Instruments et registres de la transparence

Le cas du dépistage des drogues aux Etats-Unis

lundi 11 juillet 2011, par Renaud Crespin

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Lorsqu’elles croisent ou se saisissent de l’individu, les sciences sociales et humaines essayent, la plupart du temps, de se distinguer de la conception qu’en donne une certaine philosophie politique qui considère cet individu comme indépendant, autonome et rationnel mais également conscient de son intérêt propre, tout en étant capable de se fixer des buts et de déterminer les meilleurs moyens de les réaliser [1]. Plus proche de la philosophie sociale, la sociologie politique, par exemple, envisage moins l’individu comme un être rationnel et isolé que comme un être social, c’est-à-dire se constituant dans et par les relations qu’il entretient avec le monde qui l’entoure. Ainsi, dans un récent travail, Christian Le Bart souligne tout l’intérêt qu’il y a à envisager l’individu comme le résultat toujours inachevé d’un processus socio-historique d’individualisation [2]. En ce sens, si l’auteur insiste sur la fiction de l’existence de l’individu, il montre également que l’appropriation sociale de cette fiction produit de multiples effets sociaux qu’il s’agit de caractériser et d’analyser. Toutefois, selon nous, à trop insister sur les mécanismes socio-historiques ou idéologiques qui mèneraient aux risques actuels d’anomie sociale [3], elle-même pensée comme le signe d’une crise des autorités traditionnelles [4], on est conduit à laisser dans l’ombre les formes nouvelles de contraintes qui pèsent et s’exercent sur les individus des sociétés dites « modernes » et cela particulièrement dans le cadre du travail [5].
Notre propos n’est donc pas de nier les effets des changements politiques et économiques plus ou moins récents qui transforment la fabrique des individus et affectent par là même la façon dont ils vivent et se vivent mais de nous demander par quoi ces changements s’opèrent. Pour cela, nous mettrons l’accent sur les techniques et les instruments souvent qualifiés de « managérials » qui sont à l’œuvre dans la fabrique des individus au travail. Le questionnement classique se trouve ainsi déplacé du pourquoi (observe-t-on un processus d’individualisation) vers celui du comment (s’opère ce processus). A l’instar des études qui en science politique interrogent les processus d’instrumentation de l’action publique [6], il s’agit de se démarquer des approches fonctionnalistes qui véhiculent l’idée d’une neutralité des techniques pour mettre l’accent sur la carrière des instruments, c’est-à-dire rendre compte des mécanismes par lesquels ils se diffusent et produisent des effets dans tout un ensemble d’espaces d’activités sociales [7]. Analyser les processus d’instrumentation à l’œuvre dans un espace d’activité comme le travail consiste donc à soutenir que les solutions techniques qui s’y déploient, loin d’être neutres, sont porteuses de théorisations politiques implicites qui placent les individus dans des relations spécifiques de pouvoir. L’exemple que nous avons retenu dans le cadre de cet article est celui de la généralisation, depuis les années 1980, des tests de dépistage des drogues comme instruments de surveillance et de sélection des salariés américains [8]. Un des intérêts de cet exemple est qu’il est en prise directe avec la seconde entrée que nous avons choisie puisque le recours à ces tests biologiques vise à rendre ceux sur qui ils sont utilisés « transparents » à ceux qui les utilisent. La volonté de transparence véhiculée par ces instruments apparaît avec plus de clarté si le raisonnement opère à partir des situations de dépistage. A la suite des travaux de M. Foucault sur les dispositifs d’aveu, nous considérons les tests de dépistage comme des techniques représentationnelles réalisées par une organisation sur un individu avec l’intention de recueillir des informations [9]. Cette définition posée, la carrière sociale des tests de dépistage des drogues sera étudiée comme celle d’instruments techniques élaborés et utilisés afin d’identifier chez un individu des qualités ou des états ayant des significations morales et/ou légales.
Avant de poursuivre, nous rappellerons que le « dépistage des drogues » tel qu’il s’est déployé aux Etats-Unis et se diffuse aujourd’hui en Europe et notamment en France consiste dans 90% des cas en une analyse biologique d’un prélèvement d’urine, puisque les tentatives faites à partir de prélèvements de cheveux ou de salive s’avèrent encore insuffisamment fiables. Dans l’espace du travail, la volonté de transparence s’exerce donc à partir d’une situation dans laquelle un dispositif qui repose sur l’observation d’un substrat soustrait du corps humain a comme double finalité celle de « rendre visible » et celle de juger les qualités physiques et morales des salariés.
Finalement, le problème que nous posons est celui de comprendre comment par leur appropriation massive dans le cadre du travail, les tests de dépistage des drogues produisent à la fois des effets de transparence et d’individualisation, qui peuvent se combiner.
Pour rendre compte de cette dynamique de déploiement, nous distinguerons deux registres de « transparence ». Dans une première partie, nous insisterons sur un registre que nous appelons « positif », en retraçant la genèse des premiers usages des tests et caractérisant le rapport politique et les normes implicites qui sont « enfermées » dans ces instruments et en assurent la circulation. La seconde partie porte sur le registre critique de la transparence. Elle aborde notamment la question des mobilisations sociales afin de caractériser les effets paradoxaux du recours au droit pour contester l’appropriation et certains usages des tests dans l’emploi.

