Transparence et inoffensivité du gouvernement statistique

lundi 11 juillet 2011, par Thomas Berns

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Cet article entend nourrir l’idée d’une différence essentielle entre le principe de publicité et l’idée générale de la transparence, elle-même souvent mise en avant comme un principe dès lors qu’elle devient l’expression d’un fondement commun pour nos actions dans les domaines les plus divers. Nous pouvons immédiatement établir de manière presque axiomatique une série de déplacements produits par le principe de transparence si on tente de le rapporter au principe de publicité. A) Il nourrirait le projet d’établir une visibilité continue portant sur les personnes réelles, voire sur le social lui-même, par opposition au principe de publicité qui est essentiellement limité, qui porte sur des actes spécifiés prenant de la sorte un sens politique, et qui enfin trouve toujours son vis-à-vis dans la création d’espaces de secret, d’intimité, de vie privée. B) Sur un plan plus instrumental, les politiques de transparence s’inscrivent dans un rapport de différence, voire de rivalité à l’égard du droit en général, et des outils qu’il offre : par la transparence, on peut agir sans la loi, sans le détour de la loi, en s’appuyant sur un autre type de norme que la norme juridique, laquelle serait par contre toujours à la source d’un régime de publicité. C) Quant à ses effets politiques enfin, on pourrait aller jusqu’à dire que la transparence ouvre non pas sur la perspective d’un contrôle et donc d’un élargissement de l’espace de la décision, mais plutôt sur la dilution de cette dernière, et même de toute perspective d’action politique - dilution de l’action et de la décision dans le social, dans la réalité. Nous montrerons plus particulièrement ici que cet effet de dilution découle directement d’un rapport spécifique au réel entretenu par ce gouvernement par la transparence.
Les deux premières caractéristiques signalées semblent assez évidentes. Apparaîtrait donc ainsi, de manière très globale, dans le voisinage de l’idée de transparence, le projet d’une normativité alternative à celle de la contrainte juridique, reposant sur la création de continuité et la défiance par rapport au caractère productif de toute forme de limite : avec l’actuel processus de gouvernement par la transparence, il s’agirait en effet toujours, et de manière souvent explicite, de simplifier et de repousser le processus législatif au sens large, de renvoyer à une utilisation volontaire, et d’insister sur le fait qu’on est obligé par une norme parce qu’on ne peut que le souhaiter, parce qu’on y a intérêt, cet intérêt pouvant lui-même déjà souvent être compris comme résidant dans le fait même d’échapper au régime de la contrainte juridique !
Mais ce qui nous semble encore plus profondément en jeu dans ce type de recours à la transparence, dont témoignerait l’effet de dilution de la décision politique dans le social, est un rapport particulier entre l’idée du gouvernement et le réel, c’est-à-dire un nouvel usage de l’objectivité ; ce rapport entre gouvernement et réalité, ou encore cet usage de l’objectivité, permet de penser l’acte de gouverner comme inoffensif, et est à ce titre ce qui lui assure sa puissance. Nous tenterons de définir ce rapport spécifique entre gouvernement et réalité d’abord sur une base historique et ensuite, plus brièvement, en explorant quelques nouveautés dans les pratiques statistiques.

1. Assurer une genèse spécifique à l’idée de transparence

Nous avons montré ailleurs [1] qu’il était possible d’établir une genèse spécifique de ce principe de transparence, en tout point distincte de celle du principe de publicité, éloignant ainsi l’un de l’autre ces deux principes en apparence voisins et souvent confondus. Alors que la genèse du principe de publicité, bien connue, nous place au cœur de la grande tradition de la philosophie politique moderne, et de la manière la plus nette, dans la philosophie kantienne, la genèse de l’idée de transparence (ou une des genèses possibles de cette idée) nous tourne vers les débats qui entourèrent les projets de dénombrement à la fin de la Renaissance. Même si ce n’est là qu’une des genèse possibles de l’idée de transparence comme outil normatif, nous avons pu reconstruire le vaste débat politique, moral et théologique qui se déploie durant les années 1570, en montrant que l’idée de la transparence, entendue comme production de visibilité, y apparaît comme un but en soi apte à agir sur les comportements à un niveau collectif et individuel, et permettant de légitimer des pratiques aussi concrètes que les activités de recensement. Le débat en question portait en effet sur la nécessité de pratiquer des recensements des biens et des personnes [2]. Etant donné les résistances qu’était censé susciter un tel projet, et étant donné que ces résistances devaient renvoyer, entre autres, à la maîtrise des vies à laquelle de telles pratiques de recensement pourraient donner lieu (au danger donc d’un gouvernement tyrannique, comme Jean Bodin, qui défend un tel projet de recensement, le reconnaît lui-même [3]), la réponse à ces critiques consista essentiellement à démontrer que la teneur normative de ces pratiques relevait non pas de la surveillance des individus qu’elles rendaient possible, mais seulement du contrôle que les individus allaient produire de leur propre vie dès lors que cette dernière serait exposée, mise en lumière, rendue transparente…
Plusieurs auteurs poursuivirent immédiatement cette réflexion de Bodin sur le censeur entamée en 1576. Signalons Nicolas de Montand (sans doute Nicolas Barnaud) dans son Miroir des Français en 1581 [4], Juste Lipse, dans ses Politicorum sive civilis doctrinae libri sex en 1589 [5], Johannes Althusius, dans sa Politica en 1603, Antoine de Montchrestien dans son Traicté de l’oeconomie politique [6] en 1615. De manière plus large, il faudrait ajouter à ces auteurs tout un ensemble de questionnements produits à la même époque sur les nécessités de développer une approche statistique sans pour autant se référer explicitement à la figure du censeur romain : l’expression la plus accomplie en est Giovanni Botero (la Ragion di Stato paraît en 1589 et les Relationi Universali en 1591-98). Toutes ces différentes sources mettent en avant l’utilité qu’il y a, au-delà d’une suite d’usages spécifiques, de produire un « tableau » de la nation (Lipse, Pol. IV, 11) ; parmi les multiples utilités de cette activité statistique (qui ne se justifie donc que de ce point de vue utilitaire) apparaît toujours, au-delà des arguments administratifs, fiscaux et de pratiques prévisionnelles, celui de « reigler et morigerer les sujects » (Rep. VI, 1, p.7-8). Comme le dit Nicolas Barnaud (sous le pseudonyme de Montand), à grand renfort de métaphores tirées du registre de la lumière et de la transparence :

