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Le travail invisible : la difficile représentation des enseignants-chercheurs en situation professionnelle

samedi 24 décembre 2011, par Laïla Dor

Thèmes : Travail

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A une époque où le monde du travail se fait toujours plus présent dans le documentaire comme dans la fiction, pour ne rien dire des média, les métiers de l’enseignement supérieur et de la recherche sont curieusement délaissés. « Curieusement », peut-on dire, car l’enseignement primaire et secondaire fait quant à lui l’objet d’un enthousiasme régulièrement démontré au cours des dix dernières années, depuis Etre et avoir, sorti en 2002 (réal. N. Philibert), jusqu’au tout récent Nous Princesses de Clèves (2011, réal. R. Sauder), en passant par des oeuvres aussi diverses que L’Esquive (2004, réal. A. Kechiche) ou Le Journée de la jupe (réal. J-P. Lilienfeld), diffusé sur Arte le 20 mars 2009 et sorti en salle cinq jours plus tard, qui valut à Isabelle Adjani le César de la Meilleure Actrice en 2012. Quant au récit autobiographique de François Bégaudeau, Entre les Murs, paru en 2006 [1], il a été récompensé du prix France Culture/Télérama, puis porté à l’écran en 2008 (réal. L. Cantet), obtenant cette même année la Palme d’Or au Festival de Cannes.

Comment expliquer, dès lors, que l’on ne puisse constater un mouvement similaire concernant l’université ? Certes, les représentations existent, et la première étape de cet article sera d’en esquisser l’inventaire, mais force est de constater que le discours reste rare, et rencontre peu d’écho auprès du grand public : point ici de best-seller, de succès au box-office, ou d’avalanche de prix pour les auteurs ou les acteurs. Ce qui semble au premier abord un problème de représentation (une image convaincante et attractive des universitaires est-elle possible ?) nous paraît être en fait la manifestation des bouleversements qui, au cours des décennies écoulées, ont affecté aussi bien l’université en tant qu’institution que les enseignants-chercheurs et leurs conditions de travail.

Les représentations de l’université

Nous le disions, des représentations existent pourtant. Il arrive même que le monde universitaire se prenne lui-même comme objet d’étude [2]. Historique, sociologique, anthropologique – les approches sont diverses, mais tendent à se structurer en un véritable domaine académique (les science studies), illustrées en France par les travaux de Bruno Latour, qui fut l’un des premiers à aborder la recherche scientifique non par ses résultats, mais pas les conditions sociologiques de sa réalisation [3].

Parallèlement, les média développent un autre discours sur l’université, en général motivé par un contexte particulier (grève, réforme, fait divers), et qui vise davantage à fournir un instantané saisissant qu’un panorama exhaustif. Cette définition générale ne doit pas, toutefois, faire oublier quelques articles publiés indépendamment de tout événement marquant et cherchant à poser les jalons d’une réflexion de fond [4]. Circonstancielles ou analytiques, ces visions ont pour point commun d’être, sauf exception, le fait de locuteurs extérieurs au monde universitaire. A mi-chemin du discours scientifique et du discours des média se dessine un autre domaine, celui du discours universitaire engagé. Comme le discours des média, il répond en général à un contexte précis (grève, réforme), et comporte une intention idéologique avouée (critique des réformes, défense du travail universitaire), mais il est le fait d’enseignants ou de chercheurs acteurs à part entière du monde universitaire, qui entendent proposer une réflexion dépassant le cadre de l’actualité immédiate. On peut citer à titre d’exemple L’université et la recherche en colère [5], ouvrage au titre évocateur paru pendant les grèves de 2009, ou le documentaire de Thomas Lacoste Universités le grand soir [6].

