Écrire la démocratie

R. W. Emerson

mercredi 21 mars 2012, par Thomas Constantinesco

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Lorsque Ralph Waldo Emerson naît à Boston en mai 1803, les États-Unis sont encore un pays neuf qui reste largement à conquérir. Si le souvenir glorieux de la Révolution (1775-1783) est dans toutes les mémoires, la nation est moins tournée vers son passé qu’elle n’a les yeux braqués sur l’avenir, que beaucoup situent alors dans les régions sauvages de l’Ouest, celle-là mêmes que le Président Jefferson est en passe d’acquérir auprès de la France de Napoléon. Le territoire national aux frontières soudain étendues est envisagé comme la terre vierge où doit s’accomplir la promesse démocratique contenue dans la Déclaration d’Indépendance de 1776. Ces enjeux préoccupent assurément la classe politique, mais ils inquiètent également écrivains et penseurs : tout au long du XIXe siècle, la littérature de la nation naissante entreprend d’inventer une représentation de son imaginaire et de proposer un récit qui donne corps à l’idée abstraite d’une communauté de destin. Le Dernier des Mohicans, La Lettre écarlate, Moby-Dick, Feuilles d’herbe : chacune à sa manière, les grandes fictions d’Amérique offrent un espace où l’expérience commune vient se réfléchir et se façonner, de sorte que les lettres américaines participent pleinement au geste de « partage du sensible » qui, pour Jacques Rancière, constitue à la fois le fond de la politique et l’enjeu de toute pratique esthétique [1].

Avec Cooper, Hawthorne, Melville et bientôt Whitman, Emerson est l’une des figures exemplaires de cette « politique de la littérature » [2] qui, chez lui, prend aussi la forme d’une philosophie politique. Après des études de théologie à Harvard et une éphémère charge de ministre du culte, il entame une carrière d’essayiste et de conférencier et on le décrit souvent, avec raison, comme le premier philosophie américain avant William James. S’il n’a jamais cherché à faire école, prônant au contraire le rejet de l’imitation, il reste néanmoins, pour la postérité, le principal représentant du « transcendantalisme », philosophie hybride, autant inspirée de l’idéalisme kantien et des romantiques anglais que du socialisme de Fourier [3]. Considéré par Nietzsche comme « l’auteur le plus riche en idées de ce siècle » [4], Emerson est tout sauf un penseur systématique et son écriture se caractérise par un goût affiché pour le paradoxe et la contradiction. Au milieu du foisonnement de propositions contraires qui fait la trame de ses textes, on peut toutefois déceler quelques motifs obsédants, parmi lesquels la relation entre « individu et société » [5] et la forme de la communauté. Dès son premier ouvrage, Nature, qui paraît en 1836, on perçoit en effet l’intérêt d’Emerson pour ce qu’il appelle le « commun » (common), mot qui en anglais désigne à la fois le champ commun situé en bordure de village et l’ensemble de ces choses ordinaires et triviales qui peuplent la vie quotidienne. Démocratie de l’ordinaire, l’Amérique se fonde sur l’élévation au sublime des objets du quotidien, ainsi que le martèle Emerson à peine un an plus tard dans une conférence restée célèbre et intitulée « The American Scholar » : « Au lieu du beau et du sublime, le proche, le modeste, le commun sont explorés et poétisés. […] La littérature des pauvres, les sentiments de l’enfant, la philosophie de la rue, le sens de la vie domestique, voilà autant de sujets contemporains. […] Je ne demande pas le grandiose, le lointain ou le romantique ; je ne demande pas ce que l’on fait en Italie ou en Arabie, ce qu’est l’art grec ou ce que sont les ménestrels provençaux ; j’embrasse le commun, j’explore et je vénère le familier et le modeste. [6] »

On le voit à ces quelques formules incantatoires, la revendication du commun est une manière pour Emerson de se libérer de l’influence jugée pernicieuse des modèles étrangers, notamment européens, afin de permettre à l’Amérique de s’inventer librement et ainsi parachever, sur le plan culturel et littéraire, ce qui s’est amorcé sur le plan politique avec la Guerre d’Indépendance. Or ce qui vaut pour la nation vaut aussi, et peut-être avant tout, pour les citoyens qui la composent. Chez Emerson, l’individu est appelé à s’autonomiser, à ne compter que sur lui-même : « L’aide ne peut venir que du propre cœur de chacun » [7] ; « Crois en toi-même ; cette corde sensible fait vibrer chaque cœur » [8] ; « Faites votre travail et vous serez plus fort » [9]. Aboutés les uns aux autres, ces aphorismes composent un véritable évangile de la liberté individuelle, car Emerson œuvre inlassablement à convertir ses concitoyens à la doctrine de la confiance en soi (self-reliance), du gouvernement de soi par soi, érigée en nouvelle religion civile. Ce faisant, la souveraineté est transférée du peuple à l’individu lui-même, qui ne respecte d’autre loi que celle qu’il s’est lui-même prescrite : « la seule loi qui me soit sacrée est celle de ma nature […] ; ce qui est juste et bien est ce qui suit ma constitution, ce qui est mauvais, ce qui est contre » [10]. Jouant sur le double sens du mot « constitution », Emerson suggère que les caractéristiques physiologiques d’un individu sont les seuls principes en fonction desquels celui-ci doit régler son existence. Il s’efforce d’arrimer la République au sujet et de repenser le corps politique à partir du corps physique de l’individu. Le contrat social est conçu comme un contrat de droit privé au sens le plus strict : un et indivisible, le sujet de la confiance en soi ne fait allégeance qu’à lui-même et cette libre union de soi à soi doit servir de pierre angulaire à la constitution de l’Union.