I. Le registre « positif » de la transparence

L’usage des premiers tests de dépistage des drogues dans le monde professionnel américain débute à la fin des années 1960. Ils concernent alors principalement les forces armées engagées dans le conflit vietnamien. Des tests sont ainsi réalisés sur les troupes revenant aux États-Unis. Ces programmes de dépistage aléatoires sont justifiés en termes médicaux puisqu’il s’agit d’offrir des soins aux soldats dépendants de drogues. Si théoriquement les personnels testés positivement peuvent faire l’objet de mesures disciplinaires, dans les faits, plusieurs décisions de justice restreignent cette possibilité. Toutefois, la carrière sociale de ces instruments de dépistage ne se cantonne pas à l’espace militaire : à partir du début des années 1980 ils se diffusent massivement dans les entreprises américaines. Ainsi, en 1992, une étude de l’American Management Association (AMA) indique que le nombre de tests réalisés a augmenté de 250 % entre 1987 et 1992 [10]. En 1988, les employeurs ont testé 8 millions d’Américains, 13 millions en 1990 et 22 millions en 1992. En 1998, une étude estime que les États-Unis dépensent chaque année environ 1 milliard de dollars pour tester les salariés des secteurs privé comme public. Quel sens donner à ce déploiement aussi rapide que soutenu des tests dans l’emploi ? L’hypothèse de la généralisation d’instruments de surveillance à visée répressive de l’usage de drogue ouvre une première piste d’analyse. En effet, pour le salarié testé un résultat positif déclenche des mesures de reclassement, de mise à pied ou de licenciement. En ce sens et selon l’approche classique du panoptique benthamien, le recours au dépistage vise à rendre les salariés transparents à leurs employeurs selon une finalité essentiellement utilitariste. C’est donc selon un premier registre que l’on qualifiera ici de « positif » que l’injonction de transparence se déploie dans l’emploi par le biais de programmes de dépistage des drogues. D’un point de vue normatif, c’est parce qu’il représente un investissement économique et humain que le salarié doit faire l’objet d’examens visant à repérer et écarter d’éventuels risques pour le fonctionnement de l’entreprise. La question qui se pose dès lors est de savoir non seulement quels sont ces risques mais aussi sur quels types de savoirs ils se fondent. Mais avant de répondre à cette question, nous commencerons par caractériser quelques-uns des éléments du contexte politique et idéologique dans lequel le déploiement du dépistage a eu lieu. Ce qui nous amène au début des années 1980.
Cette période est marquée par le retour d’une gestion conservatrice d’un certain nombre de problèmes sociaux. Élu grâce à la frange la plus à droite du Parti républicain, le président Reagan se veut ainsi fidèle à un électorat qui lui avait déjà permis de devenir gouverneur de Californie grâce à un programme qui prônait notamment la restauration des « valeurs familiales traditionnelles ». Cet agenda conservateur se présente d’ailleurs ouvertement comme une réaction aux valeurs et aux pratiques hédonistes des années 1960, entendues comme autant de menaces pour la « nation » américaine. Fortement représentée au sein de l’administration, cette « nouvelle droite » se lance dès le début des années 1980 dans un travail de refondation de l’action publique, sur la base d’une idéologie conservatrice dont un axiome central stipule que les problèmes sociaux sont la conséquence de choix moraux individuels [11]. Le rappel permanent de cet axiome sert ainsi non seulement à discréditer publiquement les recherches menées depuis les années 1950 sur les origines structurelles des problèmes sociaux, mais également à justifier une nouvelle hiérarchie des priorités budgétaires en matière de recherche et d’expertise publiques.
Ainsi à partir des années 1980, les financements publics iront prioritairement aux travaux qui analysent le chômage, la criminalité ou les inégalités dans l’accès à l’éducation comme étant le résultat d’individualités déviantes, immorales et faibles. Cette nouvelle approche conduit à redéfinir les personnes les plus socialement démunies comme étant les seuls responsables des difficultés sociales qu’elles rencontrent [12]. Transposé aux problèmes sociaux posés par les drogues, ce déni du social permet d’affirmer que les individus ne se droguent pas parce qu’ils sont au chômage, pauvres ou même aliénés mais qu’ils sont au chômage, pauvres et aliénés parce qu’ils consomment des drogues, comportement qui est entendu comme le signe de leur faiblesse morale. Au cours des années 1970, cette thèse de la faiblesse morale des consommateurs de drogues a fait l’objet de nombreuses études académiques, notamment en psychologie sociale. Des travaux se sont ainsi intéressés aux aspects non conventionnels, non traditionnels ou encore non conformes pour tenter de caractériser la personnalité des consommateurs de drogues [13]. D’autres travaux se sont portés sur les comportements induits par la prise de drogues que cela soit en termes de criminalité [14] ou de syndrome amotivationnel [15] (apathie). Ainsi à la fin des années 1970, la question des relations entre usage de drogues et comportements déviants est un objet légitime de recherche aux Etats-Unis [16]. Quant aux éventuels effets amotivationnels de la consommation de certaines drogues et en particulier du cannabis ils font l’objet d’une controverse qui se stabilise au début des années 1980 [17]. C’est alors la thèse en faveur de l’existence de tels effets qui devient dominante grâce notamment à la vulgarisation de travaux menés en psychiatrie et en psychologie [18] et à des économistes qui proposent de modéliser les comportements d’addiction. Ces derniers sont expliqués soit par la nature du bien consommé, qui par le double jeu de la dépendance et de l’accoutumance enfermerait les individus dans sa consommation [19], soit par l’existence de personnalités addictives caractérisées, en dernier ressort, par une « faiblesse de la volonté » [20].

