Hortense Soichet

Intérieurs

Une critique de Thibaud Zuppinger

Date de parution : 27 février 2012

Editeur : Créaphis
Année : 2011
ISBN : 2-354 280-54-3
Nb. de pages : 180 pages
Prix : 25 euros.

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Le travail photographique présenté dans Intérieurs est exposé à Toulouse, à l’espace Ecureuil, à partir du 7 mars 2012.

Une philosophie de l’ordinaire doit elle s’intéresser à l’habiter, au logement, à ce haut lieu de l’intimité, de l’ancrage dans le monde ? On peut sans doute répondre par l’affirmative. Mais quel matériau utiliser, vers quoi se tourner pour mettre en évidence l’ordinaire à l’œuvre dans la pratique de l’habiter ?

Un ouvrage de photographie, récemment paru aux éditions Créaphis, est entièrement consacré à des photos de logements. Pour une réflexion sur l’ordinaire qui souhaiterait se pencher sur la question de l’habiter, il y a là une occasion unique de cerner la spécificité de ce rapport au monde qui passe par l’habitat. Le projet d’Hortense Soichet, pour le décrire rapidement, consiste à photographier des logements : 80 en tout dont 40 composent Intérieurs. « Ce projet consiste à photographier des logements et de tenter de dresser un portrait de ces espaces intimes [1] » Le protocole est immuable : photographie du salon, avec une prise de vue le jour, puis l’on prend connaissance par plusieurs vues du reste de l’appartement. Décrire, de manière brute. Mais la description n’est pas muette. Il y a une mise en langage de l’inscription de l’habitant dans le monde, malgré le monde, et parfois contre le monde. Chaque logement est accompagné d’une brève description et d’une phrase extraite d’un entretien avec l’habitant.

Comment faire pour entrer en contact avec les gens, leur présenter le projet, gagner leur confiance pour exposer ensuite leur « chez soi » au grand jour ? L’ensemble des appartements qui nous sont donnés à voir se situent dans la Goutte d’Or à Paris. Dans ce quartier, réputé difficile, pouvoir pénétrer dans les logements n’est pas évident. Hortense Soichet a ainsi du tisser des relations de confiance, assister aux réunions de quartier, se rapprocher des associations qui agissent au quotidien dans le quartier afin d’être recommandé de proches en proches. On imagine sans peine l’aventure humaine qu’a pu demander la réalisation de ce projet.

S’incrivant dans le prolongement des travaux d’Adget et de Hers, qui demeurent des références dans le domaine de la photographie d’intérieur, Hortense Soichet sait aussi rompre avec respect avec les maîtres, et ce notamment dans son traitement circonscrit à un territoire. Enfin, toujours dans la question de l’intertexte, son intérêt pour la Goutte d’Or, ses enjeux sociaux et les zones de misère qui s’y trouvent rappellent Béatrice Minda sur les habitats précaires. Mais la similitude s’arrête là car Intérieurs n’a pas pour vocation d’être une quête d’identité.

Un espace divisé

La modernité, si l’on se réfère à la conception de B. Constant, s’est constituée sur la division public/privé, mais cette division est à la fois une caractéristique essentielle qui structure cette production, mais également un concept beaucoup plus évanescent et plurielle que ce que l’on pourrait imaginer au premier abord.

L’impression de voyeurisme qui peut se dégager au premier abord de cet ouvrage vient de cette conviction intimement ancré que le foyer est du domaine du privé, que l’on n’a pas à voir sans y être expressément invité. Il existe donc une division principale entre le dehors et le dedans, le chez soi et le public. Mais si cette division est évidente, elle se retrouve aussi à d’autres degrés, au sein de l’habité, qui n’est pas un espace unique, mais voit des divisions interne le traverser.

Le chez soi est le lieu où l’on peut exprimer sa vie loin du regard des autres, c’est le domaine par excellence du privé, du foyer. Cela n’est pas exclure d’emblée sa fonction sociale : le chez soi est aussi un lieu d’apparat et de mise en scène. La fonction théâtrale des appartements bourgeois, dont la disposition est tournée vers la réception est toujours une réalité. L’intérieur peut donc lui-même être divisé en public/privé.

