est

née dans un contexte politique dangereux. Celui de la révision insidieuse par certains nationaux, y compris dans les cercles du pouvoir, de l’histoire coloniale. Procédant par touches successives, certains hommes politiques ont, sous prétexte de « dépasser » une page noire de l’histoire coloniale, encouragé la « normalisation » des rapports entre l’ancienne puissance dominatrice et son ancienne colonie [11].

De la même manière, certains éditoriaux dans la presse nationale résonnent comme une mise en garde envers les partisans d’un rapprochement avec la France :

la seule question qui constitue l’obstacle majeur à toute normalisation véritable des relations entre nos deux pays [la France et l’Algérie], n’est ni d’ordre politique ni d’ordre économique. Elle est d’ordre historique et moral et a pour nom : la question de la reconnaissance solennelle par l’État français des crimes commis par la colonisation française en Algérie entre 1830 et 1962. Aujourd’hui comme demain, il ne se trouvera dans notre pays aucune légitimité historique ni aucune autorité institutionnelle pour prendre le risque de transiger avec la mémoire nationale en renonçant à une telle demande de reconnaissance ni même en acceptant d’en accommoder les termes [12].

La loi du 23 février 2005 votée par l’Assemblée nationale française a eu l’effet d’un détonateur en Algérie. Alors que l’on prépare un traité d’amitié avec la France et qu’à cette occasion, on lui rappelle sa responsabilité morale et politique, l’article 4 invoquant le fait que « [l]es programmes scolaires reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence française outremer, notamment en Afrique du Nord » est perçu comme une provocation ou comme un double jeu des pouvoirs publics français. Pire encore, certains considèrent que cette phrase révèle le vrai visage de la France, coloniale et revancharde, qui refuse encore aujourd’hui de reconnaître la victoire du FLN et de l’Algérie indépendante. Pour le président Bouteflika, la loi du 23 février 2005 montre « une cécité mentale confinant au négationnisme et au révisionnisme » [13]. Il estime également que les Français n’avaient pas « d’autre choix que de reconnaître qu’ils ont torturé, tué, exterminé de 1830 à 1962, qu’ils ont voulu anéantir l’identité algérienne » [14]. Les mots du chef de l’État sont choisis à dessein pour frapper l’esprit des Français : leurs crimes relèvent du génocide. Il l’explique à plusieurs reprises, notamment dans le texte destiné à la commémoration des massacres du 8 mai 1945 :

Nous ne devons pas oublier les fosses communes de mai 1945, ni les fours à chaux d’Héliopolis, pas plus que les bombardements de l’aviation et de la marine, les exécutions sommaires, les viols, tous ces meurtres de masse qui plongèrent les régions de Sétif, Guelma et Kherrata dans une ambiance d’apocalypse.

Il affirme encore :

pour une centaine d’Européens tués, on estimera à plusieurs dizaines de milliers les Algériens assassinés non pas parce qu’ils combattaient les armes à la main le colonialisme, mais pour ce qu’ils étaient des êtres humains aspirant à vivre au rythme de leur liberté en tant que peuple autonome, ce qui est la définition même de ce que l’on appelle un génocide [15].

Si certains gestes, comme les déclarations de l’ambassadeur de France en Algérie [16] ou les propos de Nicolas Sarkozy [17] pendant sa visite en Algérie, amorcent une reconnaissance des crimes et des abus français en Algérie, les attentes ne se sont pas taries de ce côté là de la Méditerranée. L’abrogation de l’article 4 sur initiative du Président de la République ne suffit pas à enrayer la dynamique pour faire retomber la colère [18]. Et une partie de la société algérienne s’est appropriée les revendications officielles à l’égard de la France. Les propos d’une ancienne militante de la guerre de libération l’illustrent :
« Et qu’est-ce que vous pensez alors de cette histoire de traité d’amitié avec la France, entre la France et l’Algérie ? »

« Tant que la France ne reconnaît pas le génocide de 45, le 8 mai 1945, les Algériens ne pardonneront jamais à la France. C’est une guerre contre l’humanité. Pourquoi les Juifs ? Les Allemands qui leur ont fait la guerre contre l’humanité, ont reconnu, Hitler et tout ce qui s’ensuit. Et les Algériens, on n’a pas le droit d’être, d’avoir, au moins un petit peu de respect, pardon ! » [19]
En France aussi, des voix se sont élevées pour que la France reconnaisse les crimes qu’elle a commis en Algérie et pour condamner l’article 4 de la loi du 23 février. Il est intéressant de constater que de côté-ci de la Méditerranée, l’attitude morale vis-à-vis de l’Algérie se focalise sur la période de la guerre et notamment sur l’usage de la torture. Cette posture tient tout d’abord au fait qu’elle est assumée par une génération militante qui a forgé ses premières armes pendant la résistance et qui s’est mobilisée sur la question de la torture pendant la guerre d’Algérie. Elle fait sens pour une classe d’âge appelée sous les drapeaux pendant cette période. Elle permet de se représenter la guerre d’Algérie comme une sorte de parenthèse, un conflit déterminé dans le temps pour lequel il est en définitive banal de constater des excès. Cette vision est sans doute plus facilement recevable pour la société française. En effet, remettre en cause le système colonial et la violence qui le structurait, conduit à admettre l’échec de la République en Algérie, à moins qu’il ne s’agisse de la trahison de ses principes fondamentaux [20].
En Algérie, on insiste sur la violence du système colonial, sur sa durée et sur la continuité de la répression et des massacres. L’attitude de l’armée française pendant la guerre de libération est rarement évoquée. On constate d’ailleurs que le pouvoir algérien est demeuré silencieux lorsque la question de la torture en France a été au centre du débat public en France en juin 2000 après les témoignages de Louisette Ighilahriz, du général Jacques Massu et du colonel Aussaresses parus dans Le Monde et la prise de position de Lionel Jospin, alors Premier ministre [21]. Cette retenue et cette gêne s’expliquent essentiellement par la volonté d’éviter la comparaison avec la guerre civile des années 1990 et 2000. La torture, les exécutions sommaires et les disparitions sont aussi l’apanage de l’armée algérienne. De surcroît, le FLN n’a sans doute pas intérêt à un examen trop approfondi des pratiques de chaque camp pendant la guerre [22]. Par ailleurs, le prestige de la « Révolution », fondement du régime et de l’héroïsme du peuple algérien ne serait-il pas amoindri si la France formulait des excuses pour les actes commis par son armée contre les combattants du FLN ? Celles-ci conduiraient à véhiculer une approche de cette période en termes de bourreaux et de victimes. Or, les protagonistes de la guerre tiennent avant tout à leur statut de combattant. Le pouvoir algérien fonde également sa légitimité sur l’héroïsme du peuple engagé dans la lutte.
Un entretien mené avec Yacef Saadi révèle que la violence de l’État français pendant la guerre est acceptée dans la mesure où elle assure au locuteur son statut et ses qualités de combattant :

