Nicole Malinconi

Si ce n’est plus un homme

Une critique de Hélène L’Heuillet

Date de parution : 15 septembre 2011

Editeur : L’Aube
Année : 2010
ISBN : 978-2-8159-0086-7
Nb. de pages : 172 pages
Prix : 16 euros.

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Les Anciens pratiquaient des exercices spirituels destinés à leur faire connaître la paix intérieure. Si le travail de Nicole Malinconi relève d’une forme d’ascèse — au sens propre d’exercice —, de reddition de compte intérieure où il s’agit de se mettre en règle avec soi-même — comme chez les Stoïciens —, ce n’est néanmoins pas pour nous donner accès à l’absence de trouble. Depuis Hôpital Silence (Minuit, 1985), jusqu’au livre consacré à ses entretiens avec la femme de Robert Dutroux, Vous vous appelez Michelle Martin, Nicole Malinconi, dans un style aigu et économe, s’efforce de traquer les arguties coutumières qui nous confortent dans une relation au réel marquée par le déni. Son dernier livre, Si ce n’est plus un homme, dont le titre rend hommage à Primo Levi, est une semblable une leçon d’intranquillité. En une vingtaine de brefs tableaux, on fait le tour du monde de la défiguration ordinaire de l’humain. Rien, pourtant, dans ce livre, ne ressemble à une injonction d’indignation. Il ne s’agit pas d’en appeler à l’affect, mais au langage. Que disons-nous des naufragés nigériens ou rwandais échoués sans secours sur les cages flottantes des thoniers ? Comment parlons-nous de l’arrêt d’un haut-fourneau, ou des cadavres écorchés exposés partout dans le monde par Gunther von Hagens ?
Nicole Malinconi part à la recherche du mot juste qui nous réveille de notre sommeil ordinaire. L’exercice d’écriture réside dans la recherche d’une nomination qui dise un peu de vérité. La défiguration de l’humain, aujourd’hui, n’est plus celle des seules « Gueules cassées » revenues de la première Guerre mondiale, dont le rappel ouvre ce recueil de brefs essais. C’est bien du langage qu’il est question, « comme si la défiguration pouvait bien atteindre aussi les mots des hommes, et menacer leur pensée » (p. 14). Trouver la logique du discours qui conduit à tenir l’humain pour quantité négligeable, telle est ici la tâche de l’écrivain. Ainsi, à côté de l’obligation faite aux thoniers de charger au maximum leur cargaison pour ramener à terre le plus de poisson possible, des hommes venus d’Afrique et échoués sur des cages à thon ne font littéralement pas le poids. Qu’ils y restent trois jours ou y meurent, soient ou non recueillis, n’est, dans cette perspective, pas le problème : il y a trop de « facteurs complexes » pour que le sort de quelques dizaines d’hommes trouve sa place. Le réel nous est bien indiqué par cet impossible représenté ici par des bras qui s’agitent dans l’appel à un aléatoire secours.
Ne croyons pas qu’il soit simple de trouver les mots qui rendent compte de ce réel. Il faut s’essayer, reprendre, revenir en arrière, tâtonner, recommencer. Le critère n’est pas celui d’une quelconque objectivité, mais bien plutôt d’aller au plus près du subjectif. Car c’est dans la mise à l’écart de toute considération personnelle au nom de principes impersonnels que prend source la défiguration de l’humain. Par exemple, le problème de la reconversion industrielle n’est pas tant de savoir s’il faut ou non arrêter les hauts-fourneaux, mais de se demander quel effet l’arrêt de ceux-ci produit sur les hommes dont la tâche quotidienne était de veiller à ce qu’ils fonctionnent. L’humain est défiguré quand cette question n’intéresse plus personne, et que pèse sur les intéressés eux-mêmes l’obligation de faire leur un discours extérieur, qui nie leur place. Dans le détail du silence soudain et de la fin du vacarme, l’arrêt d’un haut-fourneau, est éprouvée comme