Face à ces discours, quelle place occupent les représentations fictionnelles du monde universitaire ? La fiction universitaire – définie comme les œuvres qui ne mettent pas seulement en scène un personnage d’universitaire, mais se donnent pour objet de représenter l’institution – reste rare en France : à l’inverse des pays anglo-saxons, où elle s’est développée jusqu’à former un véritable genre (le campus novel ou roman académique), on ne relève ici que quelques romans comme Alma Mater de Philippe Chardin [7], ou le tout récent Economie de l’amour de Victor Beauvais [8], ainsi que deux films (Comment je me suis disputé [9] d’Arnaud Desplechin ou Candidature [10] d’Emmanuel Bourdieu – encore le premier ne rentre-t-il que partiellement dans le champ d’étude, car le réalisateur accorde autant d’importance à la vie amoureuse du héros qu’à l’institution universitaire). Déjà peu présent au cinéma comparé à l’enseignement secondaire, le supérieur est également délaissé des séries télévisées, qui lui ont préféré des professions perçues comme plus décalées (mafia, crime, pornographie, pompes funèbres) ou plus altruistes, voire héroïques (médecins, avocats, instituteurs). Quel que soit le mode de discours envisagé, la quantité des productions est donc maigre.

Le paradoxe : explosion des effectifs et faiblesse des représentations

La faiblesse quantitative des représentations est d’autant plus surprenante que la massification progressive de l’enseignement supérieur dans les années 1990, a amené un nombre toujours plus important de personnes en contact avec l’université. Régis Debray rappelle que cette explosion des effectifs universitaires s’est faite hors de toute proportion avec l’augmentation globale de la population dans le même temps : « La population française n’a augmenté que d’un quart depuis 1880, mais le nombre d’étudiants en lettres est passé de 1000 en 1882 à 7000 en 1914... et à 191000 en 1976 [11]. » Alain Renaut, écrivant en 1995, avançait les chiffres de « plus de 1,5 million d’étudiants, 3 millions de parents, 60 000 enseignants [12] », dans une France qui, rappelle-t-il, compte désormais plus d’étudiants que d’agriculteurs [13].

Si la progression s’est quelque peu tassée depuis lors, L’Etat de l’enseignement supérieur et de la recherche de l’année 2010 [14] n’en fait pas moins état d’une population étudiante de 2 316 000 personnes, et d’une augmentation des effectifs de 3,7% entre 2008 et 2009, alors que l’évolution de la taille des générations aurait dû entraîner une perte de 9000 inscrits.

Or cette explosion numérique ne s’est traduite ni par une plus grande conscience du fait universitaire dans l’opinion publique, ni par une multiplication des représentations qui lui soient consacrées. Les universitaires eux-mêmes, qui auraient pu amorcer cette démarche, s’en sont trouvés empêchés par les soucis de gestion quotidienne liés aux effectifs accrus, comme le rappelle A. Renaut : « De part et d’autre, l’explosion démographique contraignant à gérer et vivre l’Université en quelque sorte au jour le jour, crée en ce sens une sorte d’obstacle à la naissance d’une éventuelle réflexion sur la finalité véritable qui pourrait ou devrait être celle du système [15]. » Jodelle Zetlaoui ajoute à ces arguments des raisons d’ordre déontologique (le devoir de réserve des agents de l’Etat, ainsi que la conscience qu’ont les universitaires d’être privilégiés, dans un pays très marqué par la précarité de l’emploi), mais aussi épistémologique (les universitaires ne sont pas forcément les mieux placés pour évaluer leur système, et ils sont insuffisamment relayés par des voix extérieures).

Négativité du discours

Les représentations ne sont pas seulement rares, elles sont souvent peu flatteuses. Cette vision domine dans la presse, et s’explique en partie par l’ancrage de bon nombre d’articles dans un contexte social conflictuel : les grévistes, qui troublent par définition l’ordre public, ont rarement le beau rôle. La vision est plus négative encore lorsque, comme les enseignants-chercheurs, ils sont de surcroît perçus comme une classe privilégiée.

Le ton de la fiction est également critique, et il semble s’agir là, pour le coup, d’une exception française. La journaliste Céline Manceau écrivait dans Fac Story [16], son blog consacré aux représentations universitaires, en date du 19 mars 2010 :

Quand m’est venue l’idée de ce blog, j’ai spontanément pensé à de nombreux romans (et films) américains mettant en scène des enseignants charismatiques fascinant des générations d’étudiant(e)s.

