La chute d’un dictateur "à la tunisienne"

mardi 18 janvier 2011, par Ridha Chennoufi

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Le peuple tunisien vient d’accomplir ce dont rêve toute personne respectueuse de la dignité humaine : la destitution d’un autocrate par un mouvement populaire muni d’une seule arme : la passion de la liberté jusqu’au sacrifice de la vie. Dans le monde arabe et islamique, il s’agit d’un événement unique : certains l’ont baptisé « révolution de jasmin ». Cette appellation ne nous semble pas appropriée - même si elle est se vend bien – car elle ne rend pas justice aux acteurs de cette révolution en ne mettant pas suffisamment en relief leur souffrance, leur désespoir et leur humiliation.

Le soulèvement qui vient de se produire fut mené par des jeunes chômeurs, titulaires de diplômes universitaires et originaires des régions pauvres où le taux de chômage effleure selon certaines estimations les 30%, et se propagea très vite dans tout le pays et notamment dans la capitale où des manifestations menées par des jeunes de tout bord (fonctionnaires, rappeurs, étudiants, …), familiers des réseaux sociaux de l’internet et soutenus par des organisations syndicales. Cette contestation rassembla des dizaines de milliers de personnes dont le dénominateur commun est le jeune âge, le degré élevé d’instruction, la volonté d’en finir avec un régime dictatorial et mafieux. Ce qui les fédéra, ce n’était pas tant le chômage que la lutte contre la corruption, étalée au grand jour, de Ben Ali, de son épouse et de certains membres des familles qui leurs sont apparentées.

Les slogans scandés durant les nombreuses manifestations, notamment celle du 14 janvier, jour de la fuite du dictateur n’avaient aucun caractère idéologique, ni islamiste ni arabiste ni marxiste. Ils reprenaient les idéaux de la pensée libérale et démocratique : le respect de la dignité des personnes, des droits de l’homme, des libertés individuelles, de la liberté d’expression, le refus de la présidence à vie et la réalisation de la justice sociale. Ces slogans qui retentirent dans toutes les régions de Tunisie prouvent au monde entier et aux pays arabes et musulmans en particulier que la démocratie et les droits de l’homme possèdent une validité universelle et constituent les seuls armes susceptibles d’abattre le sultanisme d’hier et l’autoritarisme d’aujourd’hui. En revanche, les clivages idéologiques et politiques apparurent au grand jour au lendemain de la fuite de Ben Ali, lorsque les participants à ce mouvement de contestation se divisèrent en deux camps : celui des radicaux prônant la chute du régime et de tous les appareils d’État, tenus par les cadres du parti unique et celui des réformistes attachés à engager une transformation progressive du système politique en collaboration étroite avec certaines figures de l’ancienne dictature.

Actuellement, les Tunisiens se trouvent devant le dilemme qui se pose à toutes les sociétés qui se sont libérées de l’autocratie : Doivent-ils suivre les radicaux dans leur volonté légitime de rompre radicalement avec le système dictatorial et prendre le risque d’une confrontation dont l’issue est incertaine ? Doivent-il, au contraire, prendre le risque de coopérer avec une partie du personnel politique de l’ancien régime tout en comptant sur l’incroyable énergie générée par l’élan révolutionnaire pour barrer la route à toute velléité de restaurer la dictature ?

Pour notre part, la composition du nouveau gouvernement d’union nationale et la désignation de messieurs Y. Ben Achour et A. Amor à la tête des commissions chargées de réformer le système politique et d’enquêter sur la corruption constituent une sorte de garantie et nous poussent à faire le deuxième choix. Nous partageons, toutefois, le sentiment de méfiance de tous les jeunes à l’égard des ministres de Ben Ali et nous pensons, comme eux, qu’il faudra dans un avenir proche dissoudre le RCD et mettre sous séquestre tous ses biens. Mais nous leur disons que la transition de la dictature à la démocratie nécessite toujours que l’on accepte dans un premier temps les éléments les moins corrompus du système déchu. L’essentiel, c’est d’être vigilant et de continuer la révolution en surveillant de près les nouveaux dirigeants. La phrase qui est sur toutes les lèvres n’est-elle pas : « c’est simple, nous enverrons à la Mecque tout nouveau dirigeant qui tentera de nous confisquer notre révolution » ?

par Ridha Chennoufi

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