Dans la période de forte récession économique que connaissent les États-Unis au début des années 1980, se dessine donc une figure du « consommateur de drogues » qui revêt tous les attributs du « bouc-émissaire » pour rendre compte des difficultés rencontrées par les entreprises. Ainsi, pour les économistes les plus conservateurs, les causes de cette récession ne sont pas à rechercher dans des choix d’investissements financiers à court terme faits au détriment des grands équipements industriels, mais dans le fait que les salariés consomment des drogues, comportement jugé extrêmement coûteux pour la productivité américaine.
Cette articulation entre usage de drogues et déclin de l’économie américaine repose sur une production importante de chiffres et d’expertises. D’origines diverses, cette production de connaissances a deux effets principaux. Le premier est de « traduire » l’usage de drogues en symptômes économiques, le second, de présenter le dépistage comme la solution aux risques que feraient courir les salariés consommant des drogues à la productivité et à la sécurité des entreprises américaines. Entre 1983 et 1990, les risques posés par la « drogue au travail » font l’objet d’une large couverture publique par les médias américains qui multiplient enquêtes et reportages sur les programmes de dépistage récemment adoptés par de grandes entreprises telles que General Motors, IBM, Mobil ou Exxon. Reprenant les argumentaires managériaux justifiant ces programmes, les médias participent ainsi à désigner publiquement les usagers de drogues comme des salariés plus sujets que d’autres à l’absentéisme et aux accidents du travail [21]. Or, à cette époque, aucune statistique n’existe sur le nombre et la composition sociale de la population consommant des drogues. Les premières données disponibles datent des années 1990. Celles-ci ne montrent d’ailleurs aucun accroissement brusque de cette population mais plutôt une stabilisation dans les années 1980 après une augmentation régulière depuis les années 1960 et un pic situé en 1979 [22].
Dans l’emploi, les chiffres disponibles sur la consommation de drogues chez les salariés proviennent d’enquêtes inégales qui se prêtent à des déformations souvent peu scrupuleuses [23]. Par exemple, depuis 1975, des études ont attribué à la consommation de drogues 50 % des accidents ferroviaires [24]. Or, des analyses postérieures ont révélé que 90% de ces accidents étaient en réalité consécutifs à une consommation d’alcool ou à d’autres causes, la première de ces « autres causes » étant la dégradation des conditions de travail.
De manière générale les travaux de psychologie sociale, d’économie ou les expertises d’inspiration managériale renforcent une définition du problème posé par les drogues au travail comme celle d’un problème de comportement et de responsabilité individuelle soit parce qu’elles se focalisent sur les produits et/ou les individus [25] soit parce qu’elles évacuent les conditions de travail. Par là même, elles légitiment le dépistage comme la solution pour repérer et identifier des salariés considérés comme déviants. Surtout, ces travaux vont servir de socle de justification pour élaborer un dispositif normatif qui incite ou oblige les entreprises américaines à adopter des programmes de dépistage des drogues. Ainsi, en 1986, un décret du Président Reagan prône comme objectif et comme valeur une « administration fédérale libérée de la drogue ». Pour y parvenir, ce texte exhorte les différentes administrations à généraliser le dépistage des employés et des candidats à un poste fédéral. En 1988, une loi, le Drug-Free Workplace Act, exige des employeurs qui souhaitent passer un contrat avec l’État qu’ils certifient que leurs entreprises sont « exemptes de drogues ». Ne pas respecter cette clause peut entraîner une exclusion de 5 ans du marché des contrats fédéraux. Enfin, en 1991, une autre loi oblige les entreprises publiques et privées de transport à dépister l’ensemble de leurs salariés ainsi que les candidats à l’embauche.
Lorsque l’on observe ce dispositif normatif, on peut comprendre que les administrations et les entreprises publiques aient été contraintes d’adopter des programmes de dépistage, mais comment rendre compte de leur généralisation rapide et massive dans les emplois privés ?
Plusieurs enquêtes montrent que les exigences contractuelles de l’État fédéral ont accéléré la diffusion du dépistage dans le privé. En 1990, une enquête menée auprès de 130 entreprises indique que, pour 64 % d’entre elles, ce sont bien ces nouvelles exigences qui sont à l’origine de leurs programmes de dépistage. De plus, selon cette même enquête, ces exigences contractuelles ont conduit les 34 % qui menaient déjà des programmes de dépistage à les renforcer, en dépistant par exemple non seulement les candidats à l’embauche mais également les employés en poste. Cette tendance sera confirmée en 1996 [26]. Lorsque l’on interroge les chefs d’entreprise et les responsables des ressources humaines, la plupart évoquent bien les problèmes de sécurité et de productivité et insistent sur leur obligation légale, en matière contractuelle et civile. Il apparaît ainsi que ce qui motive l’implantation du dépistage est la responsabilité des employeurs en cas d’accident du travail lié de près ou de loin à un usage de drogues de leurs employés. Ainsi, le fait que le dépistage permette de repérer des comportements pouvant poser des problèmes de sécurité et de productivité est une croyance largement partagée parmi les employeurs, comme l’est également la croyance dans l’effet dissuasif ou préventif du dépistage.
Pour autant l’expression de ces motivations n’intervient qu’après l’adoption de politiques de dépistage. De fait les réponses formulées en termes d’exigences contractuelles ou de recherche de productivité et de sécurité doivent être considérées avant tout comme des justifications qui permettent a posteriori de démontrer la rationalité du choix du dépistage. Dès lors comment rendre compte de ce choix à l’origine ? Cette question se pose d’autant plus qu’au début des années 1980, des alternatives existent qui permettent également de répondre aux normes et aux exigences fédérales. C’est notamment le cas des Employee Assistant Programs (EAP) qui sont des dispositifs de prévention fondés sur une démarche éducative privilégiant le dialogue et le soin avec les salariés usagers de drogues. Or, ces EAP sont plus coûteux et plus difficiles à mettre en œuvre que les programmes de dépistage. En outre, dans un contexte de forte stigmatisation des usagers de drogues, les EAP risquent de nuire à l’image des entreprises qui les expérimentent puisque, culturellement, il faut être punitif. Il ne s’agit pas ici de nier le coût financier du dépistage, ce dernier reste substantiel, mais de rappeler que le choix du dépistage permet finalement aux employeurs de démontrer, à moindre frais, qu’ils sont réactifs et qu’ils remplissent leurs obligations sociales de sévérité vis-à-vis des drogues, tout en évacuant d’autres problématiques coûteuses liées notamment aux conditions et à l’organisation du travail au sein des entreprises [27].
Mais si la plupart des employeurs adoptent cette norme de sévérité vis-à-vis de l’usage de drogues, la question reste de savoir comment s’opère concrètement au sein des entreprises une normalisation des conduites des salariés par le biais de la surveillance qu’autorisent les différents dispositifs de dépistage. Conformément aux mécanismes disciplinaires classiques, cette normalisation passe par le jeu des sanctions. Or, ces dernières peuvent être négatives ou positives. Ainsi dans les années 1980 une société pharmaceutique américaine gratifiait d’un chèque de 20 dollars tous les employés testés négativement. Toutefois, ce sont les sanctions négatives qui l’emportent très largement. Au premier rang de ces sanctions on trouve évidemment le refus d’embauche mais aussi le licenciement. Il faut ici insister sur le fait que les conséquences sociales de ces sanctions disciplinaires relèvent largement de la sphère privée. En effet, elles touchent à ce qui représente, dans nos sociétés libérales contemporaines, une des dimensions centrales de l’insertion sociale, à savoir la capacité de décrocher et de conserver un travail. Beaucoup de travaux en sciences humaines et sociales soulignent ainsi combien le travail est une des conditions de l’estime de soi et de l’intégration sociale [28]. Certes, il est rare qu’une entreprise licencie dès le premier résultat positif, essentiellement pour des raisons de coût. Il est en effet moins rentable de former un nouvel employé que de « réhabiliter » un employé même si celui-ci consomme des drogues. C’est d’ailleurs par les dispositifs de réhabilitation que le processus de « normalisation » s’avère le plus efficace. Ainsi, la plupart des entreprises américaines ont adopté une procédure standard qui articule trois étapes. La première est le dépistage. En cas de résultat positif, s’ouvre une seconde étape dont l’objectif est d’amorcer un changement de comportement du salarié. Cette seconde étape est assurée par un service externalisé par l’entreprise, qui va du simple conseil téléphonique à une prise en charge de type EAP (de plus en plus rare car trop coûteux). A l’issue de cette seconde phase, le salarié est de nouveau testé : c’est la troisième étape. S’il est négatif, il peut réintégrer l’entreprise mais il fera d’abord l’objet d’une période probatoire au cours de laquelle un nouveau dépistage positif entraînera des sanctions allant du déclassement au licenciement.
A ce stade du raisonnement, le dépistage des drogues semble donc particulièrement congruent avec la théorie foucaldienne qui articule expansion de la surveillance et dynamique d’individualisation descendante. En effet, plus les tests circulent, plus ils sont appropriés et plus les informations recueillies sur les salariés se précisent et les singularisent. Ainsi la recherche de « transparence » des individus se renforce, se complète et se documente grâce au déploiement du dépistage. Mais ce processus recoupe également les analyses de M. Foucault sur un autre point, celui de l’articulation entre science, surveillance et logique disciplinaire. Rappelons qu’au départ l’analyse d’urine a été développée pour repérer les habitudes de consommation de toxicomanes suivant un traitement de substitution aux opiacés. Il s’agissait de surveiller et contrôler si des patients ne prenaient pas d’autres drogues que la méthadone, ce qui pouvait nuire à la fois à leur « santé » et au traitement lui-même puisqu’en cas de test positif les patients étaient écartés des protocoles de prise en charge. De fait, dès son origine, le recours aux tests de dépistage des drogues se soutient bien d’une articulation entre un pouvoir de « coercition », un instrument biologique et une pratique médicale d’inspiration béhavioriste.
Pour finir sur ce registre positif de la transparence, insistons sur le fait que les tests de dépistage ont multiplié les situations d’asymétrie dans l’emploi américain en ce qu’ils visent à rendre « visibles » des comportements invisibles des salariés. Ils ont multiplié les situations dans lesquelles l’information fournie par les tests va exclusivement de l’employé à l’employeur. Les salariés testés n’avaient dans un premier temps quasiment aucune « prise » sur les informations recueillies ni même de garantie sur les procédures techniques utilisées pour les recueillir. Or, pour schématiser simplement ce qui est dit dans ces rapports d’asymétrie et dans le message qu’adresse le testeur au testé, on arrive à l’énoncé suivant : « votre parole ne compte pas et on vous demande que vous prouviez votre bonne foi en passant un test ». Par là même, on s’aperçoit que les situations de dépistage véhiculent et généralisent une logique du soupçon qui s’avère sans égard pour les états de service des salariés.
C’est d’ailleurs en grande partie cette logique du soupçon qui a déclenché une forte hostilité contre les programmes de dépistage des drogues [29]. Certains n’hésitant pas à dénoncer une forme de maccarthysme biologique [30]. Mais on peut estimer que ce sont surtout l’incertitude et la peur des conséquences d’un test positif qui sont au principe des mobilisations critiques. Face à ces différentes formes de contestation sur lesquelles nous allons revenir, les partisans du dépistage ont opposé un argument-massue qui veut que seuls ceux qui auraient quelque chose à se reprocher auraient de réelles raisons de s’inquiéter. Or, ce n’est pas si simple, car comme dans toute forme de dépistage se pose la question des faux-positifs : des personnes peuvent être identifiées comme positives par un test alors qu’elles n’ont pas consommé de drogues. Dans le cas du dépistage des drogues, cette probabilité est particulièrement forte d’une part parce que les tests peuvent réagir avec de nombreux produits légaux (réactions croisées) et, d’autre part, parce que les premières pratiques de dépistage ne présentaient aucune garantie de fiabilité sur les procédures techniques utilisées. Nous allons maintenant voir comment dans le cadre du travail ces formes de contestations à la transparence des salariés ont été socialement formulées.