Je n’ai pas trouvé de réel équivalent en France. Non pas qu’il n’existe pas de romans ayant des enseignants pour héros. Mais ces derniers sont souvent des anti-héros... [...]

Je ne voudrais pas franchir trop rapidement le pas qui consiste à croire que les valeurs qu’incarne un personnage de fiction sont révélatrices de sa place dans la société et du regard que l’on porte sur lui. Mais je suis preneuse de romans (ou film) français dans lesquels on rencontre un professeur dans l’enseignement supérieur, qui n’est ni usé par sa hiérarchie, ni fauché comme les blés, ni séduit par ses étudiantes.

Elle n’a à ce jour (décembre 2011) obtenu aucune réponse. On ne trouve ni ouvrage ni film français qui présente une vision positive de l’institution, ou même le regard satiriquement tendre d’un auteur britannique comme David Lodge.

Bernard Maris [17] et Philippe Chardin [18] sont unanimes pour décrire une communauté universitaire où les cours et la recherche sont oubliés au profit des intrigues, des jeux de pouvoir et du droit de cuissage sur les étudiantes. Dans Economie de l’amour, le narrateur a obtenu un poste de moniteur-doctorant sur la foi d’un projet de thèse qu’il n’a pas la moindre intention de poursuivre. Bien plus, il s’est fait du système une philosophie : « Il n’y a pas trop de contraintes dans ce simulacre de boulot, on les maîtrise assez vite. L’idée toute simple, ce n’est même pas une idée, c’est une pratique, c’est de faire croire que je travaille un peu alors que je ne fais rien. C’est déjà un petit travail en soi [19]. »

Média et fiction contribuent donc à diffuser l’idée du travail universitaire comme non-travail, un travail qui, bien loin d’être sans fin, serait surtout sans commencement. La fiction, dont les auteurs sont tous issus du monde de l’université – même lorsque, comme Victor Beauvais, leur passage y fut bref – ne ferait en l’occurrence que légitimer par un discours d’initiés la vision donnée de l’extérieur dans les média. L’effet se trouve encore amplifié par le fait que les représentations idéologiquement neutres (discours de type sociologique) ou manifestant le parti pris inverse d’une défense du travail universitaire (discours universitaire engagé) se trouvent diffusées avec moins d’ampleur, et ont donc sur l’opinion un impact inférieur. Comment expliquer que les représentations du travail universitaire restent si peu nombreuses et si négatives ?

L’université, un monde complexe

La difficulté tient d’abord à la complexité du monde académique comme sphère professionnelle. En apparence, la définition s’effectue pourtant simplement, par le lieu de travail contenu dans la dénomination même de la profession : un universitaire serait, logiquement, quelqu’un qui travaille à l’université. Mais comme le rappelle O. Rey [20] : « Il faut reconnaître que, de façon significative, l’appellation commune « universitaires » en France désigne les enseignants-chercheurs, à l’exclusion évidente et implicite des autres personnels intervenant dans les établissements d’enseignement supérieur ». Ainsi donc, toutes les personnes travaillant à l’université ne sont pas des universitaires ; se trouvent notamment écartés ceux qui œuvrent à des activités non liées à l’enseignement : personnels administratifs, techniciens, agents d’entretien.

Une fois restreint le champ d’étude au corps enseignant, la situation est à peine moins complexe, du fait de l’immense variété des acteurs et de leurs statuts, depuis les enseignants-chercheurs (maîtres de conférences et professeurs) jusqu’au personnel vacataire qui se voit confier un certain nombre d’heures d’enseignement pour une durée ne dépassant pas l’année universitaire. A strictement parler, seuls sont considérés comme universitaires les enseignants-chercheurs titulaires, soit les professeurs des universités et les maîtres de conférences, à l’exclusion de toutes les catégories précaires qui forment pourtant une part sans cesse croissante des effectifs enseignants [21].

