États du multiculturalisme

lundi 6 septembre 2010, par Will Kymlicka

Traduction : Jean Nestor et Solange Chavel

Thèmes : multiculturalisme

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Référence : Article publié dans Raison publique, n° 9, octobre 2008, pp.31-45.

Les êtres humains ont montré une tendance persistante à se déplacer sur la surface de la terre, en tant que voyageurs, commerçants, missionnaires, conquérants, colonisateurs et réfugiés. De ce fait, l’existence de la diversité ethnique est une constante de l’histoire humaine et les sociétés modernes ne sont pas originales sous cet aspect. Ce qui est nouveau, cependant, c’est l’idée que l’État a le devoir de « reconnaître » et « intégrer » cette diversité ethnique et ceci, non par convenance ou charité, mais parce que c’est une question de justice et de droits. Cette idée – qui constitue le cœur de la dynamique « multiculturaliste » – est une idée moderne, qui s’est surtout développée au cours des quarante dernières années.

En dépit de son caractère récent, le multiculturalisme est devenu un phénomène global, donnant forme sur tous les continents à des débats publics et à des mesures politiques. Dans cet article, j’identifierai quelques traits communs et différences dans cette dynamique globale, et suggérerai quelques raisons pour lesquelles elle est apparue de nos jours et quelques pistes sur la direction qu’elle tend à prendre pour l’avenir.

La tendance au multiculturalisme

Ce que les conflits du multiculturalisme ont en commun est qu’ils rejettent le modèle antérieur de l’État nation unitaire et homogène. Jusqu’à récemment, les États du monde, pour la plupart, ont aspiré à être des « États nations ». Dans ce modèle, l’État était perçu comme la propriété d’un groupe national dominant, qui s’en servait pour privilégier son identité, sa langue, son histoire, sa culture, sa littérature, ses mythes, sa religion etc., et qui le définissait comme l’expression de son sentiment national. Quiconque n’appartenait pas à ce groupe dominant devait, soit se soumettre, soit être exclu.

Dans la plupart des pays, cet type d’homogénéité nationale avait dû être construit de façon active par un ensemble de politiques de « construction nationale » (nation-building) qui encourageaient l’identité nationale privilégiée et éliminaient ses alternatives. Des politiques publiques visaient à promouvoir et consolider une langue nationale commune, une histoire et une mythologie nationales, des héros nationaux, des symboles nationaux, une littérature nationale, un système éducatif national, des media nationaux, une force armée nationale, dans certains cas une religion nationale, etc. Tous les groupes qui résistaient à ces politiques nationalistes étaient soumis non seulement à une marginalisation politique, mais également à une discrimination économique et à diverses formes de « gestion démographique » (par exemple des pressions à la dispersion des membres du groupe ou l’encouragement de colonies du groupe dominant sur son territoire).

Pratiquement toutes les démocraties occidentales, ainsi que la plupart des États post-coloniaux, ont plus ou moins poursuivi cet idéal de l’État nation. Il a cependant été de plus en plus contesté. Il y a, sur le territoire de ces États, beaucoup de groupes qui ont leur propre langage, leur propre histoire, leurs propres cultures, héros et symboles. Ces groupes sont confrontés à l’exclusion ou a l’assimilation par ce processus de construction nationale. En réaction, beaucoup de ces groupes ont contesté les tentatives de construire des États nations homogènes et défendu un modèle d’État plus multiculturel.

