Bienvenue dans la nouvelle lutte des places !

mardi 3 janvier 2012, par Michel Lussault

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Depuis quelques mois, on observe l’expansion fascinante d’un nouveau style de manifestation politique ; parti d’Europe, il s’est diffusé avec succès jusqu’aux Etats-Unis, où il s’est déployé de nouvelle manière avant que de revenir derechef, ainsi enrichi, en Europe. En de nombreux pays, donc, des occupations publiques s’imposent et durent. Des individus librement rassemblés, sans ancrages politiques clairs, sans motivations classiques, comme celles pouvant provenir de la volonté de suivre le mot d’ordre d’un syndicat ou d’un parti politique (même si l’on constate l’efficacité des appels circulant dans des réseaux sociaux internet), se regroupent sur une place, dans un jardin, au centre d’une ville, en général dans un lieu emblématique de celle-ci, et l’occupent, l’investissent des jours, des semaines durant.

Drôles d’occupations

Ainsi se pérennisent d’étranges assemblages, inédits, d’insolites campements urbains, regroupant ceux que la presse appelle, notamment en Europe, les Indignés. La désignation est commode, car en directe référence au livre à succès de Stéphane Hessel. Mais ce n’est pas forcement celle que les acteurs de ces groupes se donnent, en particulier aux Etats-Unis, où les appellations « Occupy » et « We are the 99%  » sont plus usitées. Toutes ses situations voient se reproduire les mêmes types d’organisation et de fonctionnement « autogérés ». Les réseaux sociaux et la sphère internet constituent à l’évidence les vecteurs des effets d’imitation spectaculaires qui harmonisent, à l’échelle mondiale, ces géographies protestataires et les comportements ad hoc et recyclent rapidement ici, la nouveauté expérimentée avec succès là. Comportements assez étranges au demeurant, qui me semblent moins « revendicatifs » (car que revendique-t-on au juste ?) qu’expressifs (il s’agit d’abord d’exprimer quelque chose).

Toutes ces manifestions collectives, ces configurations spatiales de mécontentement, sont observées certes avec surprise, mais le plus fréquemment sans agressivité, voire avec une réelle connivence, par la plupart des autres citadins — les riverains mis à part, plus volontiers alarmés et critiques. Les autorités, quant à elles, s’avèrent quelque peu désarçonnées, ne sachant trop comment traiter ces épisodes et découvrant vite qu’on peut difficilement leur appliquer les méthodes classiques de gestion policière de l’ordre public, ne serait-ce que parce qu’il est difficile de vraiment qualifier le type de trouble que de telles réunions d’individus constituent. Pourtant, leur réponse première est souvent de tenter de faire déguerpir les occupants, tentative un peu pathétique et qui montre que les pouvoirs publics ne prennent pas la mesure de ce qui se passe. Ensuite — ce d’autant plus que les exemples se multiplient et que les institutions apprennent, elles aussi, et tirent les leçons de ce qui se passe ailleurs — s’engagent des jeux plus ou moins subtils de négociations, comme à New York. Là, si le site de Zuccotti Park s’avère très surveillé (les policiers en grand nombre veillent en particulier à ce que des attroupements ne se créent pas aux marges de la zone occupée), la mairie a finalement accepté le campement, mais en obtenant des garanties quant aux usages « civils » (avec des transactions permanentes concernant le bruit, les autorités souhaitant limiter les manifestations sonores à 2 heures par jour, les occupants demandant 4 ou 5 heures), à la salubrité (nettoyage régulier de la place et des abords), et aux « bonnes mœurs ». Notamment, a consommation d’alcool et de drogue est proscrite. Lors de mon enquête sur place (23-28 octobre 2010), j’ai pu constater le zèle avec lequel les occupants s’attachaient à satisfaire ces demandes (allant jusqu’à exclure du campement des contrevenants).

L’embarras saisit aussi un grand nombre d’analystes. Trop souvent, on se contente de décrire le phénomène, on y injecte du jugement de valeur clivant (pour les uns on aurait là les prémisses d’un vaste mouvement libérateurs des peuples du joug du capitalisme financiarisé, pour d’autres il faudrait y voir un ramassis d’inactifs entravant la bonne marche de sociétés en proie à des problèmes bien plus préoccupants). Mais il me semble que, en bien des occasions, on passe à côté de ce qui doit faire réfléchir. Parce qu’on ne s’arrête pas sur ce qui est au cœur des ces manifestations : ce que je nommerai la puissance politique intrinsèque de l’espace social.