Outre toutes ces variations liées au statut et au grade des enseignants, Valérie Becquet et Christine Musselin [22] soulignent, à statut égal, d’autres écarts non moins considérables entre les disciplines, auxquelles s’ajoutent des divergences intra-disciplinaires (liées par exemple à la taille ou à l’ancienneté des départements). Les enseignants-chercheurs d’une même discipline sont de surcroît soumis à des micro-divisions liées à leur spécialité. Ainsi en études anglophones, un spécialiste de littérature américaine n’aura ni le même parcours, ni les mêmes réseaux qu’un autre de civilisation britannique.

Le dédale des statuts et des dénominations soulève des risques de confusion, comme en témoigne cet article du Nouvel Observateur [23], intitulé « Enseignants : drôle d’image », dont Jodelle Zetlaoui [24] relève les erreurs de terminologie (pas de distinction entre « enseignant » et « professeur », dissociation de « professeur » et « chercheur »). Il pose aussi le problème de la représentativité : une évocation du monde universitaire, qu’elle soit documentaire ou fictionnelle, ne peut que difficilement impliquer l’ensemble des catégories professionnelles concernées, et risque donc toujours d’être perçue comme limitée, y compris d’ailleurs par les acteurs du monde universitaire eux-mêmes, qui peuvent se sentir peu concernés pour peu qu’ils appartiennent à une autre catégorie que celles évoquées.

Problèmes d’espace, problèmes de temps

Une autre difficulté non négligeable dans la représentation du travail universitaire tient à la complexité de l’espace où il s’exerce. Les enseignants-chercheurs, seuls à être désignés du titre d’ « universitaires », sont paradoxalement ceux dont le travail s’effectue le plus fréquemment hors de l’université. Plus exactement, comme le rappelle Jodelle Zetlaoui : « Leur environnement de travail est constitué d’espaces imbriqués les uns dans les autres, et qui peuvent ainsi s’étendre du niveau très local à l’échelle mondiale [25] ». Là encore, l’imbrication de ces échelons ne se fait pas de la même manière chez tous les enseignants-chercheurs, et l’on constate de fortes disparités liées à la discipline, ou à des stratégies de carrière individuelles. Olivier Rey [26], établit une classification selon cinq catégories, depuis les enseignants qui ne viennent à l’université qu’un ou deux jours par semaine pour assurer leurs cours, notamment ceux issus d’univers professionnels extérieurs, jusqu’aux enseignants dont la présence est quotidienne, certains parce qu’ils sont investis dans l’animation et la gestion de l’établissement, d’autres parce que leur recherche est spatialement contraignante (médecins et scientifiques, dont l’activité est conditionnée par le matériel du laboratoire).

La participation à des colloques, les échanges avec l’étranger ou, dans le cas des humanités, la recherche en bibliothèque sont autant de raisons qui amènent un enseignant-chercheur à s’absenter régulièrement de ce qui devrait être considéré comme son lieu de travail. Cette dimension est une constante quasi universelle de la profession, mais elle se trouve renforcée, dans certains pays comme la France, par l’exiguïté des locaux qui empêche les enseignants de disposer d’un bureau, les obligeant à « délocaliser » un certain nombre des activités qui devraient normalement s’y dérouler, telles la correction des copies ou l’accueil des étudiants.

Alain Renaut [27] constate que l’envolée des effectifs ne s’est pas traduite par des investissements correspondants. En conséquence, les locaux des anciennes universités sont devenus vétustes et trop étroits pour leur public actuel, et les universités récentes, construites à moindres frais, ne s’en tirent souvent pas mieux. Jodelle Zetlaoui éclaire ce dernier point par une réflexion sur les politiques de constructions universitaires des années 1960 à la fin des années 1980 : « il fallait construire vite, à faible coût et pour un grand nombre d’étudiants [28] ». La tendance fut donc de privilégier la construction en périphérie des villes, sur des terrains vastes et bon marché, au prix d’une perte de lien entre l’université et la ville.