De même, il existe des divisions sexuées, pour ce qui concerne la répartition des objets, les affaires, les produits beautés. Il existe des espaces différents, attribués à chacun. La décoration de l’appartement est parfois l’affaire de l’homme : « la déco, c’est mon mari, parce que moi, c’est pas mon truc. » (p. 90) ou de la femme : « ma femme apporte sa touche féminine avec la décoration ». (p. 30)

La répartition de l’espace prend également en compte les différences de générations. Un tapis de jeu (p. 76), une partie de la bibliothèque familiale (p. 39) ou une chambre (p. 25) est attribué à l’enfant. Ces divisions ne sont pas insignifiantes, bien au contraire. La répartition est un révélateur de la place accordée à l’enfant. Cela peut aller d’une adaptation totale de l’espace pour l’enfant-roi (p. 63) à une portion congrue, quasi inexistante. Bien évidemment, ce n’est pas toujours une affaire de choix, mais aussi de moyen. La division de l’espace, le respect d’une intimité est fortement compromis par un manque d’espace. Quand ces divisions sont quasiment invisibles, c’est bien souvent que nous sommes confrontés à une situation de misère, d’attente, ou de solitude.

Si l’intrusion d’un regard extérieur fait ressortir le droit de l’individu à posséder un lieu de repli qui le coupe de l’espace social, cette coupure peut parfois être vécue comme un isolement désagréable. Un enfermement. La rue peut alors devenir un lieu de fascination. (p. 38) Dans the Death and Life of Great american Cities [2], Jane Jacob propose une véritable apologie de la rue. Pour elle, les contacts dans la rue sont nécessaires, ils servent à constituer une conscience collective, un sentiment de solidarité entre les passants. Bien que la plupart de ces actes soient triviaux, leur somme crée dans un quartier le sentiment de la personnalité collective. Par ailleurs, la rue constitue une protection de la vie privée, car il n’y est pas nécessaire d’ouvrir sa sphère privée pour nouer des contacts. À l’anonymat des administrations qui agissent sur les destins sans que l’on sache quel visage est derrière cette décision, (« ils vont nous reloger, mais on ne sait pas quand, les autres dans l’immeuble, ils sont partis ») répond le tissu humain qui relie les gens du quartier : « un jour on a nous piqué le scooter. On l’a dit à l’épicier d’en bas, et à quelques connaissances du quartier. Le soir même, il était revenu à sa place ! » (p. 63).

Toutefois, à cette division public/privée qui semble aller de soi, l’expérience quotidienne est parfois plus complexe. Le chez-soi n’est pas toujours le lieu de liberté imaginé et l’administration peut encore y régler la vie : « je n’ai pas le droit d’inviter du monde ; il n’y a que l’assistante sociale qui peut monter » (p. 70). Parfois, c’est le dynamisme de la rue qui s’invite dans la sphère privée, mettant à mal la fragile distinction. « lorsqu’on ouvre les fenêtres, on a l’impression de faire partie de la rue, on n’a pas d’intimité. » (p. 150).

La proximité, l’activité sociale peut aussi être un fardeau, et il ne faut pas toujours déplorer l’anonymat de la ville : « je veux m’éloigner de mon travail, parce que si je veux aller au Champion par exemple, je vais serrer dix mains sur le chemin ». Ce que l’étude de l’expérience des habitants révèle c’est que le partage du privé et du public est remis en question par l’intrusion d’un espace intermédiaire grandissant, le domaine social dont les frontières sont particulièrement floues.

De la représentation de soi à l’effacement de soi

Paradoxalement, de cette aventure humaine, le grand absent est l’Homme. Il n’y a pas un chat dans ces photographies, au propre comme au figuré. Il s’agit de pointer ce qu’il y a de plus humain dans le monde, sans montrer justement l’humain : retirer l’homme pour mieux le voir. Redécouverte de l’habitant par le lecteur. Car il est le grand absent de ce recueil, lui sans qui ce travail n’aurait pas de sens. Ce choix peut sembler étonnant – aurait-on perdu en force si on l’avait vu ? Ne font-ils pas partie de cet appartement ? n’est-ce pas eux qui en font des habitats ? Pourquoi vouloir les retirer ?