Notons que je ne crois pas justifié de confondre ces occupations avec les phénomènes de mobilisation de masse qu’on a pu connaître lors des dites « révolutions arabes » de ces derniers mois : dans le cas de celles-ci, un ennemi était désigné, ses lieux de pouvoir étaient bien connus et constituaient des cibles identifiables. Par ailleurs, les occupations ne participèrent pas exactement du même registre de spatialité et de temporalité que celle des « indignés » ou équivalents, ne serait-ce que parce qu’il fallait composer avec les forces de l’ordre et/ou l’armée et/ou les milices — ce qui poussait à avoir un rapport avec la violence, effective ou éventuelle, très différent du postulat non-violent qui fonde la plupart des actions d’occupation.

Dans le monde arabe, on a eu plutôt affaire à des mouvements de contestation révolutionnaire assez classiques, destinés à chasser un gouvernement liberticide et corrompu. Dans le cas des rassemblements « spontanés », quoique très organisés et très médiés par les réseaux sociaux, naissant au sein de sociétés démocratiques, qui est l’ennemi, quel visage possède-t-il, quels sont les lieux visés, quelle montée en généralité de l’action prévoit-on, quel terme se fixe-t-on ? Tout cela est beaucoup plus flou.

Mais ces occupations paraissent aussi assez décalées des types classiques, en régime démocratique, de mobilisations de rue, ou même des Sit-In dont on sait le rôle qu’ils ont pu jouer dans l’histoire. Elles diffèrent aussi, même si elles en reprennent certains traits, des actions d’association luttant pour le droit au logement, dont en France celles menées, par exemple, pas les Enfants de Don quichotte et le Dal, constituèrent des occurrences récentes — mais on peut recenser de nombreux cas bien plus anciens et pas seulement pour le coup dans les pays « développés ».

La composition des campements, en Europe et plus encore de ceux qui se réclament de la mouvance nord-américaine « Occupy », sur laquelle je me focaliserai, nous montre le plus souvent que ceux qui s’assemblent (sans se ressembler, comme on le verra), ne correspondent pas totalement à la « clientèle » habituelle des manifestations de rues. On trouve en effet une surreprésentation de jeunes adultes, souvent issus des classes moyennes, fréquemment dotés d’un bagage universitaire, et sans affiliations très claires à des syndicats ou des partis politiques ou des mouvements de défense de droits, qui traditionnellement encadrent les cortèges. En revanche, un nombre important de ceux qui campent est dans une position de fragilité au regard de l’emploi — ce qui ne veut pas dire chômeur, en l’occurrence.

Par ailleurs, il est frappant de constater que les mots d’ordre ne sont pas vraiment ciblés sur une demande de droits spécifiques, de conservation d’acquis ou de reconnaissance civile (comme on a connu lors du mouvement pour les droits civiques aux États Unis). Il s’agit plutôt d’exprimer ce que l’on pourrait nommer des méta-demandes. C’est peut être ce qui explique que pour l’instant, les représentants des groupes sociaux les plus pauvres et des minorités raciales, sont très peu présents, et à l’évidence ne souhaitent pas encore changer d’attitude. Enfin, si les mouvements revendicatifs ordinaires ne répugnent pas à l’occupation, celle-ci concerne le plus souvent les usines, les entreprises, les sièges sociaux, voire les édifices institutionnels, bref les moyens de production et les lieux de pouvoir, mais très rarement les espaces urbains sinon « publics » stricto sensu (certains, appartiennent à un propriétaire privé, comme Zuccotti Park, ou comme la place devant la Cathédrale Saint-Paul à Londres) du moins tous ouverts au(x) public(s). L’installation « au dehors », à l’extérieur, est ici une différence de taille. L’occupation devient ici une activité de plein air, exposée au vu et au su de tous.