À quoi peut ressembler un État multiculturel ? Comme je vais le discuter ci-après, les détails en diffèrent au cas par cas. Les réformes politiques réclamées par les Afro-Américains ne sont pas celles qui sont demandées par les indigènes Maori en Nouvelle-Zélande ou par les immigrants chinois au Canada. Néanmoins, ces combats ont des principes communs. Tout d’abord, l’État multiculturel implique l’abandon de la vieille idée selon laquelle l’État appartient à un groupe culturel unique. En second lieu et en conséquence, l’État multiculturel répudie celles des politiques de construction nationale qui assimilent ou excluent les membres des groupes minoritaires. Au contraire, il accepte que les individus aient accès aux institutions publiques et se comportent en citoyens libres et égaux sans avoir à cacher ou renier leur identité ethnoculturelle. L’État se reconnaît l’obligation d’accorder à l’histoire, à la langue, à la culture des groupes minoritaires, la même reconnaissance et la même bienveillance que celle qui est accordée au groupe dominant. Enfin, l’État multiculturel reconnaît que les anciennes politiques d’assimilation et d’exclusion ont constitué une injustice historique à l’égard des groupes minoritaires, et il manifeste une volonté d’offrir une forme de remède ou de correction à cette injustice.

Ces trois idées interdépendantes – refus de l’idée que l’État appartient au groupe dominant, substitution de politiques de reconnaissance et de considération aux politiques discriminatoires de construction nationale, reconnaissance des injustices historiques et offre de compensations – sont communes à la plupart des luttes pour le multiculturalisme dans le monde réel.

Ces points de convergence sont très abstraits et, dès que nous abordons les situations particulières, des différences importantes surgissent. Les modalités précises de la reconnaissance et de l’acceptation des groupes minoritaires, ainsi que de la correction des injustices historiques dont ils ont été victimes, varient de pays à pays et, à l’intérieur d’un même pays, selon les groupes minoritaires. Il serait impossible de tracer un tableau exhaustif des différentes formes possibles de multiculturalisme mais, pour les illustrer, je vais me concentrer sur quatre tendances générales.

La première tendance concerne le traitement des peuples indigènes, tels les Indiens et Inuits au Canada, les Aborigènes en Australie, les Maori en Nouvelle-Zélande, les Sami de Scandinavie, les Inuits du Groenland et les tribus indiennes aux États-Unis. Dans le passé, tous ces pays ont espéré que les peuples indigènes finiraient par disparaître en tant que communautés identifiables, du fait des décès, des mariages mixtes, ou de l’assimilation. Différentes politiques ont été adoptées pour accélérer ce processus, telles que la confiscation des terres des peuples indigènes, les entraves à l’exercice de leur culture, de leur langue et de leur religion traditionnelles, ainsi que le sabotage de leurs institutions d’autogestion (self-government).

Cependant, depuis le début des années soixante-dix, on assiste à un retournement de ces politiques. Aujourd’hui, tous les pays que j’ai mentionnés plus haut acceptent le principe de la présence définitive des peuples indigènes en tant que sociétés distinctes à l’intérieur du pays, ainsi que le fait qu’ils doivent avoir les droits territoriaux, culturels et d’autogestion nécessaires à leur subsistance. Ce schéma se reflète dans l’affirmation des droits indigènes dans la constitution du Canada, la réactivation des droits négociés en Nouvelle-Zélande, la reconnaissance des droits territoriaux des Aborigènes australiens par l’arrêt Mabo, la création de parlements Sami en Scandinavie, l’évolution du droit interne pour les Inuits du Groenland et les lois confirmant les droits à l’autodétermination des tribus américano-indiennes. Dans tous ces pays se développe un processus progressif mais effectif de décolonisation par lequel les peuples indigènes récupèrent leurs terres et leur autogestion.

La seconde tendance concerne le traitement des groupes « nationaux » infra-étatiques, tels que les Québécois au Canada, les Écossais et les Gallois en Grande-Bretagne, les Catalans et les Basques en Espagne, les Flamands en Belgique, la minorité germanophone du Sud-Tyrol italien et Porto Rico aux États-Unis. Dans tous ces cas, nous avons affaire à un groupe concentré régionalement, qui se considère comme une nation à l’intérieur d’un État plus large, et qui se mobilise derrière des partis politiques pour obtenir la reconnaissance de ce caractère national, soit sous la forme d’un État indépendant, soit sous celle d’une autonomie territoriale à l’intérieur du grand État. Dans le passé, tous les pays concernés ont tenté de supprimer ces manifestations de nationalisme infra-étatique. Constituer un groupe régional ayant un sentiment national distinct était considéré comme une menace pour l’État. Des efforts variés ont été faits pour éroder ce sentiment national distinct – par exemple par la restriction des droits aux langues minoritaires, l’abolition des formes traditionnelles d’autogestion régionale et la gestion de la démographie.