Peut-être que le but de l’auteur n’est justement pas là. L’intention n’étant pas de singulariser, mais d’ouvrir – de retrouver l’universel dans cet acte d’habiter. De passer de l’individuel au collectif. De faire signe vers une anthropologie qui dépasse les enracinements particuliers. C’est pourquoi il ne s’agit pas d’une collection de portraits d’intérieurs. « Le genre du portrait, dans quelque art que ce soit, témoigne d’un intérêt pour l’individuel ; ce n’est pas seulement l’être humain en général [3] » Il est évident qu’ici, derrière l’individuel, c’est un accès à l’universel qui se dégage.

Redécouverte du quotidien

Dans un premier temps, il peut être intéressant de s’intéresser aux motivations qui ont présidé à ce travail. S’agit-il d’assouvir un instinct voyeur ? de transmettre un message politique ? Pour répondre à ces questions, il est intéressant de savoir à qui elle se pose ? aux lecteurs ? à l’habitant ? au photographe ? Sans doute à tous et à chacun, mais pas pour les mêmes raisons.

Pour le lecteur qui, sans effort, en tournant les pages de l’ouvrage pénètre dans des intérieurs qu’ils ne soupçonnaient pas, dans lesquels il n’a pas été invité, l’instinct voyeur semble être la motivation principale. Voir ce qui ne lui serait pas accessible autrement. Pénétrer l’intimité d’autrui, sans la gêne que Sartre décrit quand le curieux est pris sur le fait.

Constater la diversité des aménagements amène aussi à considérer à quel point son propre aménagement n’est pas le simple fruit de la contrainte des lieux, mais participe aussi d’une forme de choix. Pourtant, l’objectif n’est pas de faire concurrence aux magazines de décoration d’intérieurs. Il ne s’agit pas de puiser des idées pour faire plus vrais, plus authentiques, plus roots ou hipsters. Certes, ces images sont vraies, authentiques – mais elles n’ont pas une intention a priori. Elles ne sont pas proposées comme modèles, mais comme documents bruts.

Évidemment, face à la misère criante qui se dégage de certaines photographies (155-157), aux papiers peints déchirés, aux étais qui rythment la perspective, une prise de conscience sociale ne peut manquer de naître. Il est des endroits où il ne fait pas bon vivre. Certaines scènes sont particulièrement émouvantes, laissant transparaître le renoncement de certains à habiter un lieu qui leur ressemble. Mais là encore il ne s’agit pas d’exposer la misère pour elle-même, ou par contraste avec l’aisance dont témoignent d’autres appartements.

Mais à trop se focaliser sur le lecteur/visiteur, on en oublierait presque l’habitant. Qu’en est-il pour lui, qui ne figure pas sur la photographie ? Qu’est-ce que cela représente pour lui cette entrée dans son intimité, dans le but, avoué, de la rendre public. Car il ne s’agit ni plus ni moins que d’une exposition sur la sphère publique de la sphère privée.

Ce qui rend l’art de la photographie aussi « magique », c’est sans doute cette capacité à capturer le subjectif et à le rendre objectif. C’est bien de cela dont il question dans cet ouvrage : représenter le quotidien, c’est-à-dire le présenter une seconde fois, afin de le rendre plus visible, comme si la bulle de l’ordinaire nous empêchait de le voir. La mise sur pellicule de l’ordinaire dans lequel certain habite peut créer un choc. Ainsi, la mise en parallèle p. 162 à 166 de deux séries de photos du même appartement est particulièrement intéressante : « Je voulais te dire que les photos m’ont choqué ; merci parce que grâce à toi j’ai tout refait : déco, peinture et rangements. D’ailleurs, j’aurais voulu savoir si ça t’intéresse de refaire des photos. »

Par la photographie, l’acteur/habitant devient aussi spectateur/visiteur de son propre ordinaire. Ordinaire qui ne devient visible qu’en le détruisant. Le terme de choc qui est employé ne doit sans doute pas être pris à la légère. Il semble nécessaire de briser la bulle d’évidence qui recouvre le quotidien, pour enfin le percevoir en tant que tel.

Cette double série de photographies est aussi l’occasion de se rendre compte de la richesse d’un intérieur. En 7 photos, on pense avoir fait le tour d’un studio de 8 m2 – et pourtant, le second set de photos n’est pas identique. En fait, seule la photo d’introduction est prise avec le même angle – démontrant s’il en était encore besoin l’incroyable polymorphisme de l’habitat.