le cristal cristallin de ce miroir a une telle proprieté, qu’il peut facilement penetrer jusques aux quatre coins et aux environs de ce Royaume : sa clarté perce les tenebres, ses deux astres bessons ruinent l’obscurité, ses carquois et rayons alument aux aveugles, et monstrent la tache et macule aux hommes vicieux, contempteurs de Dieu, blasphemateurs, Epicuriens, sardanapales, atheistes, sodomites, meurtriers larrons… .

Le tableau des « Estats des affaires de France » que Barnaud dresse en trois livres lui permet de faire apparaître la « clarté du Royaume » (mais aussi par exemple de proposer de faire reculer les forêts, ces lieux d’obscurité par excellence), de manière à séparer « les choses impures et sordides » de ce qui est « pur et net » (Miroir, Préface à la Reine, et Livre II, Dial. 2, p. 428).
Dans la cadre de la légitimation des normativités statistiques par l’idée d’une production de lumière et de transparence [7], il nous semble tout particulièrement important de nous arrêter sur un argument bien précis, qui nous apparaît comme constitutif de cette légitimité, à savoir l’inoffensivité des pratiques statistiques et des politiques qui en découlent – la prétention à une politique inoffensive apparaissant dès lors aussi comme la première qualité de la morale de la transparence. Si cette apparente inoffensivité du gouvernement statistique lui assure son rayonnement, nous pensons devoir ici mettre à plat ce caractère inoffensif et même anodin, avec la légitimité que cela offre aux pratiques statistiques, non pas pour surenchérir a contrario sur les dangers qu’elles représenteraient, mais plutôt parce qu’il y aurait là une spécificité qui réclame d’être pensée pour elle-même, à savoir l’idée que gouverner pourrait être inoffensif, que gouverner pourrait être anodin. Nous pensons que c’est cela le propre de l’idée de transparence, et qu’il s’agit dès lors de donner corps à cette inoffensivité, de rendre visible ces actes de gouvernement dont la force résiderait dans leur caractère en apparence anodin. Cette tâche de rendre inanodin l’anodin justifie les détours historiques que nous produiront ici : non seulement il s’agit ainsi de donner à l’idée de la transparence une genèse distincte de celle du principe de publicité, mais aussi de lui assurer une consistance, une épaisseur, par-delà sa volatilité. De plus, à la suite de ces détours historiques, nous pourrons au sein-même de ce registre de l’inoffensif et de l’anodin pointer une série de déplacements produits par les pratiques statistiques contemporaines.

2. La vertu aime la lumière

Voici en effet l’argument, déjà évoqué ci-dessus, par lequel Bodin répond de manière définitive à une résistance au projet de dénombrement que lui-même présuppose (le développement de cette argumentation confirme en retour la réalité d’une telle résistance). A ceux qui disent « qu’il n’est pas bon aussi qu’on esvente le secret des maisons et des familles », Bodin rétorque :

il n’y a que les trompeurs, les pipeurs, et ceux qui abusent les autres, qui ne veulent pas qu’on descouvre leur jeu, qu’on entende leurs actions, qu’on sçache leur vie : mais les gens de bien, qui ne craignent point la lumière, prendront tousjours plaisir qu’on cognoisse leur estat, leur qualité, leur bien, leur façon de vivre (Rep. VI, 1, p.17-18).