II. Le registre critique de la transparence : les paradoxes de la contestation

Plusieurs associations de défense des libertés individuelles, des intellectuels et de nombreux universitaires ont publiquement dénoncé dès le début de leur mise en œuvre les programmes de dépistage des drogues sur les salariés. Les arguments critiques les plus souvent avancés étaient que ces pratiques portent atteinte aux libertés publiques et aux droits de l’homme. Sans vouloir revenir sur le bien-fondé de ce type d’argumentation, on notera cependant que ces discours ont été la plupart du temps énoncés dans des univers sinon très confinés du moins sans prise directe sur les relations concrètes de travail et sur les enjeux qui les structurent. Afin de tenter de caractériser un registre critique de la transparence on s’intéressera donc davantage aux normes mobilisées par les salariés et les représentants syndicaux au cours des nombreux procès qu’ils ont intentés contre les programmes de dépistage. Deux principaux types de normes juridiques ont été invoquées devant les tribunaux : d’abord des normes de protection de l’intégrité et de la dignité des personnes, c’est-à-dire celles qui protègent ce que l’on appelle classiquement la vie privée, ensuite des normes cherchant à assurer une forme d’équité face aux procédures de dépistage (due process).

Le dépistage comme atteinte à la vie privée

Au cours des années 1980, les employés fédéraux comme ceux du secteur privé ont contesté la légalité de certains programmes de dépistage au motif qu’ils seraient attentatoires à la vie privée. La notion de « vie privée » est très usitée aux Etats-Unis mais n’a pas de définition légale précise, elle n’apparaît telle quelle dans aucun texte légal, ni même dans la Constitution américaine, alors que le IVème amendement est la référence en la matière. En vertu de cet amendement, la protection de la vie privée est garantie par le droit reconnu à chaque citoyen américain d’être prémuni contre des « saisies et des perquisitions déraisonnables ». Trois modalités principales de protection de la vie privée ont été à l’origine des plaintes contre le dépistage des drogues.
La première critique l’injonction de transparence en demandant au juge si le dépistage constitue une atteinte visuelle à la dignité des personnes. La situation mise en cause concerne certaines procédures de dépistage qui obligent les salariés à « uriner devant un tiers pour recueillir un échantillon », pratiques qui sont justifiées par les employeurs pour lutter contre une éventuelle substitution ou altération de l’échantillon au moment du prélèvement. Il s’agit donc de savoir si un employeur enfreint la loi lorsqu’il observe directement un employé en train d’uriner.
La deuxième modalité concerne la protection d’informations considérées comme relevant de la vie privée. La critique vise ici à limiter les informations qui peuvent être soumises à l’injonction de transparence. En effet, les résultats d’un dépistage peuvent révéler d’autres informations que celles recherchées, informations qui peuvent être protégées par le secret médical. C’est le cas par exemple de certains traitements médicaux ou simplement le fait d’être enceinte. La question est posée aux tribunaux car certaines politiques de dépistage en entreprise obligent les salariés à indiquer à leurs employeurs les traitements qu’ils suivent afin de limiter les risques de réactions croisées et donc les faux-positifs.
La troisième modalité fait référence à l’autonomie des salariés. On demande ici au juge si un employeur peut exercer un droit de regard sur ce que font ses employés en dehors de leurs horaires de travail et cela même si ces activités extérieures n’influent pas sur leurs capacités à exercer correctement leur métier. Se pose ici la question du périmètre au-delà duquel la demande de transparence devient irrecevable. L’enjeu est essentiel car les tests urinaires utilisés sont incapables de donner une information indiquant si un salarié est sous l’influence de drogues au moment du prélèvement. Cette incapacité découle des techniques biologiques utilisées qui ne détectent pas directement la présence de drogue mais seulement la réaction produite par le corps à la suite d’une consommation (métabolites). De fait, pour la drogue la plus largement consommée aux Etats-Unis, la marijuana, un test peut s’avérer positif plusieurs semaines après une consommation alors même que les effets psychotropes de cette drogue excédent rarement quelques heures. Cela signifie que l’information produite par les tests urinaires ne fait pas de différence entre un employé qui fait un usage occasionnel de drogues lors de son temps libre et un employé sous l’influence de drogues sur son lieu de travail.
Dans l’ensemble, ces plaintes ont été retenues par les tribunaux qui ont donc reconnu que le dépistage des drogues soulevait bien des enjeux liés à la protection de la vie privée. Mais dans un premier temps, face à la diversité des situations et des programmes de dépistage, aucune jurisprudence ne s’est imposée et une série de jugements contradictoires a plutôt eu tendance à restreindre l’étendue des protections. Puis, en 1989, la Cour Suprême rend deux décisions qui vont permettre de trancher la question de la constitutionnalité des programmes de dépistage au regard du IVème amendement [31]. Ces deux décisions sont Skinner v. Railway Labor Executives’ Association et National Treasury Employees Union v. Von Raab. Dans le cas Skinner, la Cour Suprême se prononce sur la constitutionnalité d’une politique de dépistage adoptée par l’administration fédérale des chemins de fer qui exige de tester tous les employés impliqués dans un accident ou un incident ferroviaire. Le cas Von Raab pose la question quant à lui de savoir si le dépistage de l’ensemble des employés fédéraux affectés à des postes impliquant le maniement d’armes ou l’accès à des documents confidentiels est constitutionnel.
Dans les deux cas, la Cour Suprême confirme que le dépistage des drogues soulève des enjeux de protection de la vie privée. Ainsi le fait de prélever sur un individu des composants corporels (sang et urine) et de placer sous surveillance des salariés en train d’uriner est bien une atteinte à la dignité des personnes qui va au-delà de ce que la société peut autoriser. De même, la Cour Suprême considère que ces politiques peuvent porter atteinte à la vie privée en révélant à des tiers des informations protégées par le secret médical. Toutefois, la Cour rappelle que seules les perquisitions et les saisies abusives sont proscrites. Ainsi, dans le cas Skinner, elle stipule que compte tenu de la nature particulièrement sensible, en termes de sécurité, du travail ferroviaire et de la nécessité qui incombe à l’administration d’assurer la sécurité et la sûreté du public, le gouvernement est en droit de dépister, et cela, même en l’absence de suspicion préalable des employés. Dans le cas Von Raab, la Cour parvient à la même conclusion. Elle se réfère dans ce cas à l’existence d’une « incontestable crise nationale liée à l’usage de drogues illégales » qui oblige le gouvernement à s’assurer que ces employés sont physiquement aptes tout en ayant une totale maîtrise de leur capacité de jugement. De fait, la Cour Suprême a effectivement cadré les débats en termes de protection de la vie privée mais a inféodé le respect de cette norme à des objectifs de sécurité et d’intégrité du personnel. Ces deux décisions ont donc rendu sinon impossible du moins beaucoup plus difficile la contestation des politiques de dépistage par le IVème amendement.