Une nouvelle subjectivité politique

Mais au juste, que cherche-t-on à obtenir par ces campements publics ? A Zuccotti Park, si l’on examine ce qui est réclamé et discuté, lors des réunions nombreuses qui scandent les journées des occupants, tout paraît à la fois tantôt bien vague, très général, tantôt pointilliste — une liste à la Prévert de demandes de détail, accompagne souvent les plus grandes exigences globales. Plus encore, à lire les productions écrites (qu’elles soient diffusées par internet, imprimées sur des tracts, écrits sur des panneaux et des banderoles brandies), à écouter les slogans scandés par les occupants et à suivre les discussions qui se déroulent in situ, on est frappé du caractère hétéroclite, voire contradictoire, de ce qui s’énonce. Il serait donc illusoire de croire que dans une telle « foire à tout », une véritable unité de point de vue se retrouve dans toutes les prises de position de chacun des individus assemblés.

on retrouverait cette caractéristique dans toutes les occupations, en tout cas en Amérique du Nord — mais je pense aussi en Europe continentale, même si là la présence des partis d’extrême gauche conduit à l’existence d’une rhétorique politique plus identifiable, mais qui demeure en général impuissante à intégrer la variété des expressions et des opinions dans le même moule du discours anticapitaliste standard. Aux États-Unis, les occupations sont en quelque sorte allégées de ce poids du trotskisme (quelques mouvements anarchistes sont toutefois discrètement présents), et de ce fait les vulgates révolutionnaires ne font pas écran. Ce qui permet de mieux saisir le réel radicalisme qui procède de l’installation urbaine, mais qui procède d’autre chose que de l’auto-affirmation de radicalité émanant habituellement des groupes gauchistes.

Certes, à observer les choses de près, on comprend qu’il existe une sorte de plus grand dénominateur commun puisqu’on stigmatise, peu ou prou, le « système » financier, (mais, pas forcement en Europe et pas en général aux Etats Unis, avec la volonté de supprimer le capitalisme). Cependant, cette unité de façade ne dissimule pas les différences évidentes de sensibilité que d’ailleurs personne ne songe à escamoter. C’est très net à New York, où une couronne de protestataires compose, à la lisière de la petite place, pour le plus grand bonheur des passants (et des bus à impériale pour touristes qui s’arrêtent désormais pour voir et photographier l’occupation dont tout le monde parle), une saisissante chaine humaine, qui agrippé à sa pancarte sur laquelle un slogan incisif et souvent emphatique est écrit, qui tenant sa table et proposant tract et discussion, qui encore haranguant les passants et les badauds.

Là, s’expose un compendium d’un grand nombre de revendications « contre » envisageables aujourd’hui aux États-Unis. De vieux Hippies anti CIA voisinent avec des chômeurs et des travailleurs pauvres, qui jouxtent des antimilitaristes, battant le pavé au côté de quelques anarchistes qui tentent de politiser un peu l’affaire, eux-mêmes bordés par des adeptes de la théorie du complot du 11 septembre réclamant une enquête impartiale sur les attentats du World Trade Center, ce qui est assez culotté, à quelques encablures du mémorial récemment inauguré, non loin de militants Pro-Choice, ou de tenants du libre accès au système de soin ou à l’école. Et bien sûr tout cela entrelardé par des hérauts du : « Nous sommes les 99% » et qui en donnent un grand nombre de variations possibles..

Ce slogan doit nous arrêter. Il est très efficace, mais en général sans beaucoup de consistance, sans beaucoup de fondements, ce qui explique qu’il semble faire consensus — même des tenants des Tea Partys s’y retrouvent. Au vrai beaucoup de passants, d’observateurs et tout simplement de citoyens semblent y adhérer. Jusqu’à un nombre substantiels de personnes appartenant à la mauvaise communauté des 1%, c’est-à-dire des millionnaires et milliardaires qui disent comprendre, voire soutiennent, voire financent les occupations. On sait à ce sujet qu’OccupyWallStreet a reçu plusieurs millions de dollars de don, dont la gestion est embarrassante puisque le mouvement ne possède ni de structure claire ni de personnalité morale pouvant assurer la chose. La puissance de l’affirmation « Nous sommes les 99% » tient du Gimmick, et la phrase tend à devenir une sorte de marque, de logo, comme au demeurant « Occupy » le devient — et l’industrie du T Shirt et du badge s’en est immédiatement emparé, avec succès. Au reste, il s’avère aisé pour tout un chacun de se retrouver dans cette quasi-totalité de l’humanité opprimée. Avec un si petit nombre de méchants, il est assez facile de se sentir dédouané de toute responsabilité. On le sait, l’enfer c’est toujours les autres.

