Lundi 14, 28 mars et 11 avril de 9h30 à 12h30 : Journées d’étude (Université Paris Ouest Nanterre)

Créer sans nouveauté : l’art et la politique aujourd’hui

lundi 7 mars 2011, par Florian Gaité, Pauline Colonna d’Istria

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Salle 201b (bâtiment D), Université Paris-Ouest-Nanterre-La Défense

Si le mot de création jouit sans conteste d’une actualité dans le débat public, il ne fait pour autant pas signe vers une urgence de créativité, une nécessité pour chaque époque de se créer des formes radicalement nouvelles. La « thématique de la fin », devenue lancinante à la fois en art et en politique, participe d’un sentiment d’épuisement formel qui semble aujourd’hui confronter les projets d’action à l’aveu de leur impuissance. En ce sens, le diagnostic de la fin des utopies, des idéologies ou des grands récits en politique, et la proclamation de la fin des avant-gardes, et d’une « ère post-historique » de l’art nous amènent à repenser le rapport entre création et nouveauté. Au-delà d’une conception de la fabrication ex nihilo, devenue stérile pour penser les phénomènes contemporains, la création comme moment originel s’évalue à nouveaux frais. Aussi, qu’est-ce que créer aujourd’hui ?
L’effacement des représentations révolutionnaires et des projets de critique radicale a profondément renouvelé la conception des formes possibles de l’action politique. Et les sociétés démocratiques modernes, complexes et globalisées, posent encore autrement la question des modalités du geste créateur. Si la figure du décideur politique en vient souvent aujourd’hui à se confondre avec celle d’un gestionnaire avisé du présent, qu’en est-il de la possibilité de créer du nouveau ?
Les ruptures induites par l’art contemporain, la multiplication des pratiques et des lieux, des matériaux et des sujets, ont permis une prolifération de formes auxquelles l’actuel désengagement des artistes dans la recherche du nouveau semble faire écho. Depuis deux décennies s’officialise une pratique du remake et de la parodie, de la reprise et de la référence, qui fait de chaque oeuvre une sorte de postproduction. Il convient d’apprécier la pertinence du critère d’innovation dans l’art actuel. Quelle redéfinition du « créateur » peut-on en tirer ? Quel est le potentiel plastique de la répétition ?


PROGRAMME

Lundi 14 mars

- Elise Derroitte (Université catholique de Louvain), "La critique comme théorie de la créativité chez Walter Benjamin. »
Notre intervention veut comprendre comment et à quelles conditions la question de la créativité peut être abordée par le biais de la théorie critique chez Benjamin. Pour y parvenir, nous voudrions montrer que la question esthétique de la création est envisagée par Benjamin à partir de sa pratique, c’est-a-dire à partir de l’action qu’elle permet. En ce sens, l’enjeu qu’elle recouvre dépasse les clivages entre art et société pour aborder la question de l’art comme une théorie politique de la créativité. Nous allons donc tenter de montrer les différentes étapes épistémologiques qui permettent de penser la reprise d’une philosophie de l’histoire envisagée dans sa plasticité.

- Fabienne Boissiéras (Université Jean Moulin Lyon3), De la création de formes : détour ou retour du politique ?
Il sera fait un rappel des approches dominantes sur lesquelles s’est construite durablement la posture « romantique » du créateur. L’art très contemporain tente à travers différentes options formelles, expérimentations (dont nous présenterons quelques exemples) de reconnecter la création à une activité sociale et politique stricto sensu. Loin de chercher seulement à stimuler l’imaginaire, la création se donnerait pour ambition d’expatrier l’homme qu’il soit amateur (celui qui aime) ou non d’art, hors des cadres normatifs de la pensée, des catégories institutionnalisées, de le mettre en situation d’agir et réagir. L’injonction à regarder qui souvent aujourd’hui arrache le passant à sa trajectoire, le di-vertit tout en lui assignant une place, sa place, d’acteur au sein de la polis / civitas. En même temps, elle permet de repenser la création dans une relation dynamique et non intimidante entre le créateur et le récepteur. Chacun apportant alors sa pièce à l’édifice social et politique.