Moi je me suis engagé pour mourir et pour libérer mon pays. Le but a été atteint. Avant de l’atteindre, je savais que ceux que je combattais me feraient du mal. Ils m’ont effectivement fait du mal et j’ai réagi à ce mal. C’est tout à fait normal. J’ai gagné. Quelle est l’utilité de dire pardon, je t’ai torturé etc. ? Ça vous avance à quoi de dire pardon j’ai fait une connerie ? Les Français l’ont faite en 1830 la grande connerie. Essayons d’être frères maintenant et de ne plus faire de guerres [23].

Conditionner un rapprochement symbolique à un devoir moral de la France permet de renouveler sa propre mémoire nationale. Il semble aujourd’hui que le traité d’amitié a disparu de l’agenda des chancelleries et que la France ne présentera pas d’excuses à l’Algérie, Sarkozy ayant donné le ton en déclarant qu’il convenait de « ne pas nier le passé » mais que « le futur est plus important » [24]. L’une des raisons tient à la difficulté des Français à reconnaître les fautes liées à leur passé colonial et à l’incapacité des gouvernants à gérer des mémoires conflictuelles s’affrontant sur l’espace public. Néanmoins, l’exigence algérienne, sous sa forme outrancière, comporte en elle-même l’impossibilité de sa réalisation. En effet, la politique d’excuses est fondée sur la recherche d’un langage commun avec la partie adverse [25] (E. Barkan). La surenchère, notamment dans le choix des termes, raidit Paris qui s’arc-boute alors sur le rejet de la « repentance ». Mais au fond, l’intérêt pour le régime algérien est d’exiger des excuses sans les obtenir. Cette demande insatisfaite permet d’entretenir l’esprit du combat anti-colonial. Si l’État français menait une politique de pardon ou de restitution, Alger perdrait son principal réservoir de légitimation et son identité révolutionnaire s’effriterait davantage. Là réside le paradoxe de l’exigence algérienne à l’égard de la France.

LE PARDON, UN MOYEN DE RENOUER AVEC L’ENNEMI

En juin 2000, en première page du Monde, apparaissait le témoignage d’une combattante algérienne, arrêtée et torturée par l’armée française. L’auteur de l’article, Florence Beaugé a patiemment recueilli le récit de Louisette Ighilahriz. Issue d’une famille militante, Louisette s’est engagée dans la lutte de libération nationale alors qu’elle était adolescente. Apprenant qu’elle est recherchée par l’armée française, elle gagne le maquis où elle est blessée et arrêtée lors d’une opération de l’armée française. Elle accuse Massu, Bigeard et Graziani de l’avoir torturée de septembre à décembre 1957. Elle publie un livre, L’Algérienne, où elle relate son parcours [26]. À demi-mots, elle évoque le viol qu’elle a subi et dont elle précise les circonstances par la suite lors de plusieurs apparitions publiques en France [27]. La pudeur, le sentiment d’humiliation, la souffrance que l’évocation de souvenirs pénibles ravive sont autant d’obstacles à une mise en récit des fragments de son histoire. La brutalité subie peut être étouffée lorsqu’elle renvoie à un sentiment de honte ou que les réminiscences sont trop douloureuses. Malgré les troubles qui l’affectaient, Louisette Ighilahriz a tu cet épisode de sa vie pendant plus de quarante ans, avant que la relation d’amitié qu’elle noue avec la journaliste française ne la conduise à se décharger du secret qu’elle portait. Elle explique ainsi les étapes de sa démarche :

En 2000, j’ai eu un problème, une tachycardie très forte. C’est là où j’ai décidé que, puisque j’allais partir, il fallait que je laisse quelque chose, c’est un devoir de mémoire contre l’oubli. Car entre nous, on se réunissait, certes : on organisait des séminaires, des colloques. Mais ça ne dépassait pas la Méditerranée. Alors là, Florence Beaugé est venue ; elle a su qu’il y avait quelque chose, je l’avais dit. Mais il a fallu dix-sept heures d’enregistrement. Elle m’a un petit peu harcelée parce qu’elle voulait que je déballe, que je me libère [28].