Il n’en reste pas moins que ce mantra — dont on va analyser bientôt une intéressante déclinaison — doit être examiné avec attention. Il me semble qu’il manifeste la justesse des analyses de Pierre Rosanvallon, notamment celles qu’il a données dans son livre La société des égaux [1]. Rosanvallon souligne avec justesse que les inégalités deviennent destructrices des sociétés à partir du moment où elles empêchent des individus de se sentir semblables aux autres. L’accentuation des inégalités depuis un peu plus de deux décennies, au bénéfice d’une infime minorité de très hauts revenus, aurait ainsi érodé d’abord puis et sapé la capacité de constituer une société politique de semblables au profit de l’exaspération des singularités.

« We are the 99% », exprime ce moment où des citoyens, notamment ceux des groupes sociaux moyens qui éprouvent un déclassement (réel ou/et ressenti), prenant conscience de l’atomisation de la vie sociale et politique, et y trouvant la marque des inégalités (celles produites par le libre jeu des marchés financiers), tentent de reconstituer un collectif. C’est-à-dire de recréer un société politique qui peut dire « nous ». Et ce quitte à oublier (à vouloir faire oublier ?), par leur inscription dans une communauté de victimes, (celles de la rapacité des 1%), la part de responsabilité qu’on pourrait bien vouloir imputer à un grand nombre de membres des 99%, notamment les classes moyennes salariées consuméristes. Je crois d’ailleurs que cette phrase entre en résonance avec l’incipit du préambule de la constitution américaine : « We, the people… » et retrouve ainsi une base mythologique de la culture politique des États-Unis, relie ces occupations à cet épisode fondateur où les américains se constituèrent en société politique.

Mais pour autant, et c’est là où la chose devient particulièrement intéressante, dans cette occupation, il ne s’agit pas de trouver une impossible synthèse, il ne s’agit pas de consensus. Cette affirmation du « nous » ne signifie pas qu’il faille renoncer à l’expression des différences, de toutes les différences envisageables, et donc de renoncer à la manifestation des singularités, bien au contraire. En la matière, l’examen du blog photographique « We are the 99%  », issu d’OccupyWallStreet, est particulièrement instructif. Ce blog est constitué d’une série de photographies de panneaux de cartons, de feuilles de papiers de toute taille, sur lesquels des occupants ont écrit, plus ou moins longuement, leur situation et leur revendication. Il est fascinant d’y trouver une confirmation éclatante de l’extrême variété des postures et des demandes — en même temps que celle de l’importance prise par les jeunes issus de la « Middle Class  » urbaine. Mais, ici, ce qui m’intéresse est moins le contenu que la signature. En effet, si de nombreux panneaux sont « griffés » par le rappel très visible du slogan générique « We are the 99%  », plus nombreux encore sont ceux dont le texte s’ouvre ou se conclut par : « I am the 99%  ». Dans cette affirmation, comment ne pas lire certes l’appropriation, mais surtout l’individualisation, la manifestation d’une singularité revendicative, qui se dresse sur les fondements du « nous » ?

On découvre là un alliage subtil entre le « je » de l’individu et le « nous » du collectif — bien éloigné du holisme et de l’homogénéité de la « classe », ce qui fait que je pense qu’il est erroné d’interpréter ces phénomènes en termes de renouveau de la lutte de classes. Cette expression du « je » tend au demeurant à devenir majoritaire ; n’y-a-t-il pas un risque qu’elle dévore ce nouveau « nous », fragile autant que vague ? C’est peut-être là qu’intervient une première fois la dimension spatiale. En effet, ce qui soutient le « nous », le matérialise, ce qui rend tangible, sensible et actif le collectif dans la sphère communicationnelle et dans le champ politique, le protège en quelque sorte des excès de la manifestation des singularités : c’est l’espace de l’occupation. L’espace matériel sert donc ici de médium à la mise en scène de ce nouveau collectif politique, à lui donner du corps, de la consistance ; il fait image, il incarne — et l’on retrouve là une des fonctions majeures de l’espace géographique : assurer le régime de visibilité des réalités sociales [2].