- Florian Gaité (Université Paris Ouest Nanterre), "L’art de la reprise : mémoire et plasticité dans la création contemporaine »
La pratique de la reprise en art, sous les formes du remake, de la parodie ou de l’archive, travaille à la relecture du répertoire formel de l’art et à la mise en mémoire de notre imaginaire culturel collectif. Se faisant, les productions auxquelles elles donnent lieu jettent un trouble sur le statut d’auteur et rendent problématique une ontologie de l’œuvre d’art fondée sur son unicité. Ce critère d’originalité, porté par l’idéal esthétique moderne et dont l’aura benjaminienne fait figure d’exemplarité, adopte un nouveau tour dans l’art contemporain où il est davantage question de variations ou de différenciations plastiques, plutôt que de nouveauté radicale. Paradoxalement jamais les termes de « création » ou de « créativité » n’auront fait l’objet d’une revendication et d’une utilisation aussi appuyées pour caractériser des œuvres qui jouent encore de leur caractère inédit. Comment alors l’expérience du connu ou du familier peut-elle stimuler de nouvelles représentations et donner lieu à de véritables créations ? A partir d’une théorie du sujet esthétique, inspirée par les neurosciences, il s’agit de comprendre ce que l’expérience de telles œuvres implique en termes de cognition artistique : comment la variation crée-t-elle des réseaux d’afférences qui re-sensibilisent la perception ? Cette interprétation lie l’historicité actuelle des images à leur plasticité, à leur capacité de se transformer sans se détruire ou de s’actualiser sans s’oublier. A l’aune des philosophies de la répétition, cette analyse tente de comprendre l’ambition artistique de faire de la reprise un retour en possibilité des formes passées.

- Gabrielle Reiner (Université Paris III), Satyagraha de Jacques Perconte : du found-footage comme outil d’élaboration d’une plasticité critique des images en mouvement.
Satyagraha (2009) de Jacques Perconte est un film réalisé à partir d’une pratique du found footage (terme anglais qui signifie littéralement « métrage trouvé » et désigne la récupération d’images préexistantes dans le but de fabriquer un autre film). L’œuvre est dédicacée à Joachim Gatti, à l’appel immédiat de Nicole Brenez à la suite de ce qu’on a appelé « les événements de Montreuil » de 8 juillet 2009. Ce « manifeste visuel » répond à un évènement politique. Comment des œuvres anciennes sont-elles réutilisées pour interroger l’actuel ? L’ancien serait-il une réponse au nouveau ? Comment Jacques Perconte réfléchit-il dans son film au devenir de la notion de création en art et comment cet art « nouveau » fait-il écho à des évènements politiques ?


Lundi 28 mars

- Vincent Chanson (Université Paris Ouest Nanterre), "Rationalité émancipatrice et postmodernité"
Il s’agira dans cette intervention d’interroger le statut du concept de postmoderne envisagé comme périodisation. C’est-à-dire examiner la dimension esthético-politique d’une notion qui prétend rompre avec une modernité comprise comme déploiement d’une rationalité émancipatrice. A partir des analyses élaborées par Fredric Jameson dans son ouvrage Le postmodernisme ou la logique culturelle du capitalisme tardif (1984), ainsi que par celles proposées par la Théorie critique francfortoise (Adorno/ Habermas), nous tenterons de montrer la dimension proprement idéologique de cette "condition postmoderne".

- Fabien Delmotte (Université Paris Ouest Nanterre), Création et critique sociale à partir de Castoriadis.
Le travail de Castoriadis incite à poser le problème de la pertinence de la catégorie de création, au regard des enjeux contemporains qui affectent la critique sociale ou la pensée politique. Les thématiques de la crise de la critique ou de la fin de la perspective d’émancipation nourrissent les élaborations "postmodernes" qui annoncent la fin de la "mythologie" révolutionnaire, des projets de transformation radicale. A l’écart de cette orientation, Castoriadis présente la particularité d’énoncer un constat assez sombre sur les tendances présentes tout en maintenant la validité d’un projet de rupture avec le capitalisme et la bureaucratie. Est-il cependant obligé, pour rester cohérent, de faire appel de façon incantatoire à une créativité métaphysique, de recourir à une "sauvegarde ontologique de la révolution" comme l’a écrit Axel Honneth ? Il importe de comprendre le sens exact de cette notion chez Castoriadis, pas simplement sur le plan philosophique fondamental, mais aussi comme catégorie mobilisable sur le plan socio-politique.