Difficile à mesurer en termes d’espace, le travail universitaire n’est pas moins complexe à quantifier en termes de temps. Le temps de travail légal des enseignants-chercheurs n’est en effet pas défini en heures de présence quotidiennes ou hebdomadaires, mais sur la base d’un nombre d’heures de cours annuelles, assorties d’une obligation de recherche. De plus, s’il reste encore possible de chiffrer les heures d’enseignement, la recherche est une activité où le résultat prime sur le temps de travail, et où une stricte comptabilité des heures effectuées n’a guère de sens.

Cette dispersion du travail dans l’espace et dans le temps, combinée à la complexité des statuts précédemment évoquée, fait obstacle à la représentation : il faut un talent considérable pour fournir, à l’échelle d’un article, d’un volume ou d’un film une image des enseignants-chercheurs qui soit à la fois synthétique, représentative et convaincante. Elle explique aussi l’image de privilégiés attachée aux enseignants du supérieur, sur la base d’un malentendu : leur charge se limiterait aux seules heures d’enseignement statutaires, celles qu’ils effectuent sur leur lieu de travail le plus aisément identifiable. Jodelle Zetlaoui cite ainsi un article intitulé « Les vrais salaires des fonctionnaires », paru dans le magazine Capital [29], et dont l’auteur affirme que « seize semaines par an, l’enseignant (d’une manière générale) est en vacances ». Un article plus récent, paru dans le Figaro [30], vient faire écho presque littéralement à ces propos : « ils [les universitaires] dispensent leurs six à huit heures de cours hebdomadaires pendant les huit mois que durent l’année universitaire, et consacrent le reste du temps à des activités privées [...] ».

Aucune des caractéristiques précédemment évoquées n’est, à elle seule, l’apanage du domaine universitaire : bien d’autres professions peuvent en effet afficher des horaires de travail flexibles (artistes, journalistes), une définition du travail par la tâche plutôt que par l’horaire (artisans, ouvriers payés à la pièce) ou des espaces de travail multiples (VRP et, de manière générale, professions impliquant des rendez-vous à l’extérieur, voire à l’étranger). Le monde universitaire est particulier en ce qu’il combine l’ensemble de ces caractéristiques, mais aussi plus encore peut-être par les multiples réformes dont il est l’enjeu. Peu de professions ont, pour le coup, vu leurs conditions d’exercice changer aussi radicalement au cours des quarante dernières années.

Evolutions récentes : une confusion grandissante

Les réformes les plus récentes, notamment celles qui concernent l’évaluation des enseignants et des établissements, ainsi que la modulation des services d’enseignement, visent précisément à quantifier le travail universitaire en termes de lieu, de temps et de résultats. L’intention, en apparence louable, est de permettre une meilleure prise en compte de cette part d’activité trop souvent négligée parce qu’elle n’entre pas dans les 192h d’enseignement statutaire. Mais par un effet pervers, ces réformes brouillent en fait ce qu’elles voulaient clarifier, et ajoutent encore à la complexité générale. Ainsi, l’introduction d’une modulation dans le service des enseignants fait exploser la norme commune du temps de travail : un enseignant-chercheur ne sera plus nécessairement, comme c’était le cas jusqu’ici, astreint à 192 heures d’enseignement annuelles, mais le décret n°2009-460 du 23 avril 2009 [31] qui établit les nouvelles normes, comporte un certain nombre de contradictions et de points de friction dans la définition du temps de travail. Ce dernier fait en effet l’objet d’une définition mixte, impliquant d’une part un critère de temps (les traditionnelles 192h de service) et d’autre part un critère de tâche (les charges administratives ou les projets de recherche). S’ajoute alors, à la démultiplication presque à l’infini des statuts et des temps de travail légaux, la question épineuse de savoir comment les tâches peuvent être chiffrées pour aboutir à une équivalence de temps, matérialisée en l’occurrence par une décharge horaire déduite du volume d’enseignement.