Il s’est cependant produit un retournement dans la façon dont les pays occidentaux ont traité les nationalismes infra-étatiques. Aujourd’hui, tous les pays que je viens de citer ont accepté le principe de la permanence définitive de ces nationalités infra-étatiques et la prise en compte de leur sentiment national. Cette prise en compte a pris la forme concrète de ce que nous pouvons appeler un « fédéralisme multinational et multilingue », c’est-à-dire de la création d’une entité fédérée ou quasi-fédérée, dans laquelle le groupe minoritaire dispose d’une majorité locale et peut ainsi exercer une autogestion. De surcroît, la langue de ce groupe est explicitement reconnue comme langue officielle, du moins dans l’entité fédérée.

Cette combinaison d’une autonomie territoriale et d’un statut linguistique pour les groupes nationaux infra-étatiques a d’abord été adoptée par la Suisse et le Canada mais, aujourd’hui, la plupart des démocraties occidentales dans lesquelles existent des mouvements infra-étatiques notables, ont évolué dans cette direction, qu’il s’agisse de la reconnaissance de l’autonomie des îles suédophones Aland en Finlande après la première guerre mondiale, de celle du Sud-Tyrol et de Porto Rico après la seconde guerre mondiale, de celle de la Catalogne et du Pays Basque en Espagne dans les années soixante-dix, de celle de la Flandre dans les années quatre-vingt et plus récemment de celle de l’Écosse et du Pays de Galles dans les années quatre-vingt-dix. Dans tous ces pays, on a assisté à une substitution du refus des nationalismes infra-étatiques par l’acceptation de leur autonomie régionale et de leurs droits à une langue officielle.

Une troisième tendance concerne les groupes issus de l’immigration, par quoi j’entends les groupes issus de la décision d’individus et de familles de quitter leur territoire d’origine et d’émigrer dans une autre société, en laissant souvent leurs amis et relations derrière eux. Il est essentiel de distinguer deux catégories d’immigrants : ceux qui entrent avec le droit de devenir citoyens et ceux qui entrent sans ce droit. Je réserve le terme de « groupe issu de l’immigration » au seul premier cas, et je discuterai plus loin du cas des « sans-papiers » [1].

Les immigrants, donc, sont des gens qui arrivent dans le cadre d’une politique d’immigration qui leur offre le droit de devenir citoyens à l’issue d’une période relativement brève – disons de 3 à 5 ans – sous réserve uniquement de conditions minimales (par exemple, l’apprentissage de la langue officielle et une connaissance minimale de l’histoire et des institutions politiques du pays). Cela a été la politique traditionnelle des quatre « pays d’immigration » majeurs en Occident, à savoir les États-Unis, le Canada, l’Australie et la Nouvelle-Zélande.

Dans le passé, ces quatre pays ont eu une approche assimilatrice de l’immigration. On attendait des immigrants qu’ils s’assimilent à la société préexistante, en espérant qu’avec le temps ils deviendraient indiscernables des citoyens natifs dans leurs façons de parler, de s’habiller, de se divertir et, plus généralement, de vivre. Tous les groupes qui étaient considérés comme incapables d’une telle assimilation culturelle étaient si possible interdits d’immigration, ou alors d’accès à la citoyenneté. C’est ce que traduisaient les lois qui ont interdit l’entrée ou la naturalisation des Africains et des Asiatiques dans ces pays au cours de la majeure partie du vingtième siècle.