Et Bodin d’évoquer l’exemple de Livius Drusus, un tribun vertueux, qui alors que son architecte voulait lui construire une maison qui le protégeât du regard des passants, exigea au contraire qu’elle soit disposée de telle sorte que ses actions soient visibles de tous (cette anecdote est tirée de Velleius Paterculus, Hist. Rom., II, xiv). Cette morale de la lumière et de la transparence, avec l’action réflexive qu’elles induisent, se retrouve chez tous les auteurs qui, en s’inspirant de Bodin, mettent en avant l’utilité de développer des pratiques de recensement. Ainsi, Montchrétien surabonde dans ce sens : il faut « faire voir clair au fond des affaires », ne pas « gagner en cachant [son] jeu » ; il ne faut agir qu’en fonction des hommes disposés à s’exposer, qui « ne désirent point dérober leur vie » mais « se faire connaître », « à la vue de tout le monde » ; « la vertu » ne demande « que la lumière » (Traicté, p. 236 et 237).
Si cette rencontre supposée de la vertu et de la lumière est essentielle, c’est qu’elle seule peut compenser adéquatement, c’est-à-dire sans donner prise à un surcroît de maîtrise de la population et de la vie domestique, les réserves qui peuvent naturellement s’exprimer quant au fait que le politique puisse descendre jusque dans les maisonnées et s’exercer par cette continuité, avec la confusion des registres ainsi produite (la maisonnée et la cité, l’économie et la politique [8]).
Chez tous les auteurs cités, il s’agit en effet de produire un type de norme qui n’appartient plus au registre juridictionnel, d’où l’importance, sans doute un peu fantasmée, du modèle du censeur romain, institution à la fois purement administrative et morale, ces deux aspects se confondant et évitant l’un et l’autre le registre juridictionnel, comme y insistent Tite-Live (Hist. Rom. IV, viii) et Cicéron (De legibus, III, iii, 7 ou Rep. IV, vii). Bodin (et à sa suite Lipse, Althusius, Montchrétien…) poursuit exactement ce projet d’une normativité qui trouve à la fois son efficacité et sa retenue dans le fait d’éviter le registre juridictionnel [9]. C’est à ce titre qu’elle pourra agir sur chacun, c’est-à-dire sur chacun pris dans sa singularité, et donner lieu à un contrôle continu des comportements qui ne sont pas « concernés » par la loi (typiquement : l’oisiveté) tout en étant facteur de corruption : Bodin questionne frontalement ce caractère non juridictionnel des censeurs : « si les censeurs doyvent avoir jurisdiction ? » (Rép. VI, 1, p.27). Il reconnaît qu’un pouvoir sans juridiction pourrait à première vue paraître illusoire. Mais il s’agit de la sorte selon lui d’éviter « que leur charge soit enveloppee de proces et de chiquanerie ». La charge des censeurs est trop grave pour se prêter aux détours du droit. Mais cet évitement du droit se justifie plus profondément par le fait que l’autorité des censeurs est « si grande » que s’ils avaient été « armez de puissance et jurisdiction », cela aurait signifié une « ouverture à la tyrannie » (Rép. VI, 1, p.27). Ce point est essentiel : pour éviter à la fois les détours du droit (les contraintes de formes et de temps – ce que de nos jours on appellerait l’inefficacité du droit !) et la tyrannie qui découlerait du caractère absolu, exclusif et définitif du droit s’il portait sur les petites choses de la vie, le censeur ne peut donc porter qu’une « crainte, et non pas une peine », conclut Bodin, en reprenant encore les mots de Cicéron (Pro Cluentio, 43, 120). En se basant toujours sur l’institution antique, il explique que « la censure n’est pas jugement », elle fait « trembler » et « rougir » (Rép. VI, 1, p.27 et 28), comme il le précise en reprenant à nouveau les mots de Cicéron ; elle est « un regard, une parole, un traict de plume ».
Intériorisée, concrète, et non médiée, l’action du censeur apparaît alors comme plus efficace que celle de la loi et trouve explicitement dans cette efficacité, avec l’adhérence au réel qui lui est propre, sa qualité première : l’effet du regard du censeur « estoit plus sanglant, et touchoit plus vivement » (Rep. VI, 1, p. 27). Notons bien le registre dans lequel Bodin tient à souligner cette efficacité : il s’agit de « toucher » de la manière la plus vive, de toucher la vie concrète elle-même, au point d’être sanglant. Cette « crainte d’ailleurs outre celle des loix » selon les mots de Lipse (Pol. IV, 11) se développe à un rythme tout aussi spécifique : l’action normative du censeur est constante (contrairement à l’action de la loi qui est discontinue), lente et « perpetuelle » et Lipse précise aussi que le Prince ne doit pas s’attendre à corriger par ce biais « tout à la fois, mais peu à peu » ; « il faut du temps » (Pol. IV, 11, p. 72-73). Cette lenteur et cette constance répondent bien entendu aux actions corruptrices continues qui « ruinent peu à peu l’estat de fond en comble » (Pol. IV, 11, p.68). Comme l’analyse très justement Dominique Reynié, du point de vue du censeur, « la survie de l’Etat se pose moins en termes de rupture que de glissement ; l’action du pouvoir sera moins le coup de force momentané que le contrôle permanent. […] La loi préserve des ruptures, la censure combat les glissements » [10]. Le plus infime, c’est-à-dire ce qui échappe à la loi, est aussi ce dont les mutations sont fatales au tout, au plus global ; le regard du censeur brasse ainsi à la fois le tout et l’infime.