Les bouleversements ne sont d’ailleurs pas toujours le fait de réformes politiques délibérées. L’évolution technologique, par exemple, est une source de profondes modifications dans l’ensemble du monde professionnel, auxquels le travail universitaire n’échappe pas, et dont faute de recul les effets sont encore difficiles à mesurer. Ainsi, les migrations habituellement liées à la recherche tendent à être aujourd’hui réduites par le développement d’internet, puisque la consultation de documents n’implique plus nécessairement un déplacement en bibliothèque. L’essor de l’enseignement à distance et des plateformes numériques remet quant à lui en cause le chiffrage du temps de travail sur la base du nombre d’heures passées par les enseignants devant leurs étudiants.

Ces innovations ne modifient pas seulement la profession, mais sa place sur l’échiquier du travail. Le fait de combiner, dans des proportions variables, travail au bureau et travail à domicile, considéré jusqu’à une date récente comme l’un des privilèges enviés et souvent polémiques des universitaires, s’est aujourd’hui largement banalisé avec l’essor du télé-travail.

Face à de tels bouleversements, une ligne de fracture très nette se dessine parmi les représentations du monde universitaire, entre celles qui tentent de rendre compte des dernières évolutions, et celles qui perpétuent au contraire une image historiquement stable de l’enseignant-chercheur comme « mandarin », exerçant une activité peu contrôlée dans une grande université, de préférence parisienne. Cette image, héritée en bonne partie de l’homo academicus de Bourdieu [32], qui l’empruntait lui-même à la période pré-1968, n’est certes pas dépourvue d’incarnations concrètes, et offre une charge dramatique forte, mais n’est en aucun cas représentative de la communauté actuelle des enseignants-chercheurs dans son ensemble.

Perte de prestige social et intellectuel

Ce hiatus entre représentation et réalité pointe vers un autre problème, à savoir la dévalorisation sociale [33] et intellectuelle du métier d’enseignant-chercheur. Augmentation numérique ne signifie pas prestige accru, comme le mentionnait déjà Régis Debray, qui voyait dans l’explosion des effectifs la source d’une « prolétarisation » de l’université. L’enseignant-chercheur n’est plus le détenteur d’un savoir réservé à une infime minorité, et son métier n’est plus l’apanage d’une élite minuscule. Entre le durcissement des conditions d’enseignement (augmentation du volume horaire, effectifs plus importants, locaux inadaptés) et la progression négligeable des salaires, l’universitaire d’aujourd’hui n’a plus grand chose de commun avec l’homo academicus de Bourdieu.

Le discours promotionnel autour du roman Economie de l’amour manifeste les problèmes que peut poser, dans la diffusion des représentations, la dévalorisation sociale de l’enseignant-chercheur. Alors que l’auteur a choisi de situer son roman dans un cadre universitaire dont l’évocation occupe une part non négligeable du texte, la courte présentation biographique en quatrième de couverture (« Victor Beauvais est parisien. Il est polytechnicien et signe avec Economie de l’amour son premier roman ») est éloquente par son silence, auquel vient faire écho une interview de l’auteur sur France Culture [34] : le passé de polytechnicien de Victor Beauvais, ainsi que son emploi actuel à la Banque de France, suscitent une tout autre fascination que son expérience comme chargé de cours, celle-là même qui motive le récit. Or l’auteur lui-même ne fait rien pour contredire cette vision : à aucun moment il ne revendique ou ne problématise son appartenance, même fugace, au monde universitaire. Situation paradoxale où, pour asseoir sa légitimité d’écrivain et la renommée d’un roman académique, Victor Beauvais doit se réclamer d’une institution qui n’est précisément pas universitaire, à savoir une grande école.

L’exemple a comme mérite supplémentaire d’illustrer la spécificité du système français, qui voit coexister avec l’université d’autres institutions de recherche (Collège de France, CNRS), qui tendent à attirer l’élite des professeurs, ainsi que d’autres établissements d’enseignement (classes préparatoires, mais aussi, de plus en plus, IUT, écoles privées et autres formations professionnalisantes) qui lui ôtent ses meilleurs étudiants. L’enseignant-chercheur, déchu de son prestige social, évolue de surcroît dans une institution qui peine à maintenir sa réputation d’excellence intellectuelle. Cette exigence est-elle d’ailleurs toujours de mise, à l’heure où la recherche est, de plus en plus, évaluée non en termes de qualité, mais de rendement et d’utilité immédiate [35] ?