Cette ex-combattante exprime avec vigueur son besoin de voir ses bourreaux reconnaître les actes qui l’ont meurtrie et qu’ils lui demandent pardon [29]. Elle associe cette démarche au fait que la France présente ses excuses à l’Algérie pour sa politique coloniale et ses exactions pendant la guerre. Le pardon désiré par la moudjahida correspond à son besoin de reconnaissance et d’apaisement. De manière plus surprenante, son discours révèle également sa volonté de renouer avec l’adversaire.
Louisette Ighilahriz tient à ce que la vérité éclate, que la souffrance et l’injustice qu’elle a subies soient connues et reconnues. Au moment où elle se sent faiblir physiquement et où elle imagine sa disparition, elle veut dire son passé. Elle semble s’adresser surtout à la France [30] et cherche « le retour de l’équilibre moral » [31] à travers l’expression publique par ses tortionnaires et plus largement par l’État français des crimes commis et de leurs regrets.
Le procès qu’elle intente au général Schmitt s’explique par le sentiment d’indignation que provoquent en elle ses propos au moment où elle cherche à faire admettre à ses adversaires une série de faits. Or, sur la chaîne française, le militaire ne se contente pas de nier la torture, il accuse Louisette Ighilahriz de mensonge, mettant en doute le récit que la militante a douloureusement et laborieusement mis en forme.

Un beau jour, je regardais la télévision, et j’ai vu le Général Schmitt avec tout un parterre de tortionnaires qui sont devenus généraux. Ils m’ont accusée, moi la petite Louisette, d’avoir écrit un tissu de mensonges. Ils m’ont traitée d’affabulatrice. Et je ne pouvais pas l’accepter. De victime, je passais à coupable ! Je n’ai regardé ni son grade, si son passé, ni son expérience : j’ai téléphoné à un avocat à Paris pour le traîner en justice. C’était trop. Non seulement je ne m’en suis pas remise, mais en plus de ça ils me traitent de menteuse et d’affabulatrice !

Par ailleurs, l’ex-combattante exige un pardon qu’elle voudrait accorder. Afin d’atteindre l’apaisement, elle est en quête de cet échange. Elle s’interroge d’ailleurs sur l’expérience des Sud-Africains dont certains sont parvenus à pardonner. Elle souhaiterait parcourir ce cheminement pour se débarrasser d’une blessure qui la ronge. Plusieurs auteurs soulignent la fonction curative du pardon : Vamik Volkan montre que la réception d’excuses peut changer le cours du deuil, Lee Taft [32] considère que lors de procès, l’expression de regrets et de remords de la part des offenseurs aide les victimes à guérir, Levy et Natan Sznaider affirment que le pardon est un moyen de se libérer du passé. Elle se désole qu’aucun des militaires auxquels elle a eu affaire n’ait reconnu les faits ou exprimé des regrets [33].
Enfin, Louisette Ighilahriz exige la repentance des bourreaux afin de pouvoir renouer avec ceux qui ont été ses ennemis. La demande de reconnaissance, de pardon ou de réparation n’est pas nécessairement un redoublement du rapport d’inimitié -même si elle contient cette part d’ambiguïté, car pour montrer sa blessure, on insiste sur la cruauté de l’autre. Elle se révèle ici comme une tentative pour recréer du lien. Obtenir une demande de pardon et l’accorder ensuite constituerait une délivrance pour Ighilahriz, mais aussi le moyen de tracer un chemin vers l’Autre. Son obstination semble relever de son désir de se défaire de son ennemi, et de (re)créer de nouveaux liens avec lui. Pour Tavuchi, la demande de pardon permet d’établir un pont entre le besoin de reconnaissance de la victime et la nécessité pour le bourreau de renouer avec son humanité [34]. D’ailleurs la révélation de Louisette dans la presse française est double : elle relate la torture qu’elle a subie mais elle évoque aussi son sentiment de gratitude à l’égard du médecin-capitaine qui l’a sauvée des mains de ses agresseurs. La militante accuse et remercie. Elle donne à voir au lecteur français une armée française cruelle qui a commis des fautes en Algérie, mais son image et celle de la France est éclairée par la figure du « juste » qui permet à la détenue d’être soignée et de vivre. L’ex-combattante présente le docteur Richaud comme une figure paternelle : il l’appelle affectueusement « mon petit » et lui rappelle sa propre fille qu’il n’a pas vue depuis de longs mois. Dans le récit de Louisette, Richaud apparaît comme le père qui a su la protéger. De surcroît, le témoignage d’Ighilahriz est transmis par une Française, son livre auto-biographique est également co-écrit avec une autre journaliste, elle aussi française. Sylvie Durmelat a insisté sur l’identité féminine des intermédiaires qui permettent à l’excombattante de construire des relations intersubjectives et de cheminer dans sa narration [35]. La nationalité de ces deux intermédiaires n’est pas anodine non plus et suggère que Louisette se confiait et s’adressait à des actrices du débat public français.