3. Gouverner de manière inoffensive

L’efficacité apparaît alors elle aussi comme propre à ce type de normativité statistique, dans sa différence par rapport à la normativité juridique, dès lors que sa légitimité est tirée exclusivement de ses multiples utilités, de ses effets, effets qui s’expriment aussi hors de son champ d’action originaire : institution administrative, la censure est la gardienne de la vertu ; le recensement donne lieu à un tableau de la population qui lui-même établit une lumière qui met en évidence la vertu, etc. La vérité de ce type de normativité relève exclusivement de cette efficacité, et sans doute faudrait-il même ici tenter de penser l’ensemble des savoirs et des pratiques modernes, en ce qu’ils reposent sur la présupposition de la parfaite efficacité d’une lecture en « langage mathématique », qu’il s’agisse de la nature (Galilée) ou du territoire d’un Etat – l’un et l’autre s’offrant ainsi comme un livre. Prendre la mesure de ce présupposé moderne dépasse largement le propos de cet article, et réclamerait d’être déployé dans un questionnement aussi large que celui développé par Heidegger sur la science moderne et sur la technique. Mais nous pouvons au minimum pointer ici un aspect de cette rationalité dont la vérité relèverait avant tout de l’efficience, à savoir l’évidence sur laquelle elle repose : en effet, le caractère moral de l’action des censeurs est toujours considérée comme évident [11], comme relevant du bon sens. Cette moralité est directement portée par la nature comptable du savoir que ceux-ci produisent et ce savoir est lui-même comme tel la garantie de l’impartialité de l’action qui en résulte : la crainte que le prince sache tout (la crainte que « cela serviroit aux tyrans pour faire exactions sur le peuple ») est pour Bodin pure « moquerie », car « il n’y a tyran si cruel qui ne prinst plus volontiers sur le riche que sur le povre », tandis que l’absence de censure fait que « les povres sont escorchez, et les riches se sauvent toujours » (Rep. VI, 1, p. 18). Cette évidence qui justifie l’action du censeur trouve son pendant, du point de vue du sujet, dans le fait que la vertu et l’honnêteté de ce dernier sont simplement mises en évidence par le regard du censeur. Le juste ne peut pas craindre d’être vu : « Pourquoy donc le droit creancier craindroit-il qu’on vist les debtes par luy contractees, […] qu’on cognust les successions legitimes à luy devoluës, […] qu’on apperceust les biens justement acquis par son industrie et labeur » (Rep. VI, 1, p. 18). La morale qui résulte des activités du censeur ne suppose donc aucune action supplémentaire par rapport à la visibilité qu’elles produisent [12] : la connaissance, qui n’est que la copie du réel considéré dans sa totalité et sa diversité, est comme telle productrice de normativité. Barnaud, qui insiste sur le fait que l’utile, comme le vrai, le juste et le nécessaire se « voit appertement au doigt et à l’œil » (Miroir, III, p. 441), note lui aussi que les « gens d’honneur seront tres aises de la censure qui les fera reluire à l’esgard des meschans » (Miroir, I, 5, p. 256). Cette moralité de l’évidence et du bon sens est commune à l’ensemble des savoirs mathématiques. Si le champ concerné par cette action des censeurs est incontestablement celui d’une morale dont les normes sont plus exigeantes et plus scrupuleuses que les règles du droit positif, puisqu’elles visent des comportements qui ne sont pas sujets à celles-ci, elles sont aussi et surtout plus partagées et plus évidentes qu’elles ; à ce double titre, on pourrait considérer que les normes véhiculées par l’action du censeur relèvent d’un « droit naturel » [13] : Bodin insiste sur la capacité du regard du censeur à agir sur ce qui échappe à la loi par un renvoi au fameux passage de Sénèque (De ira, II, 28, 2) signalant des exigences qui se situent « en dehors des tables de la loi » ; dans l’édition latine de 1586, il précise en outre que sont ainsi mises en jeu les tables des lois enfermées dans l’âme de chacun et non celles écrites des peuples.
De par cette assise dans l’évidence, dans un bon sens commun, se dessine alors globalement un type de pouvoir qui induit des comportements de façon permanente, par le biais d’une intériorisation individuelle, bien plus qu’il ne sanctionne de façon momentanée et extérieure comme le fait la loi, bref l’idéal d’un contrôle de la société par elle-même et sur elle-même depuis chacune de ses composantes, et non plus par la médiation de la loi. [14] Comme il apparaît dans le long passage de Bodin cité plus haut, la personne « droite » se prête volontiers au regard du censeur, et c’est de la sorte que le contrôle a lieu.
Grâce à ce que John Graunt (et derrière lui se cache vraisemblablement William Petty) appelle dans cette première véritable analyse démographique que sont les Natural and Political Observations upon the Bills of Mortality, une Shop-Arithmetick, une simple « arithmétique de boutiquier » animée par un besoin de « mesure universelle » [15], avec la connaissance qu’elle apporte « du pays et des bras du territoire qui doit être gouverné en tenant compte de toutes les différences intrinsèques et accidentelles », apparaît ni plus ni moins que les bases d’une « politique honnête et inoffensive » (je souligne). Cette politique, inoffensive tant elle prétend reposer sur une connaissance du réel dans le respect de toutes ses différences, pourrait avoir lieu if men knew the People, « si les hommes connaissaient la population ». Certes, d’un paragraphe à l’autre de cette conclusion, Petty glisse subtilement d’un type de discours à un autre. Tantôt le registre est purement descriptif : il s’agit simplement de connaître le sexe, l’âge, l’état, la religion, le métier de chacun, l’étendue des terres, les valeurs intrinsèques aussi bien qu’accidentelles d’un territoire... Tantôt le registre se fait beaucoup plus normatif : il s’agit alors de gouverner en sachant qui travaille et qui ne travaille pas, c’est-à-dire qui est utile et qui ne l’est pas, etc. Mais ces deux registres se rejoignent en ce que « la connaissance de tous ces détails » que Petty entend précisément faire « apparaître » est nécessaire seulement pour un gouvernement « bon, certain et simple », c’est-à-dire inoffensif. La norme semble ainsi surgir du réel lui-même.
Un tel type de normativité, qui évite le registre contraignant de la norme juridique en se mouvant au plus près d’un réel seulement mis en nombre, et qui parvient de la sorte, par le seul décompte des choses, à agir sur et selon la moralité commune, est voué à rester inaccompli. L’équilibre est précaire, dicté par une sorte de retenue parfaitement efficace, cette efficacité magistrale qui permettrait à un geste purement administratif ou comptable d’être moral sans que pourtant aucune prise directe sur les mœurs n’ait été dessinée. Par rapport à cette retenue idéale qui assure de manière théorique la légitimité des pratiques statistiques, le pas de trop ne pouvait donc qu’être franchi sans cesse. Ainsi, à la fin du XVIIIe siècle, alors même qu’on tentait d’écarter définitivement la possibilité d’une composition intermédiaire des intérêts entre l’intérêt privé et l’intérêt général (les lois Allarde et Le Chapelier, en 1791 qui interdisent les corporations, corps de métier et tout autre intermédiaire), la tentation resurgit d’offrir à l’Etat souverain une extension suffisante à son bon fonctionnement en lui permettant de descendre directement jusqu’au sein des familles, grâce à un ultime retour de la figure du censeur romain : la mise en place d’une administration de l’état civil fut donc accompagnée du projet, non abouti, d’instaurer un livre de famille. Ce livre de famille visait à l’amélioration de la « morale publique », à changer les « mœurs » du peuple, en ayant « l’œil sur les actes journaliers de chaque individu, pour les diriger vers le but commun sur lequel repose l’unité sociale », en exerçant donc une « surveillance domestique ». Il devait concourir « à la solennité, à l’authenticité même de tous les actes relatifs à l’état civil des citoyens » en rendant à ces actes un « caractère touchant et religieux », précisément comme l’assurait la présence des dieux lares dans les maisons romaines. Le projet insiste sur les formules et les couleurs « en même temps morales et touchantes », « riantes, philosophiques et religieuses » qui enroberaient ainsi les simples données civiles qui doivent rythmer les vies individuelles et familiales, devenant de la sorte « une source inépuisable d’émulation ». L’efficacité d’une telle institution aurait été assurée, aux yeux de son auteur, par le fait qu’il s’agissait moins « d’agir sur nos mœurs d’une manière éclatante et par des ressorts bruyants, que d’infiltrer doucement l’esprit public et les vertus sociales » [16] ; ce livre des familles aurait d’ailleurs été simplement conservé par les citoyens, qui, par-delà sa rédaction épisodique auprès du Temple républicain, avaient la responsabilité de le conserver. Ce qui était donc visé, mais cette fois de manière sans doute trop explicite et directe, c’est une surveillance constante, capable d’atteindre le monde clos de la maison, d’infiltrer le détail de la vie intime, dès lors qu’elle était produite par ceux-là mêmes qui la subissaient.
Si le pas de trop ne peut être que franchi, c’est dans la mesure où la nature et l’histoire de l’homme sont directement mis en jeu. Les régularités statistiques de ces événements qui sont le plus influencés par la « libre volonté des hommes » (et qui donc, à première vue, « ne semblent pouvoir être soumis à aucune règle » permettant d’en « calculer le nombre par avance »), par exemple les mariages, les naissances, les morts, ces régularités dont témoignent les « tableaux » qu’en dressent les Etats, justifient certes, pour Kant, de réfléchir sur un sens de l’histoire, sur l’idée d’un « dessein de la nature » pour les populations humaines, mais cette possibilité d’une philosophie de l’histoire repose de la manière la plus essentielle sur la conscience nette que ce dessein de la nature et les régularités qui en témoignent sont fondamentalement étrangers à toute « histoire planifiée » (comme ce serait par contre le cas pour les abeilles, les castors, etc.) [17].