Cependant, à la fin des années soixante, nous avons assisté à deux changements majeurs : d’abord l’adoption de critères d’admission racialement neutres, ce qui a conduit à ce que les immigrants proviennent de façon croissante de sociétés non européennes ; en second lieu, l’adoption d’une conception de l’immigration plus « multiculturelle », qui anticipe le fait que beaucoup d’immigrants exprimeront leur identité ethnique de façon visible et fière, et qui accepte que les institutions publiques (police, école, médias, musées, etc.) aient l’obligation de prendre en compte ces identités ethniques.

Ces deux évolutions se sont produites, à des degrés variables, dans tous les pays traditionnels d’immigration. Au Canada et en Australie, elles se sont traduites par l’affirmation officielle de la part du gouvernement central d’une politique multiculturelle. Mais, même aux États-Unis où il n’y a pas de politique multiculturelle officielle au niveau fédéral, il existe un large éventail de politiques multiculturelles aux niveaux inférieurs, telles que les politiques de certains États concernant les programmes scolaires ou celles de certaines villes concernant l’ordre public ou les hôpitaux. Comme l’indique le sociologue de Harvard Nathan Glazer, « nous sommes tous devenus multiculturalistes » [2].

Alors que ces changements se sont produits principalement dans les pays d’immigration du traditionnel « nouveau monde », quelques tentatives pour les adopter ont également eu lieu dans quelques pays du « vieux monde » européen, en particulier en Suède et aux Pays-Bas. Mais le multiculturalisme d’immigration s’est heurté à de plus grandes résistances et crispations en Europe, en partie parce que beaucoup de nouveaux arrivants n’étaient pas acceptés comme futurs citoyens et tombaient de ce fait dans la catégorie des « sans-papiers » que nous allons maintenant étudier.

La quatrième tendance concerne les « sans-papiers », c’est-à-dire ces immigrants qui n’étaient pas admis comme résidents permanents et futurs citoyens. C’est une catégorie hétérogène, qui inclut les immigrants illégaux (les Nord-Africains en Italie), les demandeurs d’asile (les Kosovars en Suisse) ou les étudiants et « travailleurs temporaires » qui ont dépassé la date limite de leur visa (les Turcs en Allemagne). À leur entrée dans le pays dans le pays, ces gens n’ont pas été considérés comme de futurs citoyens, ou même des résidents à long terme. Cependant, en dépit des règlements officiels, ils se sont installés de façon plus ou moins permanente et forment désormais des communautés conséquentes dans certains pays, sont recrutés pour certains emplois légaux ou illégaux, se marient et fondent des familles. En empruntant un vocable de la Grèce antique, Michael Walzer appelle ces groupes « metics », c’est-à-dire les résidents à long terme qui sont néanmoins exclus de la polis de la cité [3]. Puisque les sans-papiers sont confrontés à d’énormes obstacles pour leur intégration – légaux, politiques, économiques, sociaux et psychologiques – ils ont tendance à se situer aux marges de la grande société.

Une revendication récurrente des sans-papiers est la régularisation de leur statut comme résidents permanents et l’accession à la citoyenneté. Dans le passé, quelques pays – en particulier ceux qui ne se conçoivent pas comme des pays d’immigration – ont résisté à ces revendications et ont traité leurs sans-papiers en « étrangers ». Dans ces pays, dont l’Allemagne, l’Autriche et la Suisse sont les exemples les plus connus, la politique officielle ne consiste pas à intégrer les sans-papiers dans la communauté nationale, mais à leur faire quitter le pays. Ce qui est escompté est que, si les sans-papiers se voient refuser la citoyenneté et sont cantonnés dans un statut légal précaire dans le pays, si on leur répète avec insistance que leur vrai domicile est dans leur pays d’origine et qu’ils ne sont pas acceptés comme membres de la société, ils finiront par vouloir retourner chez eux.