Le témoignage de Louisette Ighilahriz est en décalage à plusieurs égards avec le récit dominant et le discours officiel algériens. L’affaire Ighilahriz met en scène l’expérience d’une seule femme face à l’armée française. Or, le FLN se montre réticent à évoquer le rôle de l’individu dans l’histoire, à rendre hommage à un chef en particulier : « tout se passe comme si l’histoire était le produit de la seule collectivité » [36] et que chaque individu incarnait la communauté. Le récit de cette militante écorne le mythe du peuple héros en individualisant son parcours, en rendant publique son histoire intime. Son retentissement médiatique, dans un premier temps en France, a suscité des jalousies en Algérie. Dans la capitale en particulier, les rivalités sont fortes entre ex-combattant(e)s à la recherche de notoriété et de rétributions symboliques et matérielles.
De surcroît, les révélations de Louisette Ighilahriz ont brisé un tabou sur le viol. La pression était d’abord familiale. Sa mère, apprenant à demi mot les sévices subis par Louisette lui avait fait promettre de se taire. Si en 2000, l’ex-combattante s’autorise à parler, c’est notamment parce que son père est mort depuis plusieurs années et que sa mère est atteinte de confusion mentale. Tous deux sont donc épargnés par ses révélations publiques. Son mari l’a toujours soutenue et encouragée. En revanche, son fils a considéré qu’elle aurait mieux fait de se taire et sa fille est tombée en dépression. La prise de parole fut aussi coûteuse sur le plan social. Louisette raconte qu’après le reportage télévisé diffusé sur une chaîne française où elle apparaît, elle était montrée du doigt dans la rue et entendait dire « tu ne sais pas qui celle-là ? Attends, je vais te raconter ! ». Affectée par un accueil qui renvoie davantage à l’opprobre ou au voyeurisme qu’à la sollicitude, elle est restée cloîtrée chez elle quelque temps, incapable d’affronter le regard des autres.
Enfin, l’affaire Ighilahriz révèle peut-être une mutation en cours des identités militantes et du rapport à la France. Elle met en scène le récit d’une victime qui continue à souffrir des tortures et du viol infligés. Le combattant de la Révolution, héroïsé par sa capacité à endurer l’affrontement avec l’armée coloniale s’estompe devant cette image. Dire « l’honneur perdu » que représente l’intrusion forcée dans le corps féminin est un aveu de faiblesse auquel n’a guère consenti le FLN. La position d’Ighilahriz sur la question du pardon se distingue des revendications officielles du pouvoir algérien Mais les deux discours ne sont pas étanches entre eux. Le pouvoir algérien peut avoir intérêt à instrumentaliser l’affaire Ighilahriz au cours des échanges qu’elle entretient avec la France, prenant conscience que l’époque est marquée par l’affaiblissement des voix héroïques. Il est désormais possible de concilier sentiment de victimisation et estime de soi [37] et le statut de victime se révèle aujourd’hui plus efficace pour relayer une demande de reconnaissance.
Quant à Louisette, elle est elle-même modelée par le discours nationaliste et la « culture de guerre » du FLN. Elle répète souvent : « l’indépendance ne nous a pas été donnée, nous l’avons arrachée à la France ». Une de ses déclarations montre son ambiguïté, entretenue par la perception et les rapports différents qu’elle entretient avec le public français ou algérien : « Moi j’ai prêté serment à ma défunte mère pour prendre ma revanche sur ceux qui m’ont fait vivre ces atrocités », affirme-t-elle au Soir d’Algérie en octobre 2003 après sa victoire en première instance contre le général Schmitt [38].

DES EXCUSES POUR REFONDER LES RELATIONS HUMAINES, UNE DEMANDE D’ÉGALITÉ

Le fait d’exiger des excuses de la France vise à lui faire admettre l’injustice et l’absurdité du système colonial fondé sur l’exclusion des « musulmans » de la citoyenneté. En ce sens, les Algériens cherchent à faire reconnaître après coup aux Français ou aux pieds-noirs qu’ils sont leurs égaux. Des excuses ne résoudraient pas entièrement la question de l’égalité – et cela dépendrait aussi de leur formulation (insisterait-on sur des regrets pour les souffrances causées, ou concèderait-on sa faute morale ?) – mais elles enverraient un signe positif dans cette direction. Le besoin d’être considéré comme égal provient de la volonté de s’extraire de rapports institutionnels, politiques et sociaux de domination, caractérisant la période coloniale et participe de la construction de l’estime de soi.
Cette demande d’égalité s’exprime parfois de façon maladroite, investissant le registre de « la concurrence des victimes » [39]. La demande algérienne comporte sa propre dynamique, mais les démarches qui se multiplient sur la scène internationale et française [40], stimulent les espoirs et le niveau d’exigence des Algériens.
L’impression d’être lésé par l’ancien colonisateur se renforce lorsque les protagonistes établissent des comparaisons. À la suite de la visite du président français Jacques Chirac à Madagascar en juillet 2005 et des regrets qu’il y a présentés, le président Abdelaziz Bouteflika a estimé que « les Algériens méritaient plus une repentance de la France que les Malgaches » [41]. L’affirmation recèle quelque chose de naïf mais traduit surtout la frustration de ne pas recevoir des égards identiques.
La comparaison par excellence concerne les juifs. Ainsi, le directeur de la Fondation du 9 mai 1945, Bachir Boumaza explique que son action vise à « décoloniser l’histoire et situer la colonisation dans l’histoire de l’humanité ». Il déclare encore : « le phénomène colonial est porteur de certaines valeurs qui doivent disparaître. Elles ne le sont pas encore. Et son expression la plus réussie est ce terme de crime contre l’humanité qui est réservé à une catégorie spéciale de la population ». Il ajoute que la colonisation française en Algérie « présente, dans toutes ses manifestations, les caractéristiques retenues au tribunal de Nuremberg comme un crime contre l’humanité ». « On applique et on reconnaît le crime contre l’humanité à propos des juifs, mais pas aux Algériens, dont on oublie qu’ils sont des sémites », affirme-il aussi [42].
Autre exemple de cette rhétorique dans la presse algérienne :

