Élections tibétaines : la démocratie imposée au peuple ?

Entretien avec Anne-Sophie Bentz

mercredi 16 mars 2011, par Anne-Sophie Bentz, Charles Girard

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Le 20 mars prochain, les Tibétains qui vivent en diaspora sont appelés aux urnes, pour élire le prochain Premier ministre (Kalon Tripa) et pour renouveler le Parlement. Anne-Sophie Bentz, auteur de Les réfugiés tibétains en Inde. Nationalisme et exil (PUF, 2010), souligne l’importance de ces élections, alors que le Dalaï-Lama vient d’annoncer sa retraite politique. Elle pointe l’ambiguïté d’un processus de démocratisation instigué et voulu par les dirigeants de la diaspora, plutôt que par le peuple tibétain lui-même.
Propos recueillis par Charles Girard, membre du comité de rédaction de Raison publique.

Raison Publique : Les élections de dimanche prochain participent de la mise en place progressive d’institutions démocratiques dans la diaspora tibétaine. Vous soulignez que ce processus est doublement original : il prend place au sein d’un peuple en exil, et il est porté par un leader religieux. Comment l’expliquer ?

Anne-Sophie Bentz : Même si le Dalaï-Lama aime à rappeler qu’il avait déjà l’intention d’initier une série de réformes démocratiques au Tibet, mais que l’invasion chinoise de 1951 l’en avait empêché [1], il est certain que l’exil, consécutif à sa fuite en Inde en 1959, a été propice à l’expérimentation institutionnelle et à l’évolution vers un nouveau système politique. La démocratie dans l’exil, c’est la démocratie pour ainsi dire sans risques ni contraintes, et a priori sans grands enjeux. Le gouvernement tibétain en exil n’a pas à diriger un État, et peut se contenter de gérer les affaires courantes d’une petite communauté de Tibétains, tout en poursuivant un objectif unique et constant : libérer le Tibet. L’exil est ainsi le lieu où le Tibet fait sa transition politique, passant de la théocratie à la démocratie.

Quel intérêt ont les Tibétains à mettre en place un système démocratique ? Il s’agissait tout d’abord de montrer aux Occidentaux que le Tibet pouvait montrer un visage démocratique, ce qui n’était pas le cas de la Chine communiste de Mao Zedong. Dans un contexte de concurrence entre les propagandes chinoises et tibétaines, l’objectif des Tibétains était de montrer aux Occidentaux que le système politique mis en place dans la diaspora tibétaine était bien plus « acceptable » que le système politique en vigueur en Chine. Mais il s’agissait aussi de donner des gages de réussite de l’évolution démocratique que pourrait connaître l’État tibétain, au cas où les Occidentaux décideraient d’aider les Tibétains à recouvrer leur indépendance.

La transition démocratique, si elle répond peut-être à l’attachement du Dalaï-Lama aux valeurs de la démocratie, est aussi une bonne stratégie pour obtenir des soutiens à la fois financiers, politiques et moraux de l’Occident, tant il est vrai que les États occidentaux, mais aussi leurs opinions publiques, sont plus enclins à soutenir, officiellement du moins, un régime démocratique qu’une théocratie féodale.

RP : Vous notez toutefois que la démocratie tibétaine n’est pas une démocratie comme les autres. Quel type de régime les Tibétains en exil ont-ils exactement mis en place ?

ASB :Dans la Constitution pour le Tibet que se donnent les Tibétains en 1963 [2], il est précisé que trois éléments sont pris en considération : les doctrines énoncées par le Bouddha, l’héritage temporel et spirituel du Tibet, et les idées et idéaux du monde moderne. L’objectif affirmé est d’assurer au peuple du Tibet un système démocratique basé sur des principes de justice et d’égalité et d’assurer le développement culturel, religieux et économique du Tibet. S’il s’agit d’un régime démocratique, il s’inscrit dans la continuité, à la fois politique et religieuse, de l’histoire tibétaine. Il demeure en particulier marqué par le bouddhisme. La nature de l’entité tibétaine est énoncée à l’article 2 de la Constitution pour le Tibet : il y est précisé que celui-ci sera un État unitaire démocratique fondé sur les principes énoncés par le Bouddha. Il s’agit aussi d’un régime qui met à sa tête le Dalaï-Lama (article 29), soit la figure tibétaine la plus théocratique qui soit.

Il est vrai que les choses évoluent avec la Charte pour les Tibétains en exil, adoptée en 1991 [3], qui remplace la Constitution pour le Tibet de 1963. Le futur Tibet sera une République démocratique fédérale autogérée et une zone de paix, et, en attendant, des efforts seront déployés pour renforcer la solidarité des Tibétains, tant en diaspora qu’au Tibet, ainsi que pour établir un système démocratique propre à répondre aux besoins temporaires du peuple tibétain. Les références aux doctrines du Bouddha sont de fait abandonnées, mais le Dalaï-Lama reste quand même à la tête, non plus du futur État, mais du gouvernement tibétain en exil (article 19).

RP : Le Dalaï-Lama a annoncé sa retraite politique le 10 mars. Sa décision de se retirer modifie-t-elle la portée de ces élections ?