- Pauline Colonna d’Istria (Université de Poitiers), "L’art politique au temps du consensus"
L’idée de création, en politique, fait souvent signe vers une posture volontariste voire un « orgueil prométhéen » pour reprendre une expression de Raymond Aron, qui renvoie davantage aujourd’hui aux utopies rationalistes (supposées à l’origine de la catastrophe totalitaire) qu’à un mouvement caractéristique des sociétés démocratiques contemporaines. Il n’est pas sûr toutefois que la déconstruction et l’abandon de la notion coïncident avec un « retour » du politique. Dans cette intervention, nous tâcherons de présenter les nouvelles temporalités et figures de l’action politiques qui résultent de la critique des illusions révolutionnaires. A l’appui notamment des travaux de Jacques Rancière et de la définition qu’il propose des « régimes consensuels », nous verrons comment l’art politique en vient à opérer une soustraction du politique.


Lundi 11 avril

- Maxence Alcalde (Université Paris VIII), "Entre postures et principe de réalité(s) : de la nécessité de naviguer à vue"
Les récits régulièrement diffusés au sujet des avant-gardes historiques font état d’engagements (que l’on ne nommait pas encore « postures ») politiques (que l’on ne nommait pas encore « sociaux ») des artistes. Depuis la désormais célèbre fin des grands Récits diagnostiquée par les penseurs de la postmodernité, l’engagement des artistes semble avoir du plomb dans l’aile. Au début des années 1990, Hal Foster n’hésite pas à proposer une critique acerbe de la version contemporaine de l’artiste qui se tient « au côté du prolétariat » à travers la figure de l’artiste ethnographe, version « faible » (Vattimo) et/ou affaiblie (Zizek) de l’idéal benjaminien des années 1930. Convaincus qu’on ne peut s’arrêter à cette opposition entre art « politique » et refus de l’art politique (pour se confiner dans « l’art pour l’art », l’esthétisme, l’introspection, l’intime, etc.) — aussi juste soit-elle tant qu’elle s’affiche comme diagnostique —, je proposerai quelques pistes autour d’artistes contemporains assumant la pluralité de leurs postures à visées politiques. Car peut-être existe-t-il une manière de sortir par le haut des invectives (si tant est qu’elles soient néfastes !) que le monde de l’art, et sa real politic, semble imposer à ses participants. Peut-être est-il envisageable de réhabiliter une posture d’artiste opportuniste ?

- Mattia Scarpulla (Université de Nice), Danse contemporaine et politique culturelle française. Quand la danse est dite politique, est-elle aussi innovante ?
Le mot « politique » et le mot « nouveauté » seront traités dans leurs usages courants dans les programmes culturels de sauvegarde d’un patrimoine national, et dans la manière dont ces notions ont été employées par les institutions s’intéressant à la danse contemporaine, par les critiques des presses nationales, et par les chorégraphes mêmes dans leurs dossiers de production et de diffusion. Ce qui est défini comme politique est aussi considéré comme innovant. Les exemples cités montreront, des chorégraphes à la mode, qui prônent un engagement politique, mais proposent surtout une « danse savante d’état ». D’autres exemples montreront des parcours minoritaires qui ne correspondent pas aux préceptes tenus par la politique culturelle dominante. Ces ‘autres’ démarches artistiques inscrivent aussi des formes et des discours politiques.

- Jean-Paul Fourmentraux (Université de Lille 3), L’art à l’épreuve de l’intérêt général.
Il s’agit d’éclairer les mutations du travail de création et la métamorphose des œuvres d’art promue par un dispositif innovant de soutien et de médiation artistique : le programme d’action des « Nouveaux Commanditaires » conçu par l’artiste François Hers et la Fondation de France en 1991. En prenant ce dispositif comme objet privilégié de la redéfinition des relations entre art et société, il s’agit d’examiner trois niveaux de conséquences : le changement d’échelle de la création artistique, les interactions accrues entre l’art et la société, l’entrée en scène de nouveaux acteurs dans la production et valorisation des arts. L’enjeu principal vise à documenter ces processus de création en portant un accent particulier sur les controverses et négociations dynamiques qui entourent la métamorphose des œuvres et composent les ressorts d’une "mise en œuvre partagée" entre l’artiste, le médiateur et les commanditaires.

par Florian Gaité, Pauline Colonna d’Istria

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