Aussi bien, pas plus la forfaiture morale de la loi scélérate du 23 février 2005, faisant l’apologie du colonialisme, honteusement votée par le Parlement français, ou les déclarations de M. Sarkozy, hostiles à ce qu’il qualifie de « repentance » ne pourront altérer en quoi que ce soit la ferme volonté des Algériens d’obtenir une telle reconnaissance.
Des Algériens qui ne comprennent pas une telle attitude contradictoire chez celui qui, à l’issue de sa visite de candidat à Tel Aviv, au mémorial des victimes juives du nazisme, a pourtant déclaré aux journalistes : « J’ai changé à Yad Vashem. » L’Algérie devrait elle rouvrir pour lui les cavernes des « enfumades » ou déterrer les ossements des charniers témoignant des crimes coloniaux pour le faire « changer » ? À moins qu’il ne faille tenir pour acquis, qu’à ses yeux, il existe différentes catégories de valeur, en fait de vies humaines : celles des siens et celles des autres [43].

On peut bien sûr relever les accents judéophobes de ces propos. Notons toutefois que l’apparente indifférence ou incompréhension à l’égard de la shoah concerne une population qui ne porte aucune responsabilité dans cet événement. Et l’intérêt est moins de porter un jugement moral que de déconstruire le raisonnement des locuteurs et de comprendre leur rapport à la justice. La communauté juive suscite une certaine fascination dans la mesure où elle incarne par excellence la victime parvenue à obtenir la reconnaissance de l’occident pour le crime commis à son encontre. Le discours oscille entre le fait de souligner l’ampleur de la reconnaissance et la minimisation de son statut de victime. Sans doute est-ce là souvent l’occasion d’exprimer un racisme à l’égard des juifs mais cette référence fonctionne surtout comme un étalon auprès duquel on mesure sa propre situation. Au fond, la question qui revient est celle de savoir si la vie d’un Arabe ou d’un musulman vaut autant que celle d’un juif. D’une certaine manière, le doute a déjà été jeté lorsque le décret Crémieux a été adopté, accordant sans condition la nationalité française aux habitants juifs de l’Algérie et excluant les musulmans de ces mesures d’intégration. En rappelant que les Algériens sont également des sémites, Bachir Boumaza marque davantage son incompréhension : les Français sont inéquitables en n’accordant pas la même valeur aux Algériens qu’aux juifs ; de surcroît, ils font preuve d’incohérence ou d’ignorance puisque les uns comme les autres appartiennent au même groupe de référence. Le directeur de la Fondation et le journaliste s’indignent que les massacres contre les Algériens par l’armée française ne suscitent pas d’intérêt et de reconnaissance de la part de l’État français.
En recourant aux termes de « génocide », « crime contre l’humanité », les responsables algériens manient un vocabulaire moral et juridique qui résonne aux oreilles des Français. Il s’agit d’interpeller l’adversaire en maniant ses catégories. Faute de le convaincre, on montre alors que la France refuse à nouveau d’appliquer ses valeurs morales aux indigènes et qu’en ce sens son attitude est toujours coloniale. Le langage employé peut s’inscrire aussi dans une stratégie judiciaire. Rappelons que la fondation du 8 mai 1945 s’est donnée pour objectifs de « réagir contre l’oubli et réanimer la mémoire, démontrer que les massacres de Sétif sont un crime contre l’humanité et non un crime de guerre comme disent les Français », pour « obtenir un dédommagement moral » [44]. Lors de son discours devant l’Assemblée nationale à Paris le 14 juin 2000, Abdelaziz Bouteflika considérait que la « lourde dette morale » de la France était « imprescriptible ».

Par ailleurs, la question de l’égalité renvoie aux jugements portés sur la civilisation. Lorsque les Français parlent du « rôle positif » de la colonisation, ils considèrent qu’ils ont apporté leurs lumières aux habitants de l’Algérie. Ils laissent entendre que les Algériens n’avaient pas de civilisation et n’étaient pas capables d’accomplir le progrès eux-mêmes. Aussi, la rhétorique révolutionnaire s’est attachée à battre en brèche cette vision et à démonter que la culture arabo-musulmane préexistant au système colonial était riche et féconde et que de surcroît, le colonisateur avait fait preuve de beaucoup de parcimonie dans le partage de son savoir. Abdelaziz Bouteflika déclarait :

À défaut de les détruire physiquement, le colonialisme français va s’employer à paupériser, précariser, déculturer, en un mot à déciviliser l’immense majorité du peuple algérien. […] En 1954, au moment où la contre-offensive militaropolitique du peuple algérien se déclenche, d’après les sources françaises elles-mêmes, plus de 90% des Algériens sont analphabètes en arabe et en français. […] Toujours en 1954, l’Algérie musulmane ne comptait pas un seul ingénieur [45].