La logique du « due process »

Les salariés américains ont également contesté les programmes de dépistage en invoquant ce que l’on appelle un droit à un due process. Ce dernier est une procédure qui garantit à chaque citoyen la possibilité de faire usage de l’ensemble des voies de droit devant un tribunal. Ce droit découle des Vème et XIVème amendements et s’applique depuis une trentaine d’années à des contentieux de plus en plus variés. En matière de dépistage, il doit garantir que les politiques gouvernementales ne revêtent pas un caractère arbitraire ou déraisonnable. Les protections juridiques qu’offrent le due process ont notamment été utilisées pour retourner l’injonction de transparence vers les employeurs en demandant aux tribunaux de se prononcer sur la « fiabilité » des techniques et des procédures de dépistage mises en œuvre. Ces procès ont ainsi conduit à la standardisation des procédures et des politiques de dépistage des drogues. Finalement, seules les politiques de dépistage couplant des tests urinaires avec des tests de confirmation ont été reconnues légales car présentant des garanties suffisantes de performance et de fiabilité. D’ailleurs c’est afin de faire cesser les poursuites à son encontre, qu’en 1988, le gouvernement fédéral adopte ce type de procédure standard pour ses politiques de dépistage.

Le paradoxe des conventions collectives

Un dernier mode de contestation des politiques menées par les employeurs a été le fait des syndicats, principalement contre les programmes systématiques et obligatoires de dépistage [32]. En effet, confrontés au début des années 1980 à des pratiques abusives, les principaux syndicats américains considèrent que le dépistage, parce qu’il affecte les conditions de travail, doit faire l’objet d’une négociation entre partenaires sociaux, ce à quoi s’opposait le patronat. Or, en 1987, après plusieurs procès, l’organisme fédéral de régulation du travail, le National Labor Relation Board, soutient finalement cette revendication syndicale et fait donc du dépistage un sujet obligatoire pour l’élaboration des conventions collectives. Cette décision met fin à l’opposition frontale des syndicats si les employeurs acceptent de négocier sur les formes et les modalités du dépistage, ce qui sera majoritairement le cas. Ces négociations entre partenaires sociaux ouvrent ainsi une série d’accords qui généralisent le dépistage à l’embauche. En revanche, la contestation syndicale reste forte contre le dépistage aléatoire et le recours aux tests dans le cadre des examens médicaux de routine. Pour les syndicats il s’agit de ne pas cautionner des pratiques qui font peser un soupçon de consommation sur l’ensemble des salariés [33]. Après d’âpres négociations, des compromis sont trouvés branche par branche. Ces accords entérinent finalement la forme la plus individuelle du dépistage, à savoir celle fondée sur une suspicion préalable de consommation. Pour justifier ce type de programme, c’est une nouvelle fois l’argument du maintien de la sécurité et de la santé des salariés qui s’est avéré décisif.
La situation est ici paradoxale, puisqu’en devenant un sujet de négociations collectives touchant aux conditions de travail, les débats sur le dépistage n’ont pas été formulés en termes de respect de la vie privée ou d’atteinte à la dignité des salariés mais, une fois encore, en termes de sécurité. Le paradoxe est ici que ce qui pouvait apparaître comme étant le meilleur moyen de garantir des protections collectives a conduit non seulement à autoriser le dépistage à l’embauche, ne donnant ainsi aucune protection aux demandeurs d’emploi, mais également à autoriser les pratiques de dépistage les plus « individualisantes », répondant à une logique de soupçon ciblé sur une personne.
Finalement quels enseignements peuvent être tirés de l’examen du registre critique de la transparence lorsque celui-ci se fonde sur des normes juridiques ? Nous en distinguerons trois. Le premier enseignement est que les plaintes déposées pour atteinte à la vie privée ont eu pour principale conséquence l’érosion puis la dissolution des protections collectives. En effet, si les garanties de confidentialité des résultats sont assurées par l’employeur, le dépistage peut être généralisé. Dès lors chaque salarié et/ou candidat à l’embauche se retrouve seul face à l’entreprise, ce qui conduit à reproduire des situations d’asymétrie qui demeurent favorables aux employeurs. Le second enseignement est que les procès intentés ont abouti à inféoder le respect de la vie privée aux normes de sécurité et de productivité des entreprises. Cette inféodation autorise non seulement l’extension de la surveillance des salariés mais offre également aux entreprises la capacité de contrôler le mode de vie de leurs salariés. Ces derniers deviennent potentiellement 24 heures sur 24 des salariés de l’entreprise. Ce qui ne veut pas dire que cette capacité de contrôle conduit nécessairement à l’activation d’un pouvoir de type disciplinaire sur les individus. Cela est certes le cas dans le cadre des processus de réhabilitation mais cette relation devient plus « floue » lorsqu’on s’intéresse aux effets dissuasifs des programmes de dépistage adoptés par les entreprises. Pour ces dernières, faire savoir publiquement qu’elles dépistent a un impact décisif sur le taux de résultats positifs : celui-ci diminue rapidement et cela aussi bien chez les salariés en poste qu’à l’embauche [34]. Dès lors la relation de pouvoir qui s’actualise dans les dispositifs de dépistage ne relève pas uniquement d’une action directe des entreprises sur des individus mais également d’une action plus diffuse qui en appelle à leur subjectivité. La mise en visibilité du contrôle place les individus dans une situation où pour accéder ou se maintenir au travail ils doivent « librement » consentir à faire le choix de l’abstinence sous peine d’encourir les conséquences d’une éventuelle consommation de drogues [35]. La frontière entre l’activité professionnelle et la vie privée devient ainsi de plus en plus floue.
Enfin, dernier enseignement, le recours aux tribunaux et les normes mobilisées ont paradoxalement conduit non pas à limiter les pratiques de dépistage mais au contraire à accélérer leur généralisation en définissant les conditions légalement justes de leur réalisation.
A partir de ces deux registres, positif et critique, de la transparence, nous souhaiterions, en conclusion, distinguer quelques-uns des effets les plus repérables du déploiement du dépistage des drogues pour caractériser ce que l’on appelle ici l’individu libéral.