ASB : Si elle a longtemps été considérée comme un moyen pour obtenir l’appui des Occidentaux, la démocratisation de la société tibétaine de l’exil devrait aujourd’hui permettre d’atteindre un autre objectif crucial : assurer la succession du Dalaï-Lama. Il a certes récemment annoncé qu’il renonçait à ses fonctions politiques, mais l’on peut se demander qui est en mesure de le remplacer. Aucune personnalité politique tibétaine ne possède actuellement la même aura que le Dalaï-Lama, qui est une figure charismatique au sens où l’entend Max Weber [4]. La démocratisation progressive de la société tibétaine de l’exil devrait apporter une solution au problème de la succession politique du Dalaï-Lama en mettant sur le devant de la scène d’autres personnalités qui, sans jouir de la même autorité que lui, peuvent espérer gagner en popularité par le biais des élections.

À terme, c’est bien le Premier ministre, le Kalon Tripa, qui est censé prendre la place du Dalaï-Lama. Samdhong Rinpoche, qui vient de remplir deux mandats de cinq ans, bénéficie de fait d’une plus grande légitimité que ses prédécesseurs, en raison du changement de mode de désignation intervenu en 2001, qui avait amené les Tibétains à élire directement le Premier ministre. Et il est très probable que le prochain Premier ministre ait un rôle politique encore plus important, puisque, suite au départ du Dalaï-Lama, il sera seul à assurer la fonction de chef de gouvernement.

RP : Dans le processus que vous décrivez, la création d’institutions démocratiques ne résulte pas d’une volonté du peuple tibétain, elle est au contraire impulsée par ses dirigeants. Faut-il parler d’une démocratie imposée ?

ASB : Alors que tant de peuples se sont battus et continuent de se battre pour obtenir le droit de se gouverner eux-mêmes, il est intéressant de voir ce qu’il advient d’une démocratie qui n’est ni voulue ni revendiquée par un peuple. Car c’est bien là ce qui s’est passé pour le peuple tibétain : c’est le Dalaï-Lama qui a initié la démocratisation de la société tibétaine de l’exil et qui continue d’imposer aux Tibétains des réformes politiques. Il a notamment forcé les Tibétains à accepter dans la Constitution pour le Tibet une clause prévoyant la destitution du chef d’État, en l’occurrence, de lui-même, par le Parlement, en cas d’incompétence (article 36). C’est également lui qui a insisté pour que le Premier ministre soit élu directement par les Tibétains. Et il est bien précisé dans la préface de la Charte des Tibétains en exil que c’est le Dalaï-Lama qui a guidé son peuple vers la démocratie, même s’il était censé passer un jour le relais.

La volonté d’imposer de telles réformes s’explique par un certain nombre de raisons, nous venons de le voir. Mais la démocratie peut-elle être imposée ou octroyée à un peuple ? Parce que le Dalaï-Lama demeure un leader charismatique dans lequel le peuple tibétain a depuis longtemps une très grande confiance, sa tentative de retraite politique est perçue comme une trahison, et chaque étape vers plus de démocratie est conçue comme un abandon. Par ailleurs, hormis quelques intellectuels tibétains, il y a peu de voix s’opposant au Dalaï-Lama – la pratique de la contestation et du débat contradictoire ne se développe que lentement.

RP : Par quels relais passe cette « démocratisation par le haut » de la diaspora tibétaine ?

ASB : Le Dalaï-Lama s’appuie sur des associations, comme le Centre tibétain des droits de l’homme et de la démocratie (Tibetan Centre for Human Rights and Democracy) dont l’une des missions consiste à « éduquer la communauté tibétaine de l’exil ». Cette association organise des ateliers, des conférences, des discussions publiques et des campagnes d’information et éditent des brochures destinées à faire naître dans l’exil une culture politique intégrant « les principes des droits de l’homme et les concepts démocratiques ». Il est vrai que la Charte des Tibétains en exil ne prévoit pour l’instant pas l’existence de partis politiques. Et il n’y a à ce jour qu’un seul parti politique, le Parti national démocratique du Tibet (National Democratic Party of Tibet), qui a le statut d’association et qui appelle les Tibétains à jouer le jeu démocratique. Il affirme ainsi : « Sa Sainteté le Dalaï-Lama nous a apporté la démocratie et il est de notre devoir de participer et de voter ». Mais la société civile semble peu à peu prendre le relais, comme en témoigne le succès du site Internet www.kalontripa.org, mis sur pied à l’occasion des élections de 2011 pour inciter les Tibétains à s’informer et à participer directement et activement aux procédures de nomination et de soutien des candidats potentiels au poste de Premier ministre. Et les candidats eux-mêmes se lancent dans de véritables campagnes électorales assorties de débats, ce qui est une première, à une telle échelle du moins, pour les Tibétains.

Les élections à venir constituent donc un test démocratique. L’élection du Premier ministre peut faire émerger une nouvelle personnalité politique tibétaine – après les primaires, le choix reste à faire entre Lobsang Sangay, Tenzin Tethong et Tashi Wangdi – dont les prérogatives seront accrues, à condition toutefois que les nouveaux députés acceptent que le Dalaï-Lama prenne sa retraite et amendent en conséquence la Charte des Tibétains en exil.

par Anne-Sophie Bentz, Charles Girard

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Pour citer cet article :

Notes

[1] Dalaï-Lama, Au loin la liberté, Paris, fayard, 1990.

[2] Disponible en anglais sur le site du Centre pour la justice au Tibet (Tibetan Justice Center) : http://www.tibetjustice.org/materia....

[3] Ibid. : http://www.tibetjustice.org/materia....

[4] M. Weber, Economie et société, Paris, Pocket, 2003.

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