Mais, dans le même temps, l’unité de lieu qui enserre et exprime cette unité d’action permet également que le Babel des revendications hétéroclites soit, lui aussi, sensible. Zuccotti Park c’est donc à la fois l’espace du « nous » qui entend rendre le monde commun plus vivable et l’espace de toute la diversité des singularités saillantes de ce nous, qui en émanent tout en le constituant. C’est l’espace de la société des égaux — égaux mais pas uniformes. C’est l’espace de la lutte des places, qui l’emporte sur la lutte des classes. Oui, ce qui importe, par cette occupation spectaculaire (car on a le sens du spectacle, mais ici un spectacle sérieux, et même un peu triste, bien éloigné des pochades estudiantines des mouvements de jeunes issus des années 1960) et très « parlante » (car on y parle beaucoup, sans craindre l’emphase et même en la recherchant, car elle permet de donner une forme efficace, celle du slogan, à tout propos), c’est d’exprimer du même coup la parole cohérente des 99% et la multiplicité indéfinie des voix qui la soutiennent, la composent, l’interprètent. L’essentiel c’est justement d’être tout à la fois unis et polyphonique.

Ainsi, quelques milliers de gens peuvent, tout en affirmant, chacun, leur conscience propre et leur différence, prétendre manifester l’opinion de presque tous les humains sur la terre. Comme si les occupants devenaient, par le seul fait de constituer une assemblée in situ et de l’organiser dans la durée, de « prendre place » dans la ville, non pas les représentants élus mais les porte-voix situés des 99% de terriens. Et des porte-voix dont le message est que peuvent et doivent co-habiter, c’est-à-dire, au sens strict, occuper le même lieu, la volonté générale (nous sommes) et l’affirmation individuelle (je suis).

On constate donc à Zucotti Park comment une toute petite fraction de société (car ce square est petit, 3000 mètres carrés environ, et quelques centaines de personnes seulement y campent, le contraste entre la taille de l’occupation et l’ampleur de son écho médiatique étant saisissant) s’arroge le droit de parler au nom de l’humanité, alors que chaque être singulier qui compose le collectif revendique aussi le droit de parler pour lui-même. D’ailleurs, on se doit de remarquer qu’aucun occupant n’entend s’exprimer au nom de l’occupation. Chacun s’exprime en son nom propre : il n’y a pas de délégués officiels, pas de ligne directrice de ce qui serait un discours unifié — hors la référence aux 99% Une nouvelle subjectivité politique s’affirme donc, un nouveau type de rapport entre l’individu et le groupe d’action auquel il participe pleinement, en acceptant les règles imposées par la nécessité de rendre pérenne l’occupation, mais sans renoncer à sa pensée et à sa parole.

Du bon usage du ralenti

C’est peu dire qu’il s’agit là d’une expérience politique radicale, tant elle est décalée, en rupture avec la logique de représentation démocratique. Et ce encore plus si l’on considère le rôle que joue l’espace dans ce processus. Il n’est pas accessoire, mais essentiel. A un point tel qu’avec OccupyWallStreet, le campement, l’installation urbaine, devient sa propre finalité ; il ne sert pas une cause, il est la cause, il est en lui-même protestation. Ainsi, ce qui compte est d’apparaître, de s’imposer dans l’espace public concret — pas la sphère publique abstraite du champ politique, mais ce bon espace matériel de la vie urbaine de tous les jours — et d’y palabrer, de discuter de tout, sans autre but précis que de tenir la place. Le légitimité à agir procède directement de cela : on a pris (la) place et on s’y tient, on y réside dans l’immanence, on se contente d’être là et c’est déjà beaucoup, on invente un nouveau lieu d’habitation, rompant le régime libéral établi des usages des espaces urbains.

On sait, en effet, que dans les villes contemporaines, organisées pour et par le mouvement, par le passage, stationner sans but fonctionnel, s’immobiliser durablement et plus encore s’installer quelque part, fût-ce un espace public, sans autorisations, constitue une sorte de scandale. La ville-mobile, qui se fonde sur la mouvement comme pratique standard, essentielle à son organisation et à son fonctionnement, ne souffre pas l’occupation immobile des lieux. L’urbain contemporain a horreur de l’arrêt, la station le menace, sauf lorsqu’elle est intégrée dans une activité dument identifiée. Il est possible de flâner, de prendre possession des rues, de s’arrêter même, mais si la chose a été cadrée et dans le cadre d’un strict régime d’assignation des fonctions à des espaces. Que 40 000 coureurs à pied envahissent le bitume lors du Marathon, que les célébrations du nouvel an immobilisent Time Square qui est alors entièrement comble d’une la foule impressionnante, que les citadins puissent cheminer en rang serré au milieu de Broadway à la faveur d’une opération commerciale qui suppose de barrer l’avenue et d’empêcher la circulation, en rassemblant bien plus de monde qu’à Zuccotti Park, rien de cela ne pose problème. Puisque tout cela, cadré par les autorités, paraît concourir à la constitution de l’image de l’urbanité New Yorkaise et que de surcroit cela produit des revenus.