« Grâce à toi j’ai tout refait : déco, peinture et rangements ». Que faut-il entendre par refaire la décoration ? Quel sens accorder à cette formule toute faite ? Les photos de détails nous aident à saisir le sens. Il s’agit ici de balayer l’amoncellement de boîtes, emballages et cartons qui s’entassent partout pour dégager un espace, sur une étagère par exemple, pour exposer de l’inutile. Non quelque chose qui a été utile et qui est maintenant bon à jeter, mais bien de l’inutile en soi. Voulu comme tel. Ici des micros exposés sur une étagère, une loupe sur une boîte. Refaire la décoration, ce n’est pas simplement ranger ou réordonner, c’est se réapproprié son espace en installant des aires d’esthétique, qui ne sont pas la simple expression de besoins naturels.

Les lecteurs les plus attentifs, qui prendront le temps d’apprivoiser l’immense travail présenté dans l’ouvrage, pourront accéder à tout un réseau de correspondances souterraines qui parcourt le livre. Parmi les plus évidentes, outre le dyptique final, du studio avant/après, on observe que l’appartement photographié p. 107 possède un espace identique à celui p. 111, en effet, il s’agit d’appartements jumeaux, situés l’un au dessus de l’autre. Ce rapprochement met en évidence à quel point la disposition des murs dicte l’occupation, et a contrario souligne d’autant mieux les interstices où l’homme peut exprimer ses choix comme dans le cas de ce logement : « ce qui nous intéresse dans cet appartement, c’est d’apprivoiser l’espace tel qu’il a été conçu par les architectes dans les années 1930 ». Plus subtil, il est possible de discerner que l’appartement p. 131, accueille la famille qui était en attente de relogement p. 127. En effet, la table, les deux chaises et le poste de télévision sont les mêmes.

La question du rapport avec le monde : l’inscription

L’ensemble des appartements qui nous sont donnés à voir se situent dans la Goutte d’Or. Cette inscription géographique, quasi administrative, permet de canaliser l’immensité subjective de ce qui est en jeu. L’objectivité est exacerbée, menant ainsi à exclure de l’objectif de l’appareil le subjectif par excellence ; l’habitant. De même, il n’y a pas de mise à distance de la réalité par des effets. Rien de théâtral dans le choix de l’angle. Le salon n’est pas une pièce de théâtre où des êtres humains, réduit à la pièce qu’il habite, viendrait nous jouer un semblant de vie avant que l’on tourne la page.

Il se dégage de l’ensemble une volonté de neutralité. Or cette réalité de l’habité n’est pas sans vie, bien au contraire. En présentant des lieux de vie, c’est beaucoup plus qui nous est donné à voir, car il y a aussi des vies qui se déposent et se transmettent dans ces photographies.

L’inscription dans un lieu

L’intérieur présenté p. 46 témoigne ainsi d’une volonté exacerbée de laisser une trace, presque de manière exubérante. C’est une part de soi, de son identité, qui se traduit parfois par une difficulté à jeter les anciennes paperasses. Cette inscription passe aussi par un bibelot, souvenir d’enfance, d’une période révolue, qui crée une continuité objective, tangible entre le passé et le présent.

Le choix des couleurs du salon constituent aussi une manière d’affirmer son identité, sa culture. P. 15 et 111, l’organisation des canapés en cercle dans le salon, avec une dominante verte évoque une culture arabo-musulmane. Mais l’intérieur peut receler d’autres signes d’appartenance à une communauté, nationale (un drapeau comme à la p. 69) ou religieuse (un crucifix par exemple p. 23)

Si cette inscription dans le lieu se fait souvent à l’échelle de l’appartement en entier, parfois, les contraintes économiques amènent à sélectionner les lieux d’inscription. Dans ce cas le foyer quitte le salon pour se réfugier dans la chambre : « on refait la chambre, je ne veux pas avoir l’impression qu’on dort dehors » - p. 50. Il s’agit de concentrer les efforts pour créer un foyer, envers et contre tout, car ce qui est en jeu c’est une part de la dignité.

À cette tendance spontanée de l’homme de laisser une trace de son passage, d’aménager son lieu de vie en fonction de sa culture, de son appartenance, de son passé, s’oppose les lieux conçus comme transit. Ceux là se manifestent en étant trop vide, ou trop propre, manifestant une nostalgie d’un ailleurs qui parasite ce mouvement d’appropriation qui constitue l’habiter. P. 23 « cette année on va décider si on rentre en Pologne ou si on reste en France ».

