Bernard Sève

De haut en bas. Philosophie des listes

Une critique de Hélène L’Heuillet

Date de parution : 17 juillet 2010

Editeur : Seuil
Année : 2010
ISBN-13 : 9782021011838
Nb. de pages : 233 pages
Prix : 19 euros.

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Nous ne prenons spontanément pas garde aux listes. À première vue, la liste relève d’un usage dégradé du langage et semble ramener l’esprit humain aux plus pauvres opérations dont il est capable. La liste est un outil qu’on jette et oublie une fois remplie sa fonction d’allègement de la mémoire. Mais savons-nous bien ce qu’est une liste, et ce que nous faisons quand nous dressons une liste ? Dans De haut en bas, philosophie des listes, Bernard Sève nous invite à prendre conscience de notre faculté de lister, et de notre relation à la liste. L’ouvrage est inclassable. Il participe de l’épistémologie, montrant quel rapport la liste entretient au savoir et à l’argumentation, de l’esthétique, car il déploie la beauté foisonnante des listes, mais aussi de l’éthique — la liste peut être solennelle — et de la politique. Bien plus qu’à une analyse axiologiquement neutre, il nous donne à lire un véritable éloge de la liste.
La première chose qui frappe dans notre rapport aux listes réside dans le sérieux avec lequel nous les élaborons. La liste tend à l’exhaustivité, au point pour certains d’entre nous, de devoir noter un élément oublié de la liste pour le barrer aussitôt s’il n’a plus de raison d’en faire partie. Pourtant, la liste contient toujours un élément manquant, et il curieux de remarquer avec quelle facilité nous nous accommodons de l’impossible encyclopédisme de la liste. Une liste ne fait jamais le tour d’une question. Elle est de préférence verticale, et la plupart du temps, elle court de haut en bas. Dans cette forme pure de la liste, il n’est besoin de rien d’autre que des mots. Les mots de la liste valent pour eux-mêmes ; en général leur première lettre est curieusement une majuscule alors qu’aucun signe de ponctuation ne marque leur place dans une phrase : la liste est agrammaticale et asyntaxique.
De Jack Goody à Agatha Christie, de Borgès à Zola, de la liste de courses à la cérémonie d’hommage aux morts du 11 septembre, nous vérifions sur nous-même les effets divers de tout ce qui a « allure de liste » Qu’est-ce qui nous touche, nous émeut, nous fait frissonner ou nous assomme d’ennui dans une liste ? La force poétique d’une liste est en quelque sorte purement mallarméenne. Le mot qui trouve place dans une liste est « décolé » et émancipé des contraintes sémantiques pour être la plupart du temps renvoyé à sa seule fonction référentielle. Mais il creuse son propre vide. Il s’entend mieux que dans une phrase qui le pare mais le masque ; il « résonne dans une neuve atmosphère ». Bernard Sève consacre des pages magnifiques à la liste florale de La Faute de l’abbé Mouret, parfaitement fastidieuse, mais qui finit par nous faire entendre le son même des mots, véritables fleurs absentes de tout bouquet. Il y a certes, dans la liste, une dimension un peu stupide d’accumulation. Mettre en liste, c’est compter. En dessous d’un certain nombre d’items, une liste ne vaut rien. D’où l’aspect narcissique de certaines listes, comme la collection des conquêtes amoureuses. Y a-t-il un sujet de la liste ? On voit d’abord mal quelle énonciation pourrait être compatible avec une simple liste. C’est d’ailleurs ce retrait du sujet qui contribue à la solennité de la liste de morts. Même si elle est proférée, la liste des morts n’est pas une énonciation subjective. À travers les voix prêtées à la liste, c’est la communauté qui parle.
En philosophie, on se défie des listes, car elles sont compromises avec la doxographie et la mnémotechnique. Pourtant, dans ce livre, Bernard Sève nous porte à nous réconcilier avec notre aptitude aux listes. La liste engage le sens. Elle produit un effet théorique. Les listes de Montaigne servent notamment à éduquer le jugement, à remettre de l’ordre dans les affects. Rien d’aussi efficace qu’une double colonne d’arguments « pour » et d’arguments « contre » pour suspendre son jugement. De manière générale, lire les textes comme des listes éclaire ceux-ci d’un jour nouveau. Certaines pages d’Aimé Césaire tirent leur force de l’effet de liste. La liste d’hommages qui constitue le premier livre des Pensées de Marc-Aurèle est le premier moment de l’exercice du jugement stoïcien, qui examine ses dettes et les reconnaît.
Nous tenons aux listes. Dans leur vertigineuse sobriété, les listes sont des recours ou des secours. Pétitions, index, généalogies, comptines et refrains, palmarès et défilés nous éclairent sur la puissance du langage pourtant réduit à une simple succession d’items qui se décline en une multiplicité d’effets qui peuvent aller de l’apaisement à l’incitation à la révolte.

Une critique de Hélène L’Heuillet

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