4. Gouverner à partir du réel plutôt que gouverner le réel

L’argument de l’évidence, du bon sens, d’un appui politique sur le réel subsiste ainsi de manière nécessaire, faisant du gouvernement statistique précisément ce qui se justifie par son inoffensivité, ce qu’un sujet ne peut pas ne pas vouloir parce que ce serait comme ne pas se vouloir soi-même, ne pas assumer sa propre réalité, ne pas vouloir ce que nous ne pouvons que vouloir. Bien sûr, entre nous et nous-mêmes, nous et cette réalité que nous ne pouvons que vouloir, se glisse l’espace même de la normativité, et rien, cela va sans dire, n’est donc anodin, ni objectif, ni donc parfaitement et inoffensif, dans ce gouvernement. Mais ce n’est pas là notre objet. Ce qui nous intéresse, c’est seulement le fait que ce type de normativité trouve sa puissance précisément dans le fait de se présenter comme n’étant que l’expression de nous-mêmes, et dès lors comme un gouvernement inoffensif, avec la retenue que cela induit.
A ce titre, cette forme de normativité s’inscrit pleinement parmi les prémisses de ce que nous pourrions appeler, dans le cadre d’une analyse bien plus générale des usages de la réalité et de l’objectivité dans les pratiques de gouvernement, l’abandon de la structure transitive de l’acte de gouverner : non plus gouverner le réel, mais gouverner à partir du réel, avec la conséquence que cela a de permettre de gouverner d’autant plus (précisément ce qui justifie à nos yeux l’analyse des usages du réel dans les pratiques de gouvernement dites « néolibérales »). De tels actes de gouvernement se distinguent ainsi toujours plus de l’action et de la décision politiques ; idéalement, ils semblent se contenter de dévoiler, de montrer, tout au plus de décrire techniquement la réalité, nos réalités les plus spécifiques, mais ils permettent ainsi un développement exponentiel des possibilités de contrôle social.
Nous retrouvons la même évidence, la même idée d’un « bon sens » supportant l’amour de la lumière, de la clarté et de la transparence dans les propos d’Eric Schmidt, patron de Google, lors d’une interview sur CNBC consacrée au volume croissant de données personnelles stockées par son entreprise, données que par ailleurs il reconnaissait pouvoir transmettre aux autorités américaines dans le cadre du Patriot Act  :

S’il y a quelque chose vous concernant que vous voulez que personne ne sache, peut-être devriez-vous déjà commencer par ne pas le faire (If you have something that you don’t want anyone to know, maybe you shouldn’t be doing it in the first place).