Une telle politique du sujet court toutefois le risque mener au repli sur soi au nom d’une autonomie radicale. Elle conduit également à un éloge de la puissance (force, power) que chacun est convié à cultiver afin de préserver sa liberté souveraine. Du même geste, Emerson érige la sécession en loi organique de la nation et les citoyens apparaissent chez lui comme autant d’États isolés, prêts à en découdre les uns avec les autres. Sous le rêve d’une démocratie idéale affleure le spectre d’une guerre de chacun contre tous pour le pouvoir qui menace de désorganiser l’espace social et politique, récriture fantasmatique de l’état de nature tel que le décrit Hobbes et revers terrifiant de l’individualisme pensé comme fondement du vivre ensemble. Il revient dès lors au poète, héros émersonien par excellence, de corriger les dérives de l’individualisme lorsque celui-ci se confond avec l’égoïsme et la recherche de l’intérêt privé. Voyant et visionnaire, il perçoit dans la nature, reflet de son âme, la divinité de l’homme que tous ont en partage : « Au milieu des hommes inachevés, [le poète] représente l’homme complet et il nous instruit, non pas de sa propre richesse, mais du bien commun » [11]. Conscient de l’infinie puissance que ses concitoyens possèdent à leur insu, il a pour tâche de révéler chacun à lui-même afin de refonder une authentique communauté de libres égaux.

Dans cette perspective, la littérature est comprise comme un instrument pédagogique qui doit permettre d’éduquer le peuple à la liberté. Cela revient cependant à le maintenir dans une position subalterne, à l’assujettir à la loi du poète qui le prive de sa parole au motif que seul l’homme de lettres est doué de cette « puissance d’expression » (power of expression) qui le rend apte à gouverner. Du haut de son piédestal, le poète s’arroge le pouvoir et domine les masses populaires qu’il façonne à son image, à l’instar du philosophe-roi qu’institue Platon dans la République. La démocratie rêvée menace cette fois de laisser place à un gouvernement autocratique et quasi aristocratique, vestige de la conception patricienne de la République américaine dans laquelle Emerson a grandi et que ravive l’élection d’Andrew Jackson à la présidence en 1828, lui, l’ancien général, qui a fait campagne sur ses qualités d’homme du peuple et promet l’avènement d’une démocratie que les notables de Nouvelle-Angleterre assimilent au chaos. Mais de même que la Constitution américaine est fondée sur l’équilibre des pouvoirs (checks and balances) qui empêche chacune des trois branches du gouvernement de l’emporter sur les autres, la puissance excessive du poète est contrebalancée par un mécanisme salutaire de « rotation ». Théorisé au XVIIe siècle par James Harrington, l’un des grands penseurs du républicanisme, le principe de la rotation au pouvoir (rotation in office) connaît une grande fortune aux États-Unis. Défendu par Jefferson, puis, comble du paradoxe pour Emerson, par Jackson lui-même, il doit permettre d’assurer l’alternance des représentants et une juste répartition des places au sein du gouvernement. Pour Emerson, il s’agit même d’une loi de la nature (rotation is the law of nature, écrit-il dans Representative Men en 1850), comme si la démocratie représentative était finalement le régime naturel de l’Amérique. Se dessine par là une démocratie en mouvement, toujours inachevée et toujours à construire, qui requiert l’engagement de chacun, à commencer par le lecteur invité à déceler, dans les figures d’une écriture elle-même toujours « en transition », les contours fluides de la communauté imaginée.

Homme de son temps, aux prises avec les débats qui agitent son époque quant à la possibilité de la communauté et qui deviennent toujours plus urgents à mesure que le pays se dirige inexorablement vers la Guerre Civile, Emerson est aussi d’une profonde actualité, car les questions qu’il adresse à la démocratie et les espoirs qu’il place en elle sont aussi les nôtres, et sans doute pour longtemps.

par Thomas Constantinesco

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Pour citer cet article :

Notes

[1] Voir J. Rancière, Le Partage du sensible. Esthétique et politique, Paris, La Fabrique, 2000 ; Politique de la littérature, Paris, Galilée, 2007 ; Aisthésis. Scènes du régime esthétique de l’art, Paris, Galilée, 2011

[2] Voir J. Rancière, Politique de la littérature, op. cit.

[3] Voir B. Packer, The Transcendentalists, Athens, University of Georgia Press, 2007. Pour une introduction en français, voir Y. Carlet, « Le transcendantalisme américain : comment le définir », Critique, n°541-542 (juin-juillet 1992), p. 535-547 ; F. Specq, « Emerson et le mouvement transcendantaliste », in François Brunet et Anne Wicke (dir.), L’Œuvre en prose de Ralph Waldo Emerson, Paris, Armand Colin, 2003, p. 19-33.

[4] Ce fragment posthume est cité dans D. Halévy, Nietzsche, Paris, Grasset, 1977, p. 625.

[5] Voir M. Gonnaud, Individu et société dans l’œuvre de Ralph Waldo Emerson. Essai de biographie spirituelle, Paris, Didier, 1964.

[6] R. W. Emerson, « L’intellectuel américain », Essais, vol. 2, trad. A. Wicke, Paris, Michel Houdiard, 2005, p. 59.

[7] Ibid., p. 61.

[8] R. W. Emerson, « Confiance et autonomie », Essais, vol. 1, trad. A. Wicke, Paris, Michel Houdiard, 1997, p. 30.

[9] Ibid., p. 34.

[10] Ibid., p. 32.

[11] R. W. Emerson, « Le poète », Essais, vol. 1, op. cit., p. 85.

 

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