Revendiquer l’égalité avec la France, c’est exiger que la France reconnaisse la valeur des Algériens, non seulement en admettant ses crimes à leur encontre mais aussi en prenant conscience de leur capacité à incarner des sujets autonomes, capables, doués de raison et armés pour le progrès. Les propos de cet ancien moudjahid reflètent bien ce désir d’égalité partagé par la société :

– Mais pour vous est-ce que c’est important ou pas que la France et l’Algérie signent un traité d’amitié, ou bien c’est pas très important ?
– Un traité d’amitié sur un pied d’égalité, vous voyez, sur un pied d’égalité, en tant que deux nations qui traitent entre eux, à égalité, c’est d’accord.
– Et pour vous on n’est pas sur un pied d’égalité maintenant ?
– L’idée de certains responsables français qui n’ont pas accepté, n’ont pas avalé cette indépendance de l’Algérie. Ils voient que nous sommes indépendants, le monde entier le sait, ça fait quarante ans, mais ça leur fait toujours un machin sur le coeur. Ils veulent discuter avec l’Algérie comme un petit pays, comme un pays qui dépend de… je ne dépends de personne ! J’ai lutté pour mon pays, je ne demande rien ! Si vous voulez qu’on discute pour certaines choses, on discute comme deux personnes à égalité, ou deux notions d’égalité, c’est tout. Mais si vous voulez faire le machin, imposer votre point de vue ou votre machin, je suis pas d’accord.
– Et quand vous dites qu’il faut qu’ils reconnaissent la vérité, c’est quoi la vérité alors ?
– La vérité c’est qu’ils reconnaissent, parce que la France aujourd’hui elle dit je suis rentré en Algérie pour pacifier ce peuple, alors qu’est-ce qu’elle a pacifié ? Elle a instauré l’ignorance dans ce peuple, ce peuple il lisait, il écrivait, il avait sa culture, il avait tout, vous avez tout rasé, vous avez fait des ignorants, vous nous avez fait interdire de faire une madrassa, pour lire l’arabe ou le Coran, vous voyez. L’école française, et puis au primaire ou au cours moyen on est foutus dehors, vous voyez, ils étaient rares ceux qui sont arrivés à devenir, je sais pas moi, des docteurs ou tout ça, il y en a eu une vingtaine ou une trentaine dans tout un pays, et c’est des fils de Bachaga ou des fils de rangs … les autres c’étaient tous des ignorants, on a voulu les jeter dans cette ignorance et les laisser … vous voyez, tout ça c’est du mal, il y a beaucoup de choses qui ont fait du mal. Alors les peuples ils ont avancé, et l’Algérie, le peuple algérien il a reculé dans…, c’est ça [46].

Obtenir l’égalité par les mots, celle dont on a subi la négation lorsqu’on était encore enfant ou adolescent, serait une sorte de réparation pour un certain nombre de personnes. Les expériences d’humiliation et de violence infligées par les institutions coloniales et la population européenne demeurent une blessure. Les vexations sont parfois contées par les ex-combattants, ou livrées à demi-mot. La plupart de celles évoquées concerne l’école française. Ces récits témoignent d’une adhésion des interviewés, au moins partielle, à l’institution républicaine en même temps qu’ils révèlent la non application des principes républicains par ses représentants. Qui n’a pas été admis à l’école française, qui n’a pas été autorisé à poursuivre son cursus, qui a subi des discriminations.

Mon père a décidé de m’amener à … à rentrer à l’école maternelle. Il y avait une dame, une femme anti arabe, c’était le mépris, un tas de choses, elle bafouait des trucs. Je suis rentrée octobre, en décembre, elle m’a foutu à la porte en me disant que ‘vous avez des verrues qui vont contaminer les enfants des caïds et les enfants des colons. Et comme les verrues à l’époque il y avait pas de médicament. Mon père m’a acheté tous les médicaments, j’ai fait des diarrhées, j’ai fait des choses pour que ces … Et comme j’étais en face de l’école maternelle, tous les matins je m’habille et je me chausse et je m’en vais devant les fenêtres des enfants pour essayer de regarder les enfants qui sont là-bas dans la classe. Et je retourne. Tous les matins ! D’ailleurs je leur ai dit un jour au procureur de la république. Il m’a dit pourquoi vous détestez les français ? J’ai dit à cause des verrues. C’est une grande histoire. Alors mes verrues sont pas passées, alors je suis restée jusqu’à, avec mes verrues jusqu’à l’âge de douze ans, j’avais pas le droit à l’école, j’avais pas le droit à l’école. […] J’aurais pardonné à la France, aux colons français, tout ! De priver quelqu’un de l’enseignement, je leur pardonnerai jamais, je leur pardonnerai jamais [47] !

Mohamed raconte quant à lui de quelle manière son institutrice l’a contraint à se raser la tête bien que sa pudeur le conduit à éviter la question des poux :

J’avais de beaux cheveux auxquels je tenais. J’étais toujours bien peigné. La maîtresse me mettait un stylo dans les cheveux pour regarder mon cuir chevelu. Elle disait que je n’étais pas propre. Je protestais en disant que ma mère m’avait lavé la veille. J’étais propre et bien peigné. La maîtresse a fait appeler ma mère. Ma mère qui parlait à peine le français a juré que j’étais propre. Mais on m’a quand même rasé la tête [48].

Le racisme s’exprime ici à travers la mise à distance physique, la suspicion portée sur le corps perçu comme sale ou malade, susceptible de contaminer. Il est un rappel du statut d’infériorité des indigènes, renvoyé à une condition physique dépréciée et conduit finalement à les écarter des possibilités de s’instruire et de s’élever socialement.
Beaucoup d’Algériens ayant vécu cette période donnent peu de détails sur leur vécu du mépris de l’autre. Le récit d’une humiliation est douloureux. Mais le souvenir en serait peut-être moins pénible si la France admettait les injustices infligées. À travers le souhait d’Ali, on pressent que l’égalité déniée du temps de la colonisation se jouait notamment dans les rapports avec les Européens :

– Mais pour vous il faudrait que la France reconnaisse quoi, c’est important qu’elle reconnaisse quoi précisément ?
– qu’elle reconnaisse comment les pieds-noirs ont vécu, comment qu’ils ont considéré les indigènes ici, voilà [49].