Les traces

La chose la plus marquante de cet ouvrage est, nous l’avons déjà souligné, l’absence criante des habitants. Ce choix permet ainsi de pouvoir accéder à l’intérieur, pour lui-même, et non comme le fond secondaire où se dégage le portrait. Mais ce choix fait ressortir de façon d’autant plus forte les traces de présences. Les traces pouvant renvoyer à des localisations spatiales ou temporelles.

En ôtant les habitants, l’un des buts de ce projet est sans conteste, de faire sentir au lecteur l’universalité de cette pratique – la dimension humaine qui y est attachée. Mais cette visée vers l’universel a besoin d’un ancrage concret. Ainsi, ce projet reste fortement lié à un endroit. Il est situable géographiquement : il s’agit de la Goutte d’Or, ce qui donne une cohérence « administrative », qui fait d’autant mieux ressortir la diversité des habités pour une zone donnée. Les plans de Paris sur les murs (pp. 55 ; 91 ;104 ;120). Nous sommes confrontés à un habitat urbain, donc dans sa très grande majorité, un habitat vertical et ceci se donne également à lire. Par les fenêtres, lorsque l’on voit des grues (p. 163) ou que l’on aperçoit la cime des arbres il est aisé de deviner que nous sommes dans les derniers étages. Nous ne sommes jamais nulle part, dans un espace acontextuel. Et il faut du temps pour le parcourir. Certes le passage par le papier change la donne, mais il a fallu du temps pour accomplir ce projet. Et cela aussi laisse d’innombrables traces. La présence des occupants est suggérée, mais jamais présentée.

Si l’ensemble des photos est prise à la lumière naturelle, une série de photos (p. 87-88), elle, est prise à la nuit tombée, rappelant que l’atmosphère d’une pièce n’est pas seulement dépendante de l’aménagement, mais évolue aussi en fonction des rythmes naturels.

Les passions, le futile et l’utile. Articulation du subjectif et de l’objectif

Le choix d’un appartement, si le choix est possible, possède un versant objectif : il doit être dans ses moyens (c’était le seul quartier où je pouvais me payer autre chose qu’un placard à balais – p. 26). Le versant subjectif renvoie quant à lui aux possibilités d’appropriation ; s’il convient, a priori, pour supporter l’inscription d’une existence : « apprivoiser l’espace » – p. 138 ; « en faire quelque chose de bien » – p.142.

L’habité est le résultat d’une intrication entre l’objectif et le subjectif, sauf lorsque des obstacles (souvent d’ordre économique) viennent contrarier cette tendance. L’ensemble de ces photographies nous renseigne sur les goûts et les passions des gens, non sur telle ou telle passion mais sur la place qu’un intérêt peut occuper dans une vie comme dans une pièce. On se surprend à chercher les objets relégués, oubliés.

La décoration est sans doute l’acte le plus évident d’appropriation d’un espace, pour le faire sien, le façonner à son image. Il existe une dimension de gratuité dans la décoration qui nous arrache au caractère pragmatique de l’appartement comme machine à habiter. Une intention dont la gratuité rompt la chaîne du besoin et du nécessaire.

Le reflet de l’extérieur – l’habité : témoin de la société

Si on marque de sa personnalité le lieu où l’on est, l’inverse est aussi vrai. G. Simmel, dans les grandes villes et la vie de l’esprit [4], constate que les grandes villes influencent le rapport que l’homme peut entretenir avec le monde. En effet, elles éprouvent l’affectivité par une intensification de la vie nerveuse. Les sollicitations incessantes du mouvement urbain finissent par produire une forme d’indifférence. Le mode de vie urbain moderne introduit dans l’individu des différences profondes dans la perception, dont les conséquences se font sentir jusque dans la vie morale.

On observe ainsi la pénétration dans les foyers de grandes tendances qui sont devenues les symboles de notre époque. Quel foyer n’a pas un ordinateur ? un téléviseur ? objet qui parfois représente la seule ouverture vers l’extérieur, dans des situations économiquement difficile, où un ticket de métro pour se promener représente un effort financier.