Certes, des nouveautés technologiques et des législations spécifiques justifient sans doute que nous devions accorder une attention renouvelée à ce type de propos. Mais ce n’en est pas moins l’œuvre d’une même rationalité normative, découlant d’une inversion du rapport du gouvernement au réel, lequel n’est plus en premier lieu pensé comme ce qui doit être gouverné mais comme ce à partir de quoi nous devons gouverner ; découlant aussi d’une même morale de l’évidence qui signifie que gouverner peut être inoffensif, peut ne pas être grave.
Sans doute faudrait-il par contre montrer combien cette rationalité occupe désormais tout le territoire de la norme, non seulement du fait du développement d’une approche actuarielle qui généralise l’usage de la probabilité, mais aussi de part le développement d’une série d’autres outils, issus du new public management, comme l’évaluation, le benchmarking, le ranking, la certification, etc. qui ont comme racine commune de supposer une intense activité de « divulgation », de reporting. Faire rapport, c’est une nouvelle fois ce qui permet de (paraître) faire seulement usage de la réalité pour gouverner, sans devoir la gouverner. Statistique et rapport apparaissent donc comme les deux principales matrices de ce gouvernement contemporain à partir du réel, qui se développe de manière telle que la question est sans doute désormais ouverte de savoir dans quelle mesure il est parvenu à s’émanciper parfaitement de ce qu’il permettait d’éviter, et de ce dont il avait à ce titre besoin, à savoir la normativité juridique. Il ne nous appartient pas, dans ce cadre, de donner une réponse à cette question qui est au cœur de notre actualité, sinon sur un point bien précis : la relation de rivalité était aussi ce qui produisait une retenue dans la gouvernementalité statistique qui nous occupe ici. Plus particulièrement, elle avait pour conséquence que l’inoffensivité convoitée par cette gouvernementalité statistique réclamait la possibilité d’un moment réflexif : c’est toujours le sujet regardé qui est censé accepter de l’être et même ne pouvoir que le souhaiter. C’est même à ce titre que s’était dessiné avec les normativités statistiques un des processus majeurs de subjectivation ou de constitution du sujet moderne.

5. La biométrisation du réel

Un aspect parmi bien d’autres, un aspect extrêmement précis de cette possible émancipation du gouvernement par rapport à la loi (et plus généralement par rapport au modèle que cette dernière offrait pour penser ce qu’est une norme) pourrait en effet être cherché dans l’évolution de certaines pratiques statistiques, produites par des acteurs privés et à des fins essentiellement privées, et qui, sans être particulièrement novatrices sur le plan des savoirs qu’elles réclament, doivent être considérées avec sérieux de par leur présence dans les champs d’activités les plus divers : gestion de la sécurité, médecine, recherche scientifique, gestion des ressources humaines, ciblage d’une clientèle, etc. Or cette nouvelle pratique statistique, si elle nous met encore et toujours face à un type de gouvernement qu’on peut légitimer par son inoffensivité et par son apparente objectivité, si elle agit toujours de manière aussi anodine que possible, si elle se présente globalement comme une manière de contrôler les comportements qui prend appui sur le réel plutôt qu’elle ne ferait du réel son objet, a ceci de fondamentalement neuf et intrigant qu’elle semble pouvoir se passer de ce moment de réflexivité (supposée) qui, de Bodin au patron de Google, était l’épreuve même du caractère inoffensif de la récolte et de l’usage des données.
Pour rendre ceci manifeste, nous devons décomposer cette nouvelle pratique statistique en trois étapes, qui concrètement se confondent en son sein (et sont d’ailleurs d’autant plus efficaces qu’elles se confondent).
Le premier temps est celui de la récolte et de la conservation automatisée de quantité massive de données non triées, ce qu’on peut appeler le datawarehousing. Le fait que ces données soient récoltées et conservées autant que possible par défaut, qu’elles soient déliées de toute connaissance véritable des usages auxquelles elles donneront lieu une fois corrélées à d’autres données, qu’elles consistent dans des informations qui sont plus abandonnées que cédées, des traces laissées et non des données transmises, qu’elles apparaissent aussi comme absolument quelconques et dispersées, tout cela donne lieu à une évacuation ou au minimum à un voilement de la catégorie de la finalité et à une minorisation du consentement pouvant être donné à cette communication d’informations : nous semblons nous mouvoir ici au plus loin de toute forme d’intentionnalité, ce qui explique que les juristes tentent de faire face à ce phénomène en exigeant, avec assez peu de résultats, une prise en considération des buts visés par la constitution des datawarehouses, du caractère éclairé du consentement offert à la cession d’informations, voire, de manière plus profonde, d’un droit à l’oubli, considéré comme essentiel à la représentation que nous aurions de la norme (exemplairement de la norme juridique) et capable de rompre la constitution par défaut des ces banques de données. Il nous semble pour notre part surtout intéressant de pointer ici le fait que les données en question apparaissent toutes relever à ce stade de la biométrie, quelle qu’en soit la teneur véritable, dès lors que c’est ni plus ni moins que les multiples facettes du réel dans sa totalité qui sont ici susceptibles d’être récoltées et conservées, mais de manière parfaitement segmentée, sans qu’elles ne fassent sens collectivement, sinon comme dédoublement du réel. Cette sorte de biométrisation du réel nous semble être ici le phénomène le plus nouveau : qu’il s’agisse de conserver la trace d’un achat, d’un déplacement, de l’usage d’un mot ou d’une langue, chaque élément est ramené à sa nature la plus brute, la plus « physique », la plus biométrique. Tout n’est plus que signal permettant de se situer dans des échelles de grandeur – et c’est bien sûr à ce titre que nous tolérons de laisser ces traces, mais c’est aussi cette nature biométrique des traces que nous abandonnons qui semble assurer leur prétention à la plus parfaite objectivité : aussi hétérogènes, aussi peu intentionnées, aussi physiques, de telles données ne peuvent mentir !
Le deuxième temps est celui du datamining proprement dit à savoir le traitement automatisé de ces quantités massives de données de manière à en faire émerger de multiples corrélations. Ce qu’il nous semble ici fondamental de noter est le fait que nous nous trouvons ainsi face à une production de savoir (constitué de simples corrélations) à partir d’informations non triées, et donc parfaitement hétérogènes, cette production de savoir étant automatisée, c’est-à-dire réclamant un minimum d’intervention humaine, et surtout se passant de toute forme d’hypothèse préalable. De la sorte, nous nous trouvons à nouveau face à l’idée d’un savoir dont l’objectivité semble absolue, puisqu’il serait éloigné de toute intervention subjective (de toute formulation d’hypothèse, de tout tri entre ce qui est pertinent et ce qui ne serait que du « bruit », etc. Les normes (ces corrélations qui définissent des profils) semblent émerger du réel lui-même, avec ses disparités ; elles sont notre expression, parfaitement adaptées à la biométrie de notre réalité.
Le troisième temps est celui de l’anticipation des comportements individuels, lesquels peuvent être rapportés à des profils définis sur la base de corrélations découvertes par datamining. Ce temps de l’application de la norme sur les comportements individuels nous concerne moins ici, sinon pour noter premièrement que l’efficacité prédictive sera d’autant plus grande qu’elle sera le fruit de l’agrégation de données massives, c’est-à-dire de données qui sont « simplement » à la hauteur de la diversité du réel lui-même ; deuxièmement que cette action par anticipation sur les comportements individuels pourrait à l’avenir toujours plus se limiter à une intervention sur leur environnement, évitant ainsi toute forme de contrainte directe sur l’individu pour préférer rendre sa désobéissance (ou certaines formes de marginalité) impossible ; troisièmement, que ce qui apparaît comme légitimement visé, c’est une individualisation de la norme, c’est-à-dire que le profil « lié » au comportement d’un individu pourrait lui être parfaitement adapté, de par la démultiplication des corrélations employées, au point de sembler éviter l’usage de toute catégorie discriminante, et de pouvoir même prendre en compte ce qu’il y a de plus particulier dans chaque individu, de plus éloigné des grands nombres et des populations. Bref, nous nous trouvons face à la possibilité d’une normativité en apparence parfaitement « démocratique », c’est-à-dire qui prend en considération l’entièreté du réel, même dans ce qu’il a en apparence d’insignifiant, qui ne contraint plus, qui ne fait plus appel à des catégories discriminantes, qui ne cherche plus à exclure ce qui sort de la moyenne, mais qui se contente simplement d’éviter l’imprévisible, de faire en sorte que nous ne soyons que nous-mêmes.
Comme nous l’avons annoncé, ces trois temps se confondent, et le fonctionnement normatif décrit est d’autant plus puissant et processuel, c’est-à-dire en apparence inoffensif, que ces trois temps se nourrissent mutuellement (masquant d’autant plus les finalités, d’autant plus éloigné de toute possibilité d’intentionnalité, d’autant plus adapté à notre propre réalité, etc.). Ce sur quoi nous tenons à nous arrêter, et ce qui justifiait à nos yeux la décomposition de ces trois temps, est le fait que la normativité ainsi décrite a pu gagner encore en inoffensivité, c’est-à-dire en prétention à n’être que l’expression de la réalité, et même de notre réalité, mais cette fois en perdant en réflexivité, c’est-à-dire en abandonnant tout détour, même présupposé, par le sujet. Jusqu’ici, l’inoffensivité et donc la puissance du régime statistique semblaient découler de ce moment réflexif auquel le patron de Google faisait encore appel : l’anodin se présentait comme ce dont nous ne pouvions pas raisonnablement nous méfier, conservant ainsi une intentionnalité par rapport au processus normatif qui agissait dans la mesure où nous pouvions nous revendiquer (ou nous méfier) de son action ; de même, le danger de la tyrannie était écarté, selon Bodin, dans la mesure où chacun se contrôlait en aimant être regardé. Il ne s’agit pas, bien sûr, de substantialiser ce moment réflexif comme quelque chose qui aurait eu lieu et qu’il faudrait veiller à maintenir en amont de tout phénomène normatif : ce qui nous importe est bien plutôt de voir dans ce moment réflexif ce qui permet de produire « du » sujet dans un processus normatif, à même celui-ci, et ainsi d’induire la possibilité d’une limitation, d’une retenue ou même d’un refus de ce dernier. Au contraire, dans les statistiques contemporaines, et c’est pourquoi nous avons parlé d’une biométrisation du réel, l’inoffensivité et donc la puissance du processus normatif semble parvenir à se passer de ce moment de réflexivité au nom d’une (prétendue) objectivité qui serait garantie elle-même par le fait d’avoir abandonné tout recours au sujet.