Le souvenir du mépris n’empêche pas de souhaiter un rapprochement avec la France. La comparaison avec l’Allemagne est aussi une manière de formuler une demande d’égalité dans les rapports avec la France. En soulignant l’inimitié profonde qui séparait hier les deux voisins européens, Ali pose la question du choix des partenaires : « Entre l’Allemagne et la France, disons avec tout ce qu’il y a eu comme guerre, comme horreur, ils ont fini par avoir le même drapeau. Je vois pas pourquoi l’Algérie… pourquoi pas ? »

La question des excuses de la France à l’Algérie se situe à la fois sur le terrain idéologique et sur le registre moral et émotionnel. Elle alimente le nationalisme algérien d’autant plus que des voix françaises cherchent à réhabiliter le passé colonial français. Malgré l’érosion de la légitimité du pouvoir, la reviviscence de la figure de l’ennemi permet aux dirigeants de prolonger le mythe du peuple héros de la guerre d’indépendance. Au-delà du rapport de force et du jeu politique, cette demande témoigne aussi d’un besoin de reconnaissance et d’un désir de réconciliation avec la France. De part et d’autre de la Méditerranée, la surenchère idéologique, le sentiment de victimisation de plusieurs groupes empêche de progresser sur cette voie.

par Laetitia Bucaille

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Pour citer cet article :

Notes

[1] Elazar Barkan, The Guilt of Nations. Restitution and Negotiating Historical Injustices, New York & London, W.W. Norton & Company, 2000, p. XIX.

[2] Sandrine Lefranc, Politiques du pardon, Paris, PUF, 2002.

[3] Raphaëlle Branche, La Torture et l’Armée pendant la guerre d’Algérie (1954-1962), Paris, Gallimard, 2001.

[4] Selon l’expression de Benjamin Stora, La Gangrène et l’Oubli : la mémoire de la guerre d’Algérie, Paris, La Découverte, coll. « Cahiers libres : essais », 1991.

[5] Jean Leca et Jean-Claude Vatin, L’Algérie politique. Institutions et régime, Paris, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 1975, p. 265.

[6] À travers la création de fondations, comme la Fondation du 8 mai 1945, la Fondation Mohammed Boudiaf, ou la fondation el-Mokrani, lire Sylvie Thénault, « France-Algérie, pour un traitement commun d’un passé de la guerre d’indépendance », Vingtième siècle. Revue d’histoire, 2005, n° 85, p. 122.

[7] Benjamin Stora, « Algérie : les retours de la mémoire de la guerre d’indépendance », Modern and Contemporay France, 2002, vol. 10, n° 4, p. 469.

[8] Le Monde, 4 mai 2007.

[9] Selon l’expression de S. Sadi, L’Algérie. L’échec recommencé ?, Alger, Éditions Parenthèses, 1985, p. 138.

[10] « Paradoxes de la démocratisation. L’Algérie au chevet de la science-politique », Pouvoirs, 1998, n° 86, p. 20.

[11] Guy Pervillé, « L’histoire immédiate de la relation franco-algérienne : vers un traité d’amitié franco-algérien ? », communication présentée lors d’un colloque intitulé « Bilan et perspectives de l’histoire immédiate », organisé par le Groupe de recherche en histoire immédiate (GRHI) de Toulouse les 5 et 6 avril 2006.

[12] Al-Watan, 12 juin 2007.

[13] Pervillé, « L’histoire immédiate… », art. cit.

[14] Florence Beaugé, « Alger pose ses exigences pour le traité d’amitié avec Paris », Le Monde, 30 août 2005.

[15] Pervillé, « L’histoire immédiate… », art. cit.

[16] Le discours prononcé par Bernard Bajolet, hier à l’université du 8-Mai-1945 de Guelma. L’ambassadeur de France déclarait que ces journées, de Mai 45 « ont fait insulte aux principes fondateurs de la République française et marqué son histoire d’une tache indélébile ». Et de souligner : « D’ores et déjà, et aussi durs que soient les faits, je peux vous dire, que la France n’entend pas, n’entend plus, les occulter. Le temps de la dénégation est terminé ». « Il faut en finir avec la dénégation des injustices, des fautes et des crimes du passé ». Non sans mentionner toutefois, « les dizaines de civils européens qui ont également été assassinés au cours des affrontements ». Cependant, Bajolet relèvera, en ce sens, la singularité de la situation qui présente le colonialisme, sous un jour sombre, en disant que « le 8 Mai 1945, alors que les Algériens fêtaient dans tout le pays, aux côtés des Européens, la victoire sur le nazisme, à laquelle ils avaient pris une large part, d’épouvantables massacres ont eu lieu à Sétif, Guelma et Kherrata ».

[17] Nicolas Sarkozy, quand dans son discours de Constantine, le 5 décembre dernier, il rendait hommage aux « victimes innocentes d’une répression aveugle et brutale », évoquait « les fautes et les crimes du passé », qu’il avait qualifiés d’« impardonnables » et dénonçait « l’injustice du système colonial ».

[18] Selon Florence Beaugé, Bouteflika demandait à son homologue « un geste significatif » de la France à l’occasion de la signature du traité d’amitié, Jacques Chirac n’était pas loin de l’accomplir mais l’article 4 de la loi du 23 février 2005 aurait tout remis en cause. Voir Algérie de la guerre à la mémoire. Paris-Alger : quel avenir ?, Paris, Éditions du Cygne, 2008, p. 147.