Alors que les occupations, à Madrid, à New York, à Tel Aviv, à Rome, Chicago etc., sans que leurs acteurs en aient très clairement conscience, troublent foncièrement l’ordre urbain établi, fondé sur la circulation permanente et son apologie, ainsi que sur la fonctionnalisation des lieux. Mais elles perturbent aussi les images urbaines officielles et légitimes, elles interrompent les tranquilles narrations sur le génie des lieux. De mauvais génies viennent donner de la voix et proposer un autre usage et un autre imaginaire des places. Zuccotti Park, pour un temps, vient contre apposer au grand récit allégorique de New York, au cœur même de cet espace qui, martyrisé par les attentats du 11 septembre, a emblématisé la force d’âme de la ville et de ses habitants, une autre histoire — la multi-narration polyphonique des 99%. Cette placette banale devient d’ailleurs, ipso-facto, par le fait même du succès médiatique de l’opération, un lieu qui compte, qu’il importe d’avoir vu. Et les touristes s’y pressent, entre une visite aux boutiques de la 5e avenue et de Soho, un tour au mémorial du 11 septembre et une promenade en Ferry vers Staten Island, ou vers la statue de la liberté. Bel exemple de cette capacité contemporaine à faire tourisme de tout.

A Zuccotti Park, l’effet de stase de l’occupation, frappant, est renforcé par la localisation. Elle se tient au cœur du district financier, dont l’existence et le fonctionnement supposent, plus qu’ailleurs, l’instantanéité communicationnelle, l’hyper-rapidité des flux informationnels, la connexion avec tous les centres de l’économie mondiale. Ce secteur sud de Manhattan constitue une sorte de type idéal de l’espace mégapolitain mobilitaire, où la rapidité règne — tout semble en permanence fonctionner en accéléré. Au pied des immeubles de très grande hauteur, emblématique de la mondialité urbaine contemporaine, les installés déploient, dans un paysage marqué par l’austère verticalité des buildings, strié par les voies de communication, au ciel traversé incessamment par les avions de ligne et les hélicoptères, au sous-sol bourdonnant des bruits du trafic du métro, leur campement de bric et de broc. Ils opposent à l’affairement le « ralenti » et la frugalité de leur vie quotidienne, à l’ombre des gratte-ciels.

Comme s’ils voulaient, à quelque pas du World Trade Center en reconstruction et du mémorial qui rappelle l’absence des tours jumelles, donner à voir un World Political Center exemplaire, d’une espèce inédite. Ici, aucune puissance ne s’érige, ne cherche à s’imposer ; on se contente de jouer un théâtre spatial qui semble proposer à chacun de reprendre possession de soi-même et du collectif, en même temps que de reprendre possession de la rue, de redonner aux corps des citadins-occupants une présence urbaine, de jouir à nouveau d’un être au monde (em)placé qui s’efface d’ordinaire dans le mouvement lorsque l’on se contente d’être un passant affairé.

Par leur « action statique », si l’on accepte ce quasi oxymore, les occupants subvertissent donc le régime fonctionnel et mobile des places mis en place par l’urbanisation mondiale. Situationnistes à leur manière, et sans doute sans le savoir, ils rejoignent là tous ceux que la police des espaces urbains pourchasse, partout dans le monde occidental : les squatteurs, les habitants sans droits des camps et bidonvilles (comme le montre clairement ce qui se passe aujourd’hui partout en Europe autour de l’acharnement à déloger les communautés Rom qui s’installent en nombre dans un grand nombre de villes). Ils sont toutefois plus respectés que ces autres groupes, car ils ne paraissent pas de la même engeance, sans doute parce qu’il s’agit de gens « convenables », qui dérangent mais sans, pour l’instant, vraiment effrayer. Ils inquiètent, mais beaucoup se reconnaissent dans leurs indignations, car il apparaît qu’elle ont les couleurs des angoisses de déclassement et de déliaison sociale d’un grand nombre de citoyens.