Face à ce phénomène, et dès lors qu’il serait parfaitement ridicule de simplement refuser le développement des pratiques statistiques et l’anticipation des désirs qu’elles visent, nous pensons utile d’opposer deux « éthos », de manière à récupérer la possibilité d’une épreuve du sens, et donc de manière à récupérer, non pas l’instance d’un sujet souverain, mais la possibilité d’engendrer des processus de subjectivation dans les processus normatifs : un éthos juridique et scientifique d’une part, et un éthos purement statistique d’autre part [18]. Là où le second semble pouvoir se contenter des corrélations, en ce que celles-ci pourraient désormais s’exprimer de manière parfaitement objective et donc nous correspondre de la manière la plus fine sans jamais que du sens n’ait été découvert et donc sans jamais que des sujets n’aient été produits, le premier continue de réclamer, non pas seulement des causes, mais du récit en plus des seules corrélations, c’est-à-dire l’exigence de donner des relations qui articulent les choses de manières plus serrées que les seules corrélations. Nous ne pouvons ici que lister quelques-unes de ces différentes épreuves du sens qui se présentent comme ce qui s’ajoute à la suffisance des corrélations : il peut s’agir de tenter de chercher les causes derrière les corrélations, de montrer le moment où l’addition d’une série de corrélations devient le signe d’une injustice passée, ou celui d’une discrimination future, d’indiquer les effets de rétroaction (plutôt que de les intégrer), d’exiger l’épreuve judiciaire [19], de réclamer la possibilité d’un événement, individuel ou collectif, qui se présente simplement comme un écart par rapport à toute forme d’anticipation, c’est-à-dire comme un écart par rapport à notre propre réalité.

par Thomas Berns

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Pour citer cet article :

Notes

[1] Dans T. Berns, Gouverner sans gouverner. Une archéologie politique de la statistique, PUF, 2009. Cet article poursuit une analyse ouverte de manière strictement historique mais beaucoup plus ample dans cet ouvrage.