Régis Debray postulait déjà une fuite de l’élite intellectuelle depuis le monde universitaire (1880-1930) vers celui de l’édition (1930-1968) puis celui des média (après 1968), et dénonçait la dérive productiviste de l’université en des termes qui, plus de trente ans après, gardent une brûlante valeur d’actualité :

Cent ans après, la République a-t-elle gagné ? Voire. Car un autre dilemme s’est levé entre-temps : Etat ou marché ? Fonction publique ou fondation privée ? Compétence ou popularité ? [...] L’Etat n’a pas gagné la partie, c’est le capitalisme qui a gagné l’Etat, en le subordonnant à sa propre logique économique ; et l’enseignement supérieur, industrialisé, doit inexorablement se soumettre aux normes du rendement et de la rentabilité, tout comme une entreprise publique aux procédures et normes du capital privé avant de passer directement sous son contrôle. Le marché du diplôme s’est aligné sur le marché du travail [36].

Conclusion

La représentation de l’université, qu’elle soit documentaire ou fictionnelle, est une courroie de transmission indispensable entre les acteurs du monde universitaire et le grand public, à l’heure où l’université de masse est devenue un enjeu de société. Alain Renaut [37] insistait déjà, en 1995, sur la nécessité d’ « organiser le débat », appelant de ses voeux un discours fouillé mais accessible sur un problème qui concerne désormais la population dans son ensemble : « il n’est plus concevable que la démarche adoptée consiste à faire élaborer des textes confidentiels par des bureaux ou des commissions de techniciens ».

Est donc plus que jamais nécessaire une représentation des enseignants-chercheurs en situation de travail, émanant des universitaires eux-mêmes comme de l’extérieur, présentant une vision sans concession comme sans biais tendancieux, et qui bénéficie d’une diffusion judicieuse auprès du grand public. Alors seulement pourra s’amorcer une vraie réflexion sur la tendance paradoxale qui voit se dévaluer le statut des enseignants-chercheurs à l’heure où leur est pourtant confié un nombre plus important d’étudiants. Alors seulement la complexité de la situation actuelle pourra, peut-être, être perçue comme une richesse et un défi plutôt que comme une désagrégation vers le chaos [38].

par Laïla Dor

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Pour citer cet article :

Notes

[1] Begaudeau F., Entre les murs, Paris, Verticales, 2006.

[2] L’approche est principalement sociologique, mais une chercheuse comme Jodelle Zetlaoui l’aborde aussi sous l’angle de l’urbanisme. De cet auteur, voir L’Universitaire et ses métiers—Contribution à l’analyse des espaces de travail, Paris, L’Harmattan, 1999.

[3] Voir notamment Latour B., Le métier de chercheur, regard d’un anthropologue, Paris, INRA, 1995, ou Cogitamus, Six Lettres sur les humanités scientifiques, Paris, La Découverte, 2010.

[4] Voir en particulier l’article de Rimbert P., « La pensée critique dans l’enclos universitaire », Le Monde Diplomatique, janvier 2011, lisible en ligne sur http://www.monde-diplomatique.fr/20... (consulté le 23 décembre 2011).

[5] Brisset, C.-A. (dir.), L’Université et la recherche en colère. Un mouvement social inédit, Bellecombe-en-Bauges, Editions du Croquant, 2009.

[6] Universités le grand soir, 2007, réal. Th. Lacoste.

[7] Chardin P., Alma Mater, Paris, Séguier, 2000.

[8] Beauvais V., Economie de l’amour, Paris, J.C. Lattès, 2011.

[9] Comment je me suis disputé (ma vie sexuelle),1996, réal. A. Desplechin.

[10] Candidature, 2001, réal. E. Bourdieu.