Conclusion

Le premier effet est que les tests produisent et fabriquent les traits de caractère et les aptitudes qu’ils sont censés mesurer. Rappelons simplement ici que la seule chose que mesure « objectivement » le dépistage est le fait de savoir si un individu a consommé des drogues à un moment donné avant le test, et encore sous réserve de la fiabilité parfaite de ces instruments, ce qui est loin d’être toujours le cas. Or, dans le cas du dépistage à l’embauche, par exemple, l’objectif n’est pas de savoir ce qu’a fait dans le passé un candidat, mais d’utiliser l’information recueillie pour en tirer des conclusions sur ce que ce candidat fera comme futur employé. C’est donc ici une « prédiction » qui est recherchée et le résultat du test n’est que l’instrument de cette prédiction puisqu’il confirme ou infirme un futur comportement de l’individu. On se trouve donc face à dispositif social et technique relativement complexe et coûteux dont le principe repose sur un adage de sens commun des plus banal : le fameux « qui a bu boira » ou en l’occurrence « qui s’est drogué se droguera ».
Un second effet du dépistage est d’assigner les individus dans des catégories fondées sur des comportements, catégories à partir desquelles ces individus seront ensuite traités et gérés. Or, ce mode de gestion conduit également les individus à se penser eux-mêmes selon les exigences et les attentes prescrites par ces catégories. Mais ce qui apparaît encore plus central réside dans le fait que les tests participent à la construction même de ces catégories. Ainsi participent-ils à faire exister les problèmes qu’ils sont censés résoudre, l’existence d’un problème de productivité et de sécurité pour l’économie américaine est reconnue et validée parce que les tests identifient effectivement des employés consommateurs de drogues.
Le troisième effet des tests de dépistage des drogues est que ces instruments affectent la définition du problème des drogues au travail, pensé comme un problème individuel. En cela, la généralisation du dépistage participe bien de cette dynamique d’individualisation à l’œuvre depuis le XVI/XVIIe, dont une des dimensions repose sur ce que l’on peut appeler avec M. Foucault la transformation des modes de connaissance de l’homme [36].
Cela nous amène à souligner un quatrième effet des instruments de dépistage : leur usage a tendance à simplifier la complexité des situations, notamment celles du travail mais ce processus concerne également les individus eux-mêmes. En effet, les résultats des tests présentent le risque d’affaiblir la compréhension et la prise en charge des phénomènes d’addiction en fournissant certes une information explicite et claire mais restreinte à : positif, négatif. Cela n’est pas sans conséquence sur les interactions sociales puisque cette information binaire facilite l’action et la fluidité notamment dans le cadre du travail. En effet, dans un contexte de déspécification des tâches de travail, ou de travail sans qualité pour reprendre l’expression que Sennett emprunte à Musil, les employeurs n’ont plus de temps pour « connaître » leurs employés ; les résultats des tests permettent ainsi d’accélérer les processus de recrutement ou de licenciement en substituant au contenu de la relation employeur-employé une information sommaire dans laquelle se trouve condensé tout un ensemble d’exigences sociales et morales liées au travail dans nos sociétés libérales.
Pour conclure sur les effets de transparence véhiculés par le dépistage, revenons une dernière fois ici sur la relation d’asymétrie que ces situations impliquent. Soulignons d’abord que l’individu y est passif, au sens où il subit un prélèvement d’information au profit d’une organisation qui les utilise pour ses besoins propres. Or, en suivant le sociologue E. Goffman, ces situations de dépistage compromettent la possibilité que les individus ont de se mettre en scène pour tirer un tant soit peu profit des interactions de la vie quotidienne [37]. Rappelons que cela ne signifie pas qu’un « escroc » se cache en chaque individu mais que la plupart des interactions quotidiennes consistent en une série de performances dramatiques au cours desquelles les individus font l’effort de se présenter d’une façon telle qu’ils puissent contrôler un minimum ces situations. Pour Goffman cette capacité de contrôle du moi se fonde sur l’idée que chaque individu a un accès privilégié à soi, c’est-à-dire à ce qu’il ressent, pense ou désire. C’est donc l’existence de ce lieu d’où l’individu peut décider de masquer ou de dévoiler, selon les situations, ses secrets (hidden agendas) aux autres, qui assure que le mystère du lien social puisse se réaliser [38]. Or parce qu’elles cherchent à lever ce « mystère » pour rendre les individus « transparents » aux organisations, les pratiques de dépistage tendent à déjouer l’accès privilégié à soi pour le placer sous le contrôle du dépisteur. Ainsi « mis à nu », l’individu perd l’art de se dissimuler, de s’embellir ou d’adopter des postures nuancées de lui-même. Si depuis 25 ans les situations de dépistage des drogues se sont multipliées aux États-Unis dans des espaces d’activités de plus en plus diversifiés (travail, école, sécurité routière, accès à l’assurance, relations entre parents et enfants), une dynamique analogue s’observe aujourd’hui en Europe et notamment en France. La question est dès lors de savoir si le processus de régulation publique censé encadrer ce déploiement technique parviendra à ouvrir sur un autre possible que celui d’une suspicion généralisée des individus. Afin de protéger notre intimité, est-ce qu’un droit au caché est envisageable [39], ou doit-on se résoudre à ce qu’un jour des individus en viennent à demander eux-mêmes un dépistage pour pouvoir accéder à un emploi ? Et dans ce cas restera-t-il un espace ou un lieu où puissent se développer des contre-conduites et des tactiques de résistance à l’emprise de la transparence ?
La première de ces deux questions présuppose une théorie de la domination sociale dans laquelle la subjectivité des individus s’accorderait parfaitement à leur condition objective [40]. Parce qu’ils seraient dominés dans leur situation de travail, les salariés percevraient comme légitime le dépistage et s’y soumettraient volontairement assurant par là même la reproduction de la transparence comme mode de domination. Pourtant, aussi inévitable qu’il puisse paraître, ce schéma doit être nuancé si l’on s’intéresse aux activités et aux pratiques de contournement développées par les individus pour échapper aux conséquences sociales d’un test positif. Foucault a montré que tout pouvoir suscite des formes de résistances [41] et Goffman a souligné toute l’ingéniosité des individus pour subvertir, dans les institutions « totales », les dispositifs de contrôle et ainsi parvenir à s’aménager des espaces de liberté afin de protéger leur intimité et leur dignité [42]. Accéder à ces formes actives de résistance est certes difficile car elles sont la plupart du temps dissimulées par les acteurs. Pour autant peut-on raisonnablement penser que dans le cadre du travail, un individu consommant des drogues arrête cette consommation parce que son employeur met en place une politique de dépistage ? Cet individu pourrait tout autant accepter de jouer le jeu du dépistage et choisir de dissimuler ou de différer, au moins momentanément, sa consommation dans le but d’apparaître comme un salarié irréprochable. Le déploiement de ces tactiques de résistance peut également se soutenir des biens et des ressources offerts par le marché. Ainsi, depuis une dizaine d’années, s’est développée aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne, une « detox industry  » qui met à la disposition des consommateurs un ensemble de produits diurétiques qui permettent soit de masquer une consommation soit de falsifier les résultats des tests de dépistage des drogues [43]. A l’instar des pratiques qui dans le domaine sportif visent à contourner les contrôles anti-dopage, tout un répertoire de tactiques est envisageable, allant de la substitution d’urine au moment du prélèvement, de l’adultération par ajout de produit, à la dilution par absorption préalable de liquide. Repérer et spécifier ces pratiques à l’œuvre dans les coulisses des pouvoirs offrirait ainsi la possibilité de délimiter les contours d’un troisième registre de la transparence dans lequel de nouvelles formes de subjectivité démocratique s’articuleraient aux arts de la résistance [44].

