Élections canadiennes : victoire d’un conservatisme radical

jeudi 2 juin 2011, par Christian Nadeau

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Le 2 mai dernier, le parti conservateur, dirigé par Stephen Harper, a remporté les élections fédérales canadiennes. Les effets immédiats de cette élection sont considérables. Le parti libéral a été complètement laminé, perdant son rôle d’opposition officielle au profit d’un parti ancré à gauche, le Nouveau Parti Démocratique, pour lequel les québécois, longtemps représentés sur la scène fédérale par un parti souverainiste (le Bloc Québécois), ont massivement voté. Les conservateurs, forts de la majorité qui leur faisait défaut depuis leur accession au pouvoir en 2006, vont désormais pouvoir faire approuver leurs budgets et leur programme législatif. Leur victoire est inquiétante, car depuis cinq ans, ils ont sans cesse œuvré à l’affaiblissement des institutions parlementaires et des mécanismes de contre-pouvoirs, agissant contre le pluralisme et la justice sociale.

Avant l’élection de 2006 qui porta Stephen Harper à la tête de l’État canadien pour la première fois, les différents gouvernements avaient plutôt gouverné au centre-droit, le Parti libéral régnant en maître sur la politique canadienne. La droite canadienne vécut une longue période de luttes intestines, principalement au cours des années 1990 et début 2000. Il y eut la création du Parti réformiste, puis celle de l’Alliance canadienne, et enfin la disparition du Parti « progressiste conservateur », de centre-droit, qui allait conduire à la création du Parti conservateur actuel. Le but de Stephen Harper fut de convaincre la droite de la nécessité d’une union fondée sur une politique très conservatrice. Cette alliance et ce pari idéologique permirent au parti conservateur de remporter les élections de 2006, sans pour autant se trouver majoritaire et bénéficier d’une réelle stabilité gouvernementale, jusqu’à aujourd’hui du moins.

En avril 2011, les partis d’opposition ont voté une motion de censure contre le gouvernement conservateur, en l’accusant d’outrage au Parlement pour avoir refusé de communiquer les informations nécessaires à l’évaluation de nombreux projets de loi, dont un projet controversé en matière de justice pénale. Cette accusation d’outrage est une première dans l’histoire politique canadienne. Les conservateurs ont dénoncé cette accusation comme une pure manœuvre politique de leurs adversaires visant à pousser le pays vers de nouvelles élections. Or, faute d’une alliance entre les partis membres de l’opposition, les conservateurs étaient pour ainsi dire certains de remporter les élections, au pire en conservant leur statut minoritaire. Le scénario d’une alliance, même strictement stratégique et temporaire, fut immédiatement écarté par Michael Ignatieff, le leader du Parti libéral.

Mais pourquoi s’inquiéter de cette victoire conservatrice ? La montée de la droite au Canada n’est pas un phénomène isolé, comme on peut le constater à des degrés divers en Europe ou en Amérique, sans parler de l’Asie. Cette évolution est toutefois marquée par un fait inédit : la large acceptation d’idées qui étaient autrefois véhiculées par des groupes de droite marginaux, en raison essentiellement de leur caractère radical, sans nécessairement pour autant être d’extrême-droite.

Le parti conservateur canadien concilie deux traditions différentes qui se sont souvent opposées l’une à l’autre : le conservatisme moral et le libertarisme. Comment réunir l’idée d’une forme de paternalisme moral, en encourageant certaines valeurs traditionnelles, tout en préconisant une intervention minimale de l’État dans les affaires privées des citoyens ? Le libertarisme des conservateurs a ceci de particulier qu’il prétend se limiter au domaine économique. On peut donc favoriser un ensemble de valeurs dites traditionnelles par l’intermédiaire de politiques publiques, et sabrer dans l’aide apportée aux ONG, tout en affirmant la nécessité de diminuer les dépenses publiques, ce qui a pour effet de justifier des choix particuliers – qui ciblent essentiellement les éléments progressistes de la société – par des considérations générales sur le redressement des finances de l’État.

En 2003, Harper affirmait devant un think thank de droite, l’association Civitas, que le programme économique des conservateurs était pour ainsi dire réalisé, même si rien n’était définitivement acquis. À ses yeux, aucun gouvernement en Amérique, mais aussi en Europe ne prétend plus réellement gouverner à gauche et le rêve de l’État-Providence a bel et bien été enterré par les années Reagan et Thatcher. Il reste toutefois à la gauche un programme moral de type libéral, qui selon Harper conduit à une forme de relativisme moral. Le véritable adversaire de la droite actuelle serait alors ce pluralisme typique de la pensée sociale-démocrate, aspirant à une neutralité axiologique qui est au mieux impossible et au pire sape l’ordre moral des sociétés contemporaines.

Depuis 2006, les conservateurs ont donné de nombreux exemples de leur manière de concevoir l’exercice du gouvernement, au niveau des institutions notamment. Ils ont ainsi œuvré de manière à changer le fonctionnement normal du parlementarisme, fondé auparavant sur des principes de contrepoids et de surveillance du pouvoir exécutif. Ils ont à deux reprises prorogés le Parlement, ce qui est tout à fait légal, mais n’est pas nécessairement légitime pour autant. Une telle mesure annule l’ensemble des projets législatifs qui ne sont pas encore à l’étude, et suspend les comités créés par le Parlement. Les conservateurs ont également aboli la forme habituelle du recensement national, dont l’un des objectifs était de fournir des informations fiables, et ce afin de guider l’évaluation des projets de politiques publiques. Les commissions parlementaires ne sont plus à même de faire leur travail, le gouvernement interdisant au personnel des ministères de comparaître devant elles. L’ensemble des communications du gouvernement fait l’objet d’un contrôle très strict, ce qui rend le travail d’enquête des journalistes extrêmement difficile.

À ces transformations institutionnelles s’ajoute des politiques révélant une obsession pour la sécurité. La volonté de surveillance s’y trouve largement dominée par un désir de punir. Désireux de créer, à l’instar des États-Unis, de gigantesques pénitenciers, les conservateurs ont en outre proposé un projet de loi visant à durcir les peines pour les jeunes contrevenants, alors même que Statistique Canada nous informe d’une baisse constante de la criminalité au pays au cours des dix dernières années. Sur le plan de la politique internationale, le Canada connaît une hausse sans précédent des budgets de l’armée.

Au-delà des stratégies nationales distinctes, deux phénomènes expliquent les succès des conservateurs au Canada et ailleurs. En premier lieu, la radicalisation du discours de la droite a eu pour effet de déplacer le centre, de telle sorte que la gauche multiplie ses efforts sur de si nombreux enjeux qu’il devient quasi impossible de coordonner la mobilisation. En second lieu, la droite s’est autoproclamée gardienne du réalisme politique et économique, une vision simpliste des choses qu’ont largement entérinée les élites financières et, en Amérique du Nord du moins, de très nombreux médias. Cette même droite n’en avance pas moins un programme fondé sur un large ensemble de valeurs, dont la liberté et la responsabilité individuelle, et condamne les mesures de justice sociale parce qu’elle les juge liberticides et désastreuses sur le plan économique. La victoire de Stephen Harper n’est certes pas un phénomène isolé, mais elle constitue, dans la politique canadienne, un événement inédit. Aucun premier ministre ni aucun parti canadien n’avaient jusqu’ici revendiqué des politiques aussi clairement hostiles aux à l’exercice démocratique du pouvoir.

par Christian Nadeau

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