Redonner à la politique ses espaces ordinaires

Je crois que ces occupations retrouvent spontanément et intuitivement la racine de la puissance politique de l’espace social, en jouant et jouissant du pouvoir que donne la présence in situ d’individus assemblés, en revivifiant le principe du forum, de l’agora, de la place où l’on cause, chacun sur le même pied d’égalité, chacun rendu semblable en droits et devoirs par le seul fait d’être présent, chacun contribuant à l’existence de l’entité sociale, tout en conservant son individualité et sa propre subjectivité. C’est l’être-là obstiné des individus co-existants au sein de cette bulle d’espace local, qui donne à la manifestation sa force singulière — mais qui aussi, peut être, lui confère sa limite, car quelles sont les marges de manœuvres et les capacités de performance au sein de l’édifice des pouvoirs urbains, de ce seul assemblage ?

Par ce fait même, l’occupation se démarque du système de représentation démocratique dominant, fondé sur la mise à distance des représentants, fussent-ils choisis sur des bases territoriales, sur leur éloignement dans des sphères bien distinctes de lieux de la vie ordinaire, sur la production d’une machine politique isolée et isolante, qui définit des modes très contraints et momentanés de relation aux citoyens. La démocratie qui, à en croire la vulgate, nous semble pourtant presque toujours naitre de la rue, procéder de la place publique, (et son imaginaire se fonde sur cette idée) a, pour des raisons d’efficacité et de stabilité en elles-mêmes bien compréhensibles, rompu les amarres avec ce qui pourtant paraitrait devoir être son port d’attache : la discussion ouverte et libre de tous dans les lieux concrets de la vie quotidienne.

L’activité principale des occupants, tout à leur préoccupation de faire vivre au jour le jour leur campement jasant, me semble donc être de redonner à la politique ses espaces ordinaires, de retrouver les arènes concrètes du débat, où l’on peut éprouver physiquement sa relation à autrui, faire entendre dans des discussions situées, en une unité de temps et de lieu propice à l’échange comme à la dispute, la pluralité des conceptions de la convivialité, ici a comprendre au sens premier du mot : la capacité de vivre ensemble, de partager spatialement l’expérience sociale. Au vrai, c’est à se demander si ces occupations ne nous parlent pas d’abord d’habitation humaine de la planète. Comment habiter collectivement ce monde, telle paraît être la question originelle qui informe toutes les autres ?

La réponse est limpide et elle se tient sous les yeux de l’observateur — mais curieusement les analystes ne semblent pas vouloir la voir : le premier acte d’une redéfinition impliquée de notre rapport habitant au monde, afin de refaire société, c’est d’investir une place et d’y vivre. Et d’inventer une co-habitation locale qui se présente comme un microcosme, un endroit où l’on teste et on expérimente de nouvelles modalités de convivance, pour reprendre ce vieux et beau mot du français. C’est à cette aune qu’il faut mesurer les efforts et les soins qu’apportent les occupants à organiser aussi rigoureusement la vie quotidienne sur place, malgré toutes les difficultés. L’agencement des tentes et des bâches, la localisation des fonctions collectives, l’organisation des marges et des « frontières » tout cela compose bien une géographie, très auto-surveillée au demeurant. On découvre vite que de très nombreuses tâches collectives sont programmées et scrupuleusement assurées, en une auto-gestion sérieuse, afin de garantir la fonctionnalité du camp et son habitabilité, et donc la capacité d’en faire le lieu stable des paroles politiques.

Il se crée donc une sorte de socialisation primaire et matricielle — au sens où elle serait une origine possible pour toute socialisation — qui passerait par l’activité d’habiter collectivement un espace. On pourrait ainsi faire l’hypothèse que ce que l’occupation nous montre, c’est l’existence d’une possible « Common Decency  » spatiale, qui serait un des fondements possibles du renouvellement de la pensée et de l’action politiques. Je fonde mon interprétation de tout ce que j’ai pu observer en me référant à Hannah Arendt qui, souhaitant donner une définition non métaphysique et non naturaliste, de la politique écrivait : "l’homme est a-politique. La politique prend naissance dans l’espace-qui-est-entre-les hommes (…). Il n’existe donc pas une substance véritablement politique. La politique prend naissance dans l’espace intermédiaire et elle se constitue comme relation » [3]. Arendt souhaite s’écarter d’une vision essentialiste et refaire, du même coup, du politique un véritable objet de pensée. D’où l’affirmation du caractère a-politique de l’individu qui ne contiendrait pas par nature un quelconque fluide magique de la politique. Celle-ci naît de l’organisation même de tout groupe humain en réunion d’entités distantes, les hommes, qui mettent en œuvre des procédures relationnelles — le mot n’étant pas à entendre dans sa seule acception vertueuse —, visant à traiter ce problème de l’espace-qui-est-entre eux. Hannah Arendt désigne là tout ce qui sépare les hommes et qui impose des jeux et des scènes relationnelles. L’espace est fondamentalement politique, puisqu’il est cette condition de la vie humaine qui impose que les individus et les sociétés apprennent à penser, gérer, réguler la distance qui sépare les hommes — et ce faisant construisent les arrangements de réalités qui constituent leurs milieux de vie. Habiter, c’est cela : inventer au jour le jour, le système relationnel et l’agencement des choses qui permet de maîtriser les distances.