[19] Nadia, 71 ans, infirmière à la retraite. Pendant la guerre, elle travaille dans les transmissions puis en 1958 rejoint le FLN au Maroc. Entretien à Alger en septembre 2006.

[20] L’appel des douze publié par L’Humanité le 31 octobre 2000 parmi lesquels figurent des hommes et des femmes qui avaient milité contre la torture pendant la guerre d’Algérie (Henri Alleg, Germaine Tillion, Pierre Vidal-Naquet et Madeleine Rébérioux) invite néanmoins à ouvrir le débat sur les mythes de l’identité républicaine et du colonialisme. À ce sujet voir aussi Neil Macmaster, « The torture controversy (19982002) : towards a “new history” of the Algerian war ? », Modern & Contemporary France, 2002, vol. 10, no 4, et Frédéric Bancel et Pascal Blanchard, « Une histoire coloniale refoulée », Le Monde diplomatique, juin 2001.

[21] Qui appelle à un travail de vérité, décide de l’ouverture des archives et invite à la collaboration entre historiens algériens et français.

[22] Neil Macmaster explique que le silence sur le sujet tient au fait que neuf généraux qui détiennent le pouvoir auraient eux-mêmes servi dans l’armée française et torturé avant de rallier le FLN, art. cit., p. 456.

[23] Entretien à Alger, octobre 2005.

[24] Beaugé, Algérie, de la guerre à la mémoire, op. cit., p. 149.

[25] Barkan, The Guilt of Nations, op. cit.

[26] Récit recueilli par Anne Nivat, Paris, Fayard et Calman-Lévy, 2001.

[27] Notamment à une fête de l’Humanité en septembre 2000 et lors de son témoignage lors du procès qui l’oppose au Général Schmitt en juin 2003. Voir Sylvie Durmelat, « Revisiting Ghosts. Louisette Ighilahriz and the Remembering of Torture » dans Alec G. Hargreaves (dir.), Memory, Empire and Postcolonialism. Legacies of the French Colonialism, Lahman, Lexington Books, 2005, p. 142-159.

[28] Entretien avec l’auteur à Alger, novembre 2005 et septembre 2006.

[29] Entretien avec l’auteur en septembre 2006.

[30] Cf. extrait d’entretien plus haut : « Mais ça ne dépassait pas la Méditerranée ».

[31] Selon l’expression « restoration of moral balance » de Lee Taft, « Apology Subverted : The Commodification of Apology », The Yale Law Journal, 2000, vol. 109, n° 5, p. 1137.

[32] Ibid.

[33] Parmi les trois militaires qu’elle accuse, le général Massu affirme ne pas avoir été mêlé à la torture et ne pas connaître ou souvenir de L. Ighilahriz. Il ajoute : « Dans son cas, les choses semblent être allées vraiment très loin. Peut-être que son récit est un peu excessif, mais il ne l’est pas nécessairement et, dans ce cas, je le regrette vraiment. Tout cela faisait partie d’une certaine ambiance, à cette époque à Alger », Florence Beaugé, « Le général Massu exprime se regrets pour la torture en Algérie », Algérie de la guerre à la mémoire, op. cit., p. 17. Quant au général Bigeard, il nie en bloc, voir son entretien avec Florence Beaugé, ibid., p. 15-16. Le capitaine Graziani est mort lors d’une opération militaire en Kabylie en 1959.

[34] Nicholas Tavuchis, Mea Culpa : A Sociology of Apology and Reconciliation, Stanford, Stanford University Press, 1991.

[35] Ibid., p. 148.

[36] Ibid., p. 54.

[37] Jean-Michel Chaumont a montré comment les rescapés du génocide nazi avaient pu passer de la honte d’être victimes à la fierté d’être victimes, La Concurrence des victimes, génocide, identité, reconnaissance, Paris, La Découverte, 1997.

[38] Citation rapportée par Sylvie Durmelat, « Revisting Ghosts », art. cit., p. 154.

[39] Titre du livre de Jean-Michel Chaumont, La Concurrence des victimes, op. cit.

[40] Notamment le fait que Jacques Chirac reconnaisse la responsabilité de l’État français dans les persécutions des Juifs. La réflexion de Julie Fette sur les effets de ces excuses sur la société française qui serait davantage réceptive à l’examen du passé peut aussi s’étendre à l’Algérie. Voir le texte de Julie Fette dans Elazar Barkan (dir.), Taking Wrongs Seriously : Apologies and Reconciliation, Palo Alto, Stanford University Press, 2006.

[41] Le Quotidien d’Oran, 27 août 2005.

[42] Pervillé, « L’histoire immédiate de la relation franco-algérienne », art. cit.

[43] Al-Watan, 12 juin 2007.

[44] Ibid.

[45] Propos cités par Guy Pervillé, « L’histoire immédiate de la relation franco-algérienne », art. cit.

[46] Mohamed, 71 ans, retraité, a travaillé dans le transport routier. Ancien condamné à mort. Entretien dans la région d’Alger en septembre 2006.

[47] Nadia, entretien cité.

[48] Hocine, 66 ans, retraité, maquisard en Kabylie. Entretien dans la région d’Alger en septembre 2006. Hocine raconte aussi comment l’instituteur a encouragé son père à le retirer de l’école à l’âge de 13 ans puisqu’il « savait lire, écrire et compter ».

[49] Ali, 71 ans, collecteur de fonds pendant la guerre. Retraité, ancien inspecteur des douanes. Entretien dans la région d’Alger en septembre 2006.

 

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