une mise à mort par ceux que leur travail amenait à parler de leur machine comme d’une matière vivante, car pour la précision de la tâche, « le haut-fourneau, on doit finir par le sentir comme on sent un animal » (p. 40). Qu’une telle fin soit un deuil, voici ce que nous taisons, faute d’accepter d’en parler comme les hommes qui ont vécu leur vie à l’usine en parlent. Au-delà du mot, il y a en effet le nom. Aller travailler, c’est se rendre dans un lieu qui porte un nom. Nous ne savons pas en finir avec la sidérurgie, car on nous ne savons pas, affirme Nicole Malinconi, donner aux usines la fin qu’elles méritent eu égard aux vies d’hommes qui sont comme contenues à l’intérieur d’elles-mêmes. On finit par « aboutir à un site abandonné et interdit, livré aux intempéries, qui finira par ne plus être qu’un lieu sans nom » (p. 43). Le vide intérieur que l’homme contemporain se plaint fréquemment de ressentir est une conséquence de cette perte du nom : « on finit par faire sa vie entouré de lieux sans nom, par habiter à deux rues d’un mastodonte aux bras d’acier, planté là comme un cri, sans même plus le voir ; et on se demande ce qu’on a parfois à se sentir vide, comme si finalement on n’était plus quelqu’un » (p. 43).
De cette anonymisation déshumanisante, l’exposition de Gunther von Hagens est emblématique. C’est le texte que l’auteur lui consacre qui donne au livre son titre. « Si ce n’est plus un homme ». L’enjeu de tous les débats auxquels ont donné lieu cette manifestation inaugurée à Tokyo en 1996, Körperwelten, réside dans le nom à donner à des corps morts et dépecés. Peux-on parler de ces cadavres comme de « corps », si ce ne sont plus des hommes ? L’auteur essaie. Cela conduirait par exemple à dire : « Le docteur von Hagens a affirmé qu’il avait fait cela avec le consentement de tous ces corps-là quand ils vivaient » (p. 62). On entend bien que le mot « corps » ne convient pas dans le contexte. Mais il y a pire, par exemple quand ce mot « corps » est lui-même remplacé par « spécimen anatomique ». Le mot qui manque ici, celui qui nomme au plus juste, est celui de « défunt », avance Nicole Malinconi. Les cadavres conservés par le procédé de la plastination, et dévoilant ce qu’ils cachent sous leur peau, sont pourtant des défunts. On nomme un homme « défunt », dans l’ordre humain, en référence à la vie qu’il a accomplie — selon le sens du latin defunctus. Mais, comme le remarque Nicole Malinconi, l’exposition Körperwelten, n’est regardable qu’à condition d’oublier que les « spécimens anatomiques » exposés sont des défunts car « qu’adviendrait-il des visiteurs (…) s’ils voyaient tout d’un coup un humain ? Si, surtout, ils se mettaient à dire Défunt et peut-être alors, de l’avoir dit, à ne plus pouvoir rester là devant ? » (p. 67). Que ce mot « défunt » puisse être aisément oublié participe de la défiguration de l’humain. Comme dans le cas précédent, il s’agit bien encore ici de souligner notre impossibilité contemporaine à savoir finir. Ce n’est pas seulement le mot pour dire la fin qui fait défaut, mais la fin elle-même qui se trouve mensongèrement déniée. Von Hagens expliquait qu’il avait convaincu les vivants qu’ils accèderaient, par son art, à une nouvelle forme d’immortalité, et échapperaient au lot commun. Mais le déni n’aboutit qu’au clivage, et à une violence autrement plus grande que celle que la limite de la vie assigne aux humains.
L’essai intitulé « Mur sans issue » n’est pas la conclusion du livre, mais en dit l’esprit : comment parler d’un clivage tel qu’un simple mur de Sao Paulo, surmonté d’un barbelés et séparant de quelques mètres une résidence haut de gamme de la rue dévastée d’un bidonville ?

Une critique de Hélène L’Heuillet

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