Lorsque cette distance entre les individus n’existe plus s’ouvre, selon Arendt, la terreur totalitaire — dont la singularité et la radicalité résultent, justement, de cette abolition. Mais, à l’inverse, et cela Arendt ne le dit pas, lorsque la distance devient incommensurable entre les individus, du fait même du choix de certains (ici les acteurs du système politique et les 1% de possédants qui s’isolent du « reste » des populations et vivent dans leurs bulles de pouvoir et de consommation), la démocratie ne résiste pas non plus à une telle distorsion. Ce que les occupations mettent en exergue ce serait donc une tentative de restauration de la bonne échelle du politique, de reconquête de la distance relationnelle optimale.

Ainsi, dans une société de communication immatérielle, de flux, d’échanges permanents, de vitesse et d’accélération, où tout semble bouger sans cesse, les occupants nous rappellent judicieusement que la vie sociale n’est rien sans les lieux et les espaces qui l’incarnent, la stabilisent, l’ancrent. Pour autant, les occupants de Zuccotti Park n’organisent pas une citadelle, ne se remparent pas, ne s’enferment pas dans un enclos — tentation d’enclore qui est en revanche celle des forces de police à New York, qui entourent le square de barrières, comme pour tenter de créer un isolat, une mise en quarantaine de ce virus. Leur bulle est certes circonscrite par la forme urbaine, mais elle est ouverte, en liens notamment avec tous les autres lieux urbains occupés. C’est d’ailleurs la mise en réseau mondiale des sites occupés qui compensent la taille restreinte de chacun d’eux. On y accède de toute part, on en sort aisément, on communique sans cesse. On y stationne certes, mais cet espace est traversant et traversé. On s’y arrête, mais on ne veut pas s’y enkyster. Bref le mouvement et le suspens y dialoguent, tout comme la fermeture et l’ouverture spatiales.

Au bout du compte, et si les occupations, par la subversion spatiale et temporelle de l’ordre actuel qu’elles représentent, nous incitaient à repenser nos institutions politiques, à toutes les échelles ? A la fois très locales et totalement inscrites dans les réseaux mondiaux, à la fois statiques et parfaitement synchrones de la pulsation informationnelle et médiatique, à la fois ancrées, placées, et nourries par la circulation, à la fois légères en idéologies politiques constituées et riches en intuitions créatrices et en innovation, ces inédites luttes des places [4] constituent de véritables situations d’expérimentation, des laboratoires de géographie politique. Il importerait d’en tirer quelques enseignements, afin de trouver des voies de construction de ces nouveaux mondes communs qui nous font tant défaut, les anciens ayant volé en éclats sous les coups de boutoir d’une société qui promeut la performance comme valeur cardinale, l’assomption égotiste de l’individu-consommateur comme principe directeur et l’inégalité comme indicateur ultime de la réussite méritée des uns et de l’échec nécessaire des autres.

par Michel Lussault

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Pour citer cet article :

Notes

[1] Pierre Rosanvallon, La société des égaux, Paris, Le Seuil, 2011.

[2] Cf. Michel Lussault, L’homme spatial. La construction sociale de l’espace humain, collection La couleur des idées, Paris, Le Seuil, 2007.

[3] Arendt, Hannah, "Fragment 1", Qu’est-ce que la politique ?, collection L’ordre philosophique, Paris, Seuil, 1995, p33.

[4] Michel Lussault, De la lutte des classes à la lutte des places, Paris, Grasset, 2009.

 

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