Mais il apparaît de plus en plus que cette approche n’est pas viable. Les sans-papiers qui ont vécu dans un pays depuis plusieurs années n’ont pas envie de retourner chez eux, même s’ils n’ont qu’un statut légal précaire. C’est particulièrement vrai pour ceux qui se sont mariés et ont eu des enfants dans le pays. Celui-ci est alors devenu leur nouveau chez-soi, ce que n’est plus leur pays d’origine. Ainsi, une politique basée sur l’espoir d’un retour volontaire est irréaliste. De plus, elle met en danger la grande société. Car le résultat le plus probable d’une telle politique est de créer un prolétariat permanent illégal, aliéné et racialement – ou ethniquement – caractérisé, ce qui à son tour génère des tensions raciales dans toute la société.

Pour éviter ceci, se développe une tendance croissante en faveur de programmes de régularisation des immigrants illégaux et d’attribution de la nationalité aux réfugiés et travailleurs temporaires installés depuis longtemps, ainsi qu’à leurs enfants. Dans les faits, les sans-papiers installés depuis longtemps sont de plus en plus considérés comme des immigrants légaux et encouragés à suivre le parcours traditionnel de l’intégration. Le degré selon lequel ce changement est relié à un glissement en faveur d’un modèle plus multiculturel d’intégration des immigrants varie considérablement à travers l’Europe.

Dans ces quatre contextes, nous voyons donc se substituer aux politiques historiques d’assimilation et d’exclusion, une approche plus « multiculturelle » qui accepte et intègre la diversité. Si on les considère en bloc, ces tendances constituent une transformation radicale de la relation entre les États et les groupes ethniques, aussi bien au niveau symbolique qu’en termes de redistribution des ressources économiques, du pouvoir politique et de l’accès aux institutions étatiques.

Expliquer les tendances

Qu’est-ce qui explique ces tendances de fond ? Pourquoi les groupes minoritaires se font-ils désormais davantage entendre en réclamant des réformes multiculturelles ? Les critiques du multiculturalisme prétendent souvent que ces revendications sont le reflet d’une réaction défensive devant la modernisation, une tentative des élites conservatrices pour défendre les traditions culturelles contre les effets corrosifs de la libéralisation et de la démocratisation. Je soutiens au contraire que c’est précisément l’inverse. L’essor du multiculturalisme depuis les années soixante ne peut se comprendre que comme une expression de la libéralisation et de la démocratisation, un élément d’une révolution plus large en faveur des droits de l’homme, et le résultat du développement d’une « conscience des droits ».

Depuis 1948, nous avons un ordre international qui repose sur l’idée d’une égalité inhérente des êtres humains, à la fois en tant qu’individus et en tant que peuples. L’ordre international a résolument rejeté les idées anciennces de hiérarchie raciale ou ethnique, selon laquelle certains peuples seraient supérieurs à d’autres, et auraient par conséquent le droit de les diriger. Il faut souligner la radicalité de ces idées d’égalité humaine. Car les thèses sur la hiérarchie des peuples étaient monnaie courante en Occident jusqu’à la seconde guerre mondiale, avant d’être discréditées par la politique fanatique et meutrière de Hitler. En effet, le système entier du colonialisme européen reposait sur l’idée d’une hiérarchie des peuples, et cette hypothèse était le fondement explicite à la fois des politiques nationales et du droit international (y compris les restrictions raciales à l’immigration évoquées plus haut).