[11] Debray R., Le Pouvoir intellectuel en France, Paris, Folio, 1979, p. 71.

[12] Renaut A., Les Révolutions de l’université, Paris, Calmann Lévy, 1995, p. 258.

[13] Alain Renaut cite ici un propos d’O. Spithakis, alors directeur de la Mutuelle Nationale des Etudiants de France, dans Le Monde de l’Education d’octobre 1994.

[14] L’Etat de l’enseignement supérieur et de la recherche n° 4 [édition 2010], disponible sur le site http://enseignementsup-recherche.gouv.fr (consulté le 21 décembre 2011).

[15] Renaut A., Les Révolutions de l’université, op. cit., p. 38

[16] http://blog.educpros.fr/fac-story, post « Incidences et...coïncidence » du 19 mars 2010 (consulté le 23 décembre 2011).

[17] Maris B., Les sept péchés capitaux des universitaires, Paris, Albin Michel, 1991.

[18] Chardin P., Alma Mater, op. cit.

[19] Beauvais V., Economie de l’amour, op. cit., p. 14.

[20] Rey O., La profession universitaire, entre traditions académiques et régulations institutionnelles croissantes, Lyon, INRP, 2005.

[21] Le Rapport final de l’enquête sur la précarité dans l’enseignement supérieur et la recherche du 9 février 2010 (disponible sur http://precarite-esr.org, consulté le 23 décembre 2011) avance le chiffre de 23,4% de chercheurs non permanents sur l’ensemble de l’enseignement supérieur et de la recherche en 2006, soit avant même le développement de la recherche sous contrat.

[22] Becquet V. et Musselin C., Variations autour du travail des universitaires, Paris, Etats Généraux de la Recherche et de l’Enseignement Supérieur, 2004, p. 2.

[23] « Enseignants : drôle d’image », Le Nouvel Observateur n°1191, septembre 1987, p. 71-73.

[24] Zetlaoui J., L’Universitaire et ses métiers—Contribution à l’analyse des espaces de travail, op. cit., p. 82-86.

[25] Zetlaoui J., L’Universitaire et ses métiers—Contribution à l’analyse des espaces de travail, op. cit., p. 10.

[26] Rey O., La profession universitaire, entre traditions académiques et régulations institutionnelles croissantes, op. cit.

[27] Renaut A., Les Révolutions de l’université, op. cit. p.20.

[28] Zetlaoui J., L’Universitaire et ses métier—Contribution à l’analyse des espaces de travail, op. cit., p. 40-41.

[29] « Les vrais salaires des fonctionnaires », Capital n°58, juillet 1996, p. 96-130.

[30] Pech M.-E., « Un quart des enseignants-chercheurs ne publient pas », Le Figaro, 12 février 2009.

[31] Décret n°2009-460 du 23 avril 2009 modifiant le décret n°84-431 du 6 juin 1984 fixant les dispositions statutaires communes applicables aux enseignants-chercheurs et portant statut particulier du corps des professeurs des universités et du corps des maîtres de conférences et portant diverses dispositions relatives aux enseignants-chercheurs.

[32] Bourdieu P., Homo Academicus, Paris, Editions de Minuit, 1984.

[33] Notion empruntée à l’article « Les enseignants-chercheurs et leur métier – le prix de la liberté », Espace Universitaire, n°3, septembre octobre 1993, p. 35-39.

[34] Hakem T. et Munier J., « A plus d’un titre », France Culture, 15/03/2011, 16h-17h.

[35] Sur ce problème, ainsi que sur la disparition de l’intellectuel au profit de l’expert, voir Domingues I., « L ’intellectuel public, l’éthique républicaine et la fracture de l’ethos de la science », Raison publique, juin 2011.

[36] Debray R., Le pouvoir intellectuel en France, op. cit., p. 69-70.

[37] Renaut A., Les Révolutions de l’Université, Paris, Calmann-Lévy, 1995, p. 258-261

[38] L’auteur tient à remercier Claire Brisset et Jean-Michel Butel pour leur relecture patiente et leurs précieux conseils.

 

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