[2] J’insiste sur le fait que je ne traite ici que d’un ensemble de discours plaidant pour le développement des recensements. Les pratiques réelles, qui ne se développeront au mieux qu’une centaine d’années plus tard, ne sont donc aucunement mon objet. Seul m’intéresse ici le fait que ce projet de recensement ait réclamé, pour se légitimer, de faire appel à une structure argumentative qui dessine déjà le principe de la transparence. De même, je dois aussi signaler que l’usage que je fais ici du mot « statistique » pourrait paraître anachronique, essentiellement parce que j’évoque seulement des projets pré-probabilistes de recensement qui semblent ne pouvoir donner lieu qu’à des listes (la tenue du registre) sans pouvoir encore faire véritablement le compte général de ce qui est enregistré. Comme je le montre cependant, les projets de recensement sont tout aussi soucieux d’enregistrer des données particulières que de produire une connaissance du tout, de disposer du tout sous la forme d’un « tableau ».

[3] Je me réfère à la reproduction de l’édition de Lyon de 1593 : Jean Bodin, Les six livres de la République, (Fayard, Corpus des œuvres de philosophie de langue française, 6 vol., 1986), livre VI, chapitre 1, p. 17-18 ; les références sont désormais mentionnées directement dans le texte sous la forme suivante : Rép. VI, 1, p.17-18.

[4] Nicolas de Montand (Barnaud), Le miroir des François, Nancy, 1582 (références mentionnées désormais directement dans le texte sous la forme : Miroir).

[5] Cité sur la base de Juste Lipse, Les Politiques, Livre IV, Presses Universitaires de Caen, 1994 (références mentionnées désormais dans le texte sous la forme : Pol.).

[6] Antoine de Montchrestien dans son Traicté de l’oeconomie politique, (éd. critique par F. Billacois), Genève, Droz, 1999, p. 60 (cité désormais directement dans le texte sous la forme de : Traicté, p. 60)

[7] En sachant que celles-ci ne sont qu’une des applications possible d’une morale de la transparence : la pratique du rapport, qui sous-tend une multiplicité de nouvelles actions normatives (évaluation, benchmarking, ranking, etc.) s’inscrit dans le même cadre général de la morale de la transparence.

[8] Sachant que Bodin et surtout Montchrétien affirment explicitement la nécessité de rapprocher l’économie de la politique, comme en témoigne définitivement le titre de l’ouvrage de ce dernier.

[9] On retrouve la trace de cet étrange statut non juridictionnel, comme me l’a fait remarquer Alain Desrosières, dans la « latéralité » des instituts produisant la statistique publique (exemplairement l’INSEE), qu’on peinerait à situer dans la hiérarchie étatique.

[10] D. Reynié, « Le regard souverain », dans C. Lazzeri et D. Reynié (dir.), La raison d’État : politique et rationalité, Paris, PUF, 1992, p. 67.

[11] C’est-à-dire comme ne réclamant pas d’être pensé, au même titre que la question de savoir ce que signifie véritablement le fait que la nature ait été « écrite » en langage mathématique : c’est à ce titre que nous sommes, avec les approches quantitatives qui s’imposent au seuil de la modernité, véritablement dans le registre de l’efficacité, c’est-à-dire dans un cadre où la vérité réside dans une forme d’efficacité.

[12] Nous retrouvons ici l’idée, déjà présente chez les auteurs latins, d’un pouvoir administratif qui serait aussi, et comme tel, moral, sans jamais avoir donc dû être juridictionnel.

[13] Il faudrait développer de manière bien moins elliptique la possibilité d’une rencontre, dans l’idéologie dépolitisante de la transparence, entre le registre technique et pragmatique de la statistique, et la pensée jusnaturaliste.

[14] Cet élément réflexif a été fort bien cerné dans l’article déjà cité de D. Reynié, « Le regard souverain », Op. cit.

[15] John Graunt, Natural and political Observations upon the Bills of Mortallity, Dédicace, Economics Writings of Sir William Petty, New York, 1963, vol. II, p. 323, je traduis.

[16] Voir le Rapport fait par Leclerc Sur les institutions relatives à l’état civil des citoyens, Conseil des cinq-cents, Séance du 16 Brumaire de l’an VI ; les extraits cités sont tirés des pages 6 à 14. François Dagognet signale ce projet dans son livre Le nombre et le lieu, Vrin, 2000, p. 49.

[17] E. Kant, Idée d’une histoire universelle au point de vue cosmopolitique, in Œuvres philosophiques, II, Gallimard, 1985, p. 187-188.

[18] Cette distinction est peu heureuse dans la mesure où elle rebondit sur des suggestions faites par Alain Desrosières à qui elle permet de distinguer très précisément la pratique scientifique statistique qu’il défend de nouveaux usages de la statistique tel que présents dans le new public management. Nous tentons de donner plus d’ampleur à cette distinction au point de sembler faire du mot statistique cela même vis-à-vis de quoi il faudrait reprendre une distance scientifique, ce qui est une bien piètre manière de payer nos dettes envers cette pensée majeure pour le sujet qui nous occupe.

[19] Voir à ce sujet l’article d’Antoinette Rouvroy, « Pour une défense de l’éprouvante inopérationnalité du droit face à l’opérationnalité sans épreuve du comportementalisme numérique », in Dissensus, n°4, p. 127-149 (http://popups.ulg.ac.be/dissensus). Tous les derniers travaux d’Antoinette Rouvroy ont fortement influencé cet article, en particulier pour ce qui est d’opposer une éthique de l’épreuve à la gouvernementalité statistique contemporaine.

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