Mais aujourd’hui, l’idée d’égalité humaine n’est pas remise en question, officiellement au moins. Ce qui importe en l’occurrence, c’est moins le changement dans le droit international per se que le changement dans la conscience des gens. Les membres de groupes historiquement subordonnés exigent aujourd’hui l’égalité, et l’exigent comme un droit. Ce changement a des conséquences de taille, encore incomplètement déployées. Le multiculturalisme est comme la « troisième vague » des réformes initiées par cette révoution des droits de l’homme. La première vague était la décolonisation (de 1948 à 1966 à peu près), la seconde a été la déségrégation raciale et le mouvement américain des droits civiques (en gros de 1955 à 1964), et la troisième vague est le multiculturalisme (depuis la fin des années soixante). À chaque fois, les idées des droits de l’homme et des droits civiques ont joué un rôle essentiel pour pousser les groupes non-dominants à contester leur statut traditionnel.

Cette conscience des droits toujours plus grande permet d’expliquer la force croissante de la mobilisation ethnopolitique à l’Ouest, en particulier lorsqu’elle est combinée avec des changements démographiques qui augmentent la taille des minorités. Mais cela n’explique pas encore pourquoi les groupes dominants sont devenus plus accueillants à l’égard de ces revendications. Après tout, la plupart des États occidentaux ont un groupe national dominant qui forme une nette majorité numérique, et dans une démocratie « la majorité fait loi ». Pourquoi les groupes majoritaires ont-ils accédé à ces revendications ?

Deux facteurs essentiels ont permis de réduire la perception des risques associés aux réformes multiculturelles, et donc à réduire la tendance des groupes dominants à leur résister. La première est la sécurité géopolitique. Lorsque l’État se sent en danger, en termes géopolitiques, lorsqu’il redoute l’hostilité de ses voisins, il est peu enclin à traiter équitablement ses propres minorités. Plus préciésment, les États n’accordent pas volontiers des droits et des pouvoirs à des minorités qu’ils considèrent comme des « cinquièmes colonnes » potentielles, collaborant avec des voisins hostiles. Par le passé, le problème s’est posé en Occident. Par exemple, avant la seconde guerre mondiale, l’Italie a refusé l’autonomie à la minorité germanophone du Sud-Tyrol au motif qu’elle était plus loyale envers l’Autriche ou l’Allemagne qu’envers l’Italie, et soutiendrait donc toute tentative austro-allemande d’invasion et d’annexion du Sud-Tyrol.

Aujourd’hui, cependant, la question ne se pose plus en Occident, au moins en ce qui concerne les minorités nationales et les peuples indigènes. Il est difficile de nommer une seule démocratie occidentale où l’État redoute qu’une minorité historique ne collabore avec un voisin hostile et un agresseur potentiel. C’est en partie parce que les États occidentaux n’ont plus d’ennemis susceptibles de les envahir. L’OTAN a efficacement supprimé la possibilité qu’un pays occidental soit envahi par ses voisins. Les démocraties occidentales ont bel et bien des ennemis potentiels plus distants – le communisme soviétique par le passé, le fondamentalisme islamique aujourd’hui, la Chine peut-être à l’avenir. Mais en regard de ces menaces lointaines, les minorités nationales et les peuples indigènes sont du même bord que l’État. Si le Québec gagne des droits accrus, ou même l’indépendance, personne au Canada ne redoute qu’il se mette à collaborer avec Al Quaida ou la Chine pour renverser l’État canadien. Un Québec indépendant serait un allié du Canada, et pas un ennemi, tout comme une Catalogne indépendante serait une alliée de l’Espagne, etc.

Cela peut sembler évident, mais dans la plupart des pays, les groupes minoritaires sont toujours vus comme une cinquième colonne, susceptible de travailler pour le voisin hostile. Dans ces conditions, le plus probable est d’observer une « sécurisation » des relations ethniques. Les relations entre États et minorités sont vues, non pas comme une question normale de politique démocratique qui doit être débattue et négociée, mais comme une question de sécurité nationale, où le processus démocratique doit être limité pour protéger l’État. Dans une situation de sécurisation, les organisations et les partis politiques des minorités peuvent être interdits, les dirigeants de la minorité soumis à une surveillance policière, l’expression de revendications particulières peut être bannie (par exemple, des lois contre l’appel à la sécession), etc. Même si les revendications des minorités peuvent être exprimées, elles seront largement rejetées par la société dans son ensemble. Après tout, comment des groupes déloyaux pourraient-ils avoir des revendications légitimes à adresser à l’État ? Ainsi la sécurisation des relations ethniques diminue l’espace démocratique pour exprimer les revendications minoritaires et rend peu problable leur acceptation.