par Renaud Crespin

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Pour citer cet article :

Notes

[1] F. Fischbach, Manifeste pour une philosophie sociale, Paris, La Découverte, 2009.

[2] Ch. Le Bart, L’individualisation, Paris, Presses de Sciences Po, 2009.

[3] L. Boltanski et E. Chiapello, Le nouvel esprit du capitalisme, Paris, Gallimard, 1999.

[4] M. Gauchet, La crise du libéralisme, vol. II, L’avènement de la démocratie, Paris, Gallimard, 2007.

[5] M. Gollac et S. Volkoff, « Citius, Altius, Fortius. L’intensification du travail », Actes de la recherche en sciences sociales, n°114, 1996, p. 54-67. P. Dardot et C. Laval, La nouvelle raison du monde. Essai sur la société néolibérale, Paris, La Découverte, 2009.

[6] P. Lascoumes et P. Le Galès, Gouverner par les instruments, Paris, Presses de Sciences Po, 2005.

[7] R. Crespin et P. Lascoumes, « Régulation de la carrière d’un instrument de santé, les parcours de l’usage du test du VIH dans l’emploi en France et aux USA », Sociologie du travail, n°42, 2000, p. 133-157.

[8] R. Crespin, « Quand l’instrument définit les problèmes. Le cas du dépistage des drogues aux Etats-Unis » in C. Gilbert, E. Henry (eds.), Comment se construisent les problèmes de santé publique, Paris, La Découverte, 2009, p. 215-236.

[9] F. A. Hanson, Testing Testing. Social Consequences of the Examined Life, Berkeley, University of California Press, 1993.

[10] Ama, Survey on Workplace Drug Testing and Drug Abuse Policies, New York, American Management Association, 1992.

[11] W. Ryan, Blaming the Victim, New York, Vintage Book, 1976.

[12] J. R. Gusfield, Contested Meanings : the Construction of Alcohol Problems, London, The University of Wisconsin Press, 1996.

[13] R. Jessor et S. L. Jessor, Problem behavior and psychological development : A longitudinal study of youth, New York, Academic Press, 1977.

[14] National Commission on Marihuana and Drug Use, Problem behavior and psychological development : A longitudinal study of youth, New York, Academic Press. E. L. Abel, « The Relationship between cannabis and violence : a review », Psychological Bulletin II, n° 84, 1977, p. 193-211.

[15] G. D. Mellinger, R. H. Somers, S. T. Davidson, D. Manheimer, « The amotivational syndrome and the college student », Annals of the New York Academy of Sciences, n° 282, 1976, p. 37-55.

[16] J. D. Johnston et al., « Drugs and Delinquency : A Search for Causal Connections » in D.B Kandel (ed.) Longitudinal Research on Drug Use : Empirical Findings and Methodological Issues, New York, John Wiley & Sons, 1978, p. 137-156.

[17] R. Jessor, « Marihuana : A review of recent psychosocial research » in B. Brown, Dupont, R. L., Goldstein, A. G., and O’Donnell, J. (eds.), Handbook on Drug Abuse, Washington, NIDA et Executive Office of the President, 1979, p. 337- 355.

[18] R. L. Dupont, Getting Tough On Gateway Drugs : A Guide For The Family, Washington, American Psychiatric Press, 1984. Professeur de psychiatrie, Robert L. Dupont fut directeur du NIDA de 1973 à 1978 et responsable en chef de la politique anti-drogue américaine (Drug Czar) sous les administrations Nixon et Ford. En 1978, il devient président du très influent Institut for Behavior and Health et fonde en 1982 avec P. Bensinger, ancien directeur de la DEA, une compagnie de service (Dupont, Bensinger and Associates) qui deviendra au cours des années 1980 et 1990 un des principaux fournisseurs de programmes de dépistage auprès des entreprises publiques et privées américaines. Auteur de nombreux d’ouvrages et articles sur le traitement de la toxicomanie, Richard L. Dupont publie en 1984 un livre de vulgarisation sur les dangers des drogues pour la jeunesse américaine. Dans cet ouvrage, il soutient notamment que la prise de drogue en agissant sur le cerveau affecte la motivation et la volonté des individus et prône en conséquence une politique de tolérance zéro vis-à-vis des drogues dans les écoles, l’emploi, le système carcéral et la conduite automobile.

[19] G. J. Stigler et G. S. Becker, « De gustibus non est disputandum », The American Economic Review, n° 67, 1977, p. 76‐90.