Tocqueville, dans son analyse de la société démocratique avait mis en garde contre un despotisme doux, qui s’insinuerait dans les replis de la sphère privée, non pour tourmenter ou faire régner la terreur, mais pour aider, accompagner, prévenir. Cet avertissement de Tocqueville s’incarne également dans cette production photographique. Qui ne sait, à force d’entendre les campagnes de prévention, qu’il faut placer les médicaments hors de la vue des enfants ? Ainsi la place des médicaments même change selon la présence ou non d’enfant, laissés en vrac (p. 163) ou soigneusement entassé au sommet du meuble le plus haut, le réfrigérateur (p. 19). Les normes de prudence ont été assimilées, intégrées dans les logements.

Permanence de l’habité et imaginaire de la ville

Un foyer, ce que l’on peut nommer un « chez-soi », c’est bien plus qu’une machine à habiter contrairement à la définition qu’en donne Le Corbusier. Pour reprendre le vers d’Hoderlin, l’homme habite en poète. C’est-à-dire qu’il insère son existence dans un tissu sémantique, des représentations, une permanence des imaginaires.

L’identité d’un individu est un mélange de permanence et de changement. Je suis mes souvenirs, mon passé, donc, pour ainsi dire, ce que je ne suis plus mais que j’ai été. Il en va de même pour les objets et les espaces. Ainsi, les appartements sont parfois perçus comme ayant une identité propre et qu’il convient de respecter : un des habitants témoigne « on a l’impression d’avoir sauvé cet appartement » (p. 118). La première fonction d’un lieu semble parfois imprégner le lieu, devoir guider ses futures fonctions : « ici, ça a toujours été un lieu de travail. Avant, c’était une menuiserie. » (p. 34).

Ce qui est vrai pour un appartement, est aussi vrai pour un quartier, qui survit dans l’imaginaire de ses habitants : le quartier a changé, avant l’ambiance du quartier était différente. (p. 58). Ces réflexions manifestent toutes que l’homme ne décide pas seul de son environnement, il se met aussi à l’écoute de ce qui lui est donné de l’extérieur, il s’inscrit dans un passé, un imaginaire, un monde commun partagé. Qu’il soit valorisé ou critiqué.

Conclusion

Au terme de ce parcours au cœur de l’ordinaire, nous aimerions souligner toute la richesse et l’importance du projet d’Hortense Soichet. À l’heure où plus de 70% des citoyens européens vivent en zone urbaine il est nécessaire de montrer que l’habitat, ce n’est pas que des maisons, c’est aussi des hommes. Si notre propos insiste beaucoup sur le fait que les hommes sont absents/présents, on peut se demander qui l’emporte ici : l’absence ou la présence ? Le pari de cet ouvrage est précisément de faire ressortir la présence ordinaire des habitants, celle qu’on ne perçoit que difficilement lorsque le regard s’attache et se limite à l’habitant. Au-delà du logement se situe l’habiter. C’est pourquoi la démarche d’Intérieurs est aussi importante, car elle fait glisser le regard vers ce qui fonde la vie, l’assoie, la rend possible, l’ancre dans le réel. En mettant en avant l’ordinaire et ses traces, Hortense Soichet nous permet de passer de l’habitant à cette notion plus évanescente qu’est l’habiter.

Ainsi le visiteur idéal de ces « intérieurs » doit se garder de toute idée préconçue en entamant cette promenade. Nous sommes confrontés à la fois à un ouvrage froidement objectif, sans mise en scène et qui dans le même temps se révèle incroyablement sensible à l’inscription humaine, à ces traces qui se déposent, ces tranches de vies qui s’exposent, nues, sous nos yeux. Encadré par un protocole aussi objectif et impersonnel que possible (retrait des habitants, pas de dramatisation de la photo, le même protocole) ce qui nous est donné à voir dans cet ouvrage renferme en réalité une sensibilité extraordinaire. Cet ouvrage est quasiment inépuisable, à l’image de ce qu’il photographie et qui est commun à tous : l’ordinaire, le quotidien.

Une critique de Thibaud Zuppinger

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Pour citer cet article :

Notes

[1] Cité p. 4.

[2] J. Jacobs, The Death and Life of Great American Cities, New York, random House, 1961.

[3] Définition du portrait dans Etienne SOURIAU, Vocabulaire d’esthétique, Paris, PUF, 1990, p.1161-1162.

[4] Il s’agit d’un corollaire à son ouvrage majeur, La Philosophie de l’Argent, 1900.

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