Dans la plupart des démocraties occidentales, cependant, les politiques ethniques ont été « dé-sécurisées ». La politique ethnique redevient simplement une politique quotidienne et normale. Les relations entre l’État et les groupes minoritaires ont été sorties du dossier « sécurité » pour être classées dans le dossier « politique démocratique ». L’exception majeure concerne les relations avec les immigrants musulmans, en particulier depuis le 11 septembre, qui sont devenues extrêmement « sécurisées ». Et ce n’est pas par hasard que ce soit également l’exception majeure à la tendance à une plus grande acceptation du multiculturalisme.

Un second facteur qui affecte la propension des États à accepter les réformes multiculturelles concerne la sécurité, non pas de l’État, mais des individus. Les États sont peu enclins à garantir des droits et des pouvoirs aux minorités s’ils redoutent que cela génère des ilôts de tyrannie locale où les droits et libertés individuelles se trouvent supprimées. Dans de nombreuses démocraties occidentales, cette peur a été limitée par la perception d’un consensus croissant qui traverse les découpages ethnonationaux sur les valeurs fondamentales de la démocratie libérale et des droits de l’homme, au moins pour les minorités nationales et les peuples indigènes établis depuis longtemps. On admet largement que tout pouvoir d’auto-gouvernement accordé à des minorités nationales ou des peuples indigènes sera exercé dans le cadre défini par les droits de l’homme et les valeurs démocratico-libérales. Dans pratiquement tous les cas de fédéralisme multinational en Occident, les gouvernements infra-nationaux sont soumis aux mêmes types de contraintes constitutionnelles que le gouvernement central, et n’ont donc aucun moyen légal de limiter les libertés individuelles au nom du maintien de l’authenticité culturelle, l’orthodoxie religieuse ou la pureté raciale. Ces libertés libérales sont protégées à plusieurs niveaux : régional, national, et international. Non seulement il est légalement impossible que des minorités nationales en Occident établissent des régimes non libéraux, mais encore elles n’en ont pas le désir. Au contraire, tout montre que les membres des minorités nationales sont aussi fortement attachés aux valeurs démocratico-libérales que les membres des groupes dominants.

Cela peut sembler évident, mais dans bien des parties du monde, la peur existe que, une fois que les minorités nationales ou les peuples indigènes ont acquis des droits d’auto-gouvernement, ils en usent pour persécuter ou déposséder quiconque n’appartient pas au groupe minoritaire. Dans les démocratiques occidentales établies, la question ne se pose même pas. C’est l’autre face de la révolution des droits de l’homme mentionnée plus haut. D’un côté, la diffusion mondiale d’une conscience des droits de l’homme a donné l’impulsion aux groupes non-dominants pour résister aux hiérarchies ethniques et raciales héritées ; de l’autre côté, elle a aussi assuré les groupes dominants que les réformes multiculturelles résultantes se déploieraient à l’intérieur d’un cadre qui protège les droits individuels de tous les citoyens.

Savoir si cette confiance vaut aussi pour les revendications des groupes immigrants est plus complexe. Historiquement, la plupart des groupes immigrants ont rencontré une méfiance quant à leur volonté ou leur capacité à intégrer les valeurs démocratico-libérales. Dans les pays d’immigration traditionnels, le succès historique rencontré dans la libéralisation des vagues précédentes d’immigrants rend relativement confiant dans le fait que « la force d’attraction » de la libéral-démocratie suffira à intégrer les nouveaux immigrants dans le consensus sur les droits de l’homme, indépendamment de leur race ou religion. Mais dans certains pays européens, de récents événements (et d’anciens stéréotypes) ont suscité des questions sur la possibilité pour les immigrants musulmans de rejoindre ce consensus. La peur que les droits ou pouvoirs multiculturels accordés aux organisations et institutions musulmanes puissent être employés pour violer les normes libérales a conduit certains pays à prendre leurs distances avec le multiculturalisme.