[20] Sur ces questions : Sophie Massin, « La notion d’addiction en économie : la théorie du choix rationnel à l’épreuve », Document de travail du Centre d’Economie de la Sorbonne, n°54, septembre 2008. Fabrice Etilé, « Politiques publiques des drogues et modèles de dépendance », Revue économique, n°4, Vol.55, 2004, p. 715-744.

[21] J. Castro, « Battling the Enemy Within : Companies Fight to Drive Illegal Drug Out of the Workplace », Time, 17 mars 1986, p. 53-63.

[22] Samsha (1993), National Household Survey on Drug Abuse : Main Findings 1991, Rockville, Substance Abuse Mental Health Service Administration.

[23] Ainsi, en 1982, une étude du National Institute on Drug Abuse (NIDA) estime que 3 à 5 % des travailleurs américains consomment régulièrement des drogues. Une autre étude de 1986, menée à partir des appels de la ligne téléphonique 800-COCAINE, indique que 75 % des personnes déclarent consommer occasionnellement de la cocaïne au travail, 69 % régulièrement et 25 % tous les jours. Or, c’est sur ces chiffres que se fonde le discours alarmiste sur les drogues au travail que l’on retrouve dans les médias.

[24] Ch Noble, Liberalism at Work : The Rise and Fall of OSHA, Philadelphia, Temple University Press, 1986.

[25] On pense particulièrement à la théorie de l’addiction rationnelle développée dans les années 1980 par les économistes G.S. Becker et K.M. Murphy (voir par exemple « A Theory of Rational Addiction », Journal of Political Economy, n°94, p. 675-700). Considérant l’addiction comme un comportement individuel rationnel dont les variations s’expliquent simplement par les variations du prix et du revenu des agents, cette théorie écarte de fait les interactions sociales de l’analyse pour mettre l’accent sur des mécanismes endogènes eux-mêmes réduits au couple manque/satisfaction. Pour une critique de la théorie de l’addiction rationnelle voir en économie S. Massin, « La notion, op. cit., n°54, septembre 2008 ; et en philosophie et sociologie : P. Pharo, « Sociologie cognitive et morale de l’addiction », Revue française de sociologie, vol. 51, n°4, p. 692-719.

[26] AMA, « Most Employers Who Test Do So by Mandate », in AMA (ed.), Drugs in the Workplace, Surveys n°10, New York, American Management Association, 1996, p. 3-4.

[27] W. Sonnenstuhl, « Symbolic Crusades and Organizational Adoption of Substance Abuse Prevention Programs », in J. B. Bennett, W. E. K. Lehman (eds), Preventing Workplace Substance Abuse : Beyond Drug Testing to Wellness, Washington, American Psychological Association, 2003, p. 227-238.

[28] R. Sainsaulieu, L’identité au travail. Les effets culturels de l’organisation, Paris, Presses de la Fondation Nationale des Sciences Politiques, 1988 [1977] ; C. Dejours, Souffrance en France. La banalisation de l’injustice sociale, Paris, Seuil, 2006 ; R. Castel, La montée des incertitudes : travail, protections, statut des individus, Paris, Seuil, 2009.

[29] L. H. Glantz, « A Nation of Suspects : Drug Testing and the Fourth Amendement », American Journal Of Public Health, vol.79, n°10, 1989, p. 1427-1431.

[30] G. D. Lundberg, « Urine drug screening : Chemical McCarthyism », New England Journal of Medicine, vol. 287, n°14, 1972, p. 723-724 et « Mandatory Unindicted Urine Drug Screening : Still Chemical McCarthyism », JAMA, vol. 256, n°21, 1986, p. 3003-3005.

[31] E. Giglio, Rights, Liberties and Public Policy, Brookfield, Avebury, 1995.

[32] N. M. Riccucci et E. Knowles, « Drug Testing in the Public Sector », International Journal of Public Administration, vol. 16, n°6, 1993, p. 891-919.

[33] R. L. Seeber et M. Lehman, « The Union Response to Employer-Initiated Drug Testing Programs », Employee Responsibilities and Rights Journal, vol. 2, n°1, 1989, p. 39-48.

[34] Heurtée par sa logique répressive, l’American Public Health Association s’est opposée au dépistage à l’embauche arguant d’une part de son inefficacité « préventive » comme le montre la très faible quantité de résultats positifs et, d’autre part, des dangers encourus pour la santé publique puisque ce type de dépistage écarte des dispositifs de prise en charge les salariés usant de toxiques. Les partisans de ces programmes ont « contre-argumenté » en affirmant, au contraire, que ce faible taux de positifs était la preuve des propriétés dissuasives du dépistage à l’embauche.

[35] C. Laval, « Ce que Foucault a appris de Bentham », Revue d’études benthamiennes, n°8, [En ligne], mis en ligne le 01 mai 2011, consulté le 19 mai 2011. URL : http://etudes-benthamiennes.revues....

[36] M. Foucault, Naissance de la clinique, Paris, PUF, 1963.

[37] E. Goffman, La mise en scène de la vie quotidienne. La présentation de soi, Paris, Les éditions de minuit, 1973.

[38] F. A. Hanson, Testing Testing, Op. cit.

[39] G. Wajcman, L’œil absolu, Paris, Denoël, 2010.

[40] P. Bourdieu, Esquisse d’une théorie de la pratique, Genève, Droz, 1972.

[41] M. Foucault, Histoire de la sexualité 1. La volonté de savoir, Paris, Gallimard, 1976 et Y. Sato, Pouvoir et résistance. Foucault, Deleuze, Derrida, Althusser, Paris, L’Harmattan, 2007.

[42] E. Goffman, Asiles. Études sur la condition sociale des malades mentaux et autres reclus, Paris, Éditions de Minuit, 1968.

[43] Selon Tunnell, on peut distinguer dans cette « Detox Industry » deux types d’entreprise selon leur mode de distribution des produits. Les unes, principalement présentes sur l’internet, affichent ouvertement dans leur stratégie de marketing que leurs produits (vitamines, colorants, chewing-gum, shampoings, infusions, etc.) servent à contourner le dépistage et justifient leur activité commerciale au nom de la défense de la vie privée. Les autres, qui utilisent des circuits de distribution plus classiques (boutiques « santé-nature », grandes surfaces), ne mentionnent pas directement la possibilité d’utiliser leurs produits pour masquer l’usage de drogues illicites et contourner les tests, mais présentent ces produits comme un moyen de retrouver un « bien-être physique et moral » par l’élimination des toxines présentes dans le corps. En 1999, selon les chiffres du bureau de la comptabilité publique américaine, les Américains auraient dépensé 31 milliards de dollars en produits diurétiques. On estime aujourd’hui que la « Detox Industry » représente un marché de plusieurs dizaines de millions de dollars. K. D. Tunnell, Pissing on Demand. Workplace Drug Testing and the Rise of the Detox Industry, New York, New York University Press, 2004.

[44] J. C. Scott, La domination et les arts de la résistance. Fragments du discours subalterne, Paris, Editions Amsterdam, 2008.

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