En bref, la tendance au multiculturalisme en Occident reflète les revendications croissantes des minorités (ancrées dans la révolution des droits de l’homme), combinées avec une moindre peur de la majorité (ancrée dans un sentiment de sécurité géopolitique et de consensus démocratico-libéral). Ces facteurs ne sont pas constants ni immuables en Occident – comme le montre l’opposition au multiculturalisme pour les immigrants après le 11 septembre – et sont encore plus fragiles dans d’autres parties du monde. Et pourtant, ce ne sont plus seulement de simples engouements ou des modes. La révolution des droits de l’homme, la sécurité géopolitique régionale et le constitutionnalisme démocratico-libéral sont des caractéristiques stables de la modernité occidentale, et ils continueront à soutenir de larges mouvements en faveur du multiculturalisme.

Évaluer les tendances

Jusqu’à présent, j’ai décrit et expliqué les tendances mondiales en direction du multiculturalisme. Mais ces tendances sont-elles une bonne chose ? Fonctionnent-elles bien ? En un sens, il est peut-être trop tôt pour le dire. Beaucoup de ces changements ont pris place dans les trente dernières années seulement, parfois dans les cinq ou dix dernières années. Nous ne connaissons pas encore leurs conséquences à long terme.

Ce qui est clair, cependant, c’est que les pires peurs sur le multiculturalisme n’ont pas été confirmées. Au moment où ces réformes ont été adoptées, bien des gens ont prédit qu’elles conduiraient à plus d’instabilité, à la faillite de l’autorité politique, et peut-être même à la violence. De sinistres références à la « balkanisation » étaient monnaie courante, comme si le multiculturalisme devait conduire au type de conflits que nous avons vu en Bosnie.

En réalité, l’adoption du multiculturalisme en Occident n’a pas mis en danger la stabilité ou le fonctionnement fondamentaux de l’État. Considérons les fonctions essentielles de l’État démocratico-libéral : par exemple, maintenir la paix ; respecter des procédures démocratiques ; respecter la liberté individuelle ; promouvoir la croissance économique et la prospérité ; et assurer la justice sociale. L’adoption du multiculturalisme n’a menacé aucune de ces valeurs, et a même vraisemblablement promu plusieurs d’entre elles. L’adoption du multiculturalisme a renforcé la démocratie en facilitant l’accès politique pour les groupes non-dominants ; a renforcé la liberté individuelle en permettant des choix culturels qui étaient auparavant interdits ou stigmatisés ; a renforcé la justice en remédiant aux effets injustes de hiérarchies raciales et ethniques héritées du passé. Dans certains pays, elle a très certainement également promu la paix, en minant le soutien possible pour des mouvements plus révolutionnaires au sein des groupes non-dominants. Et même s’il serait difficile de prouver que le multiculturalisme promeut la croissance économique et la prospérité, il serait encore moins plausible de soutenir que son adoption a nuit au succès économique des pays. Au contraire, les démocraties occidentales qui ont adopté le multiculturalisme comptent au nombre des pays les plus prospères au monde. Il est donc clair à présent qu’un État multiculturel peut être un État prospère, capable de remplir toutes les fonctions essentielles d’une gouvernance démocratico-libérale. Des exemples nombreux et variés montrent que les peurs exprimées par les critiques étaient exagérées.

Cela ne veut pas dire que les politiques sont à présent fermement établies, et sont à l’abri de tout retour en arrière. Au contraire, le multiculturalisme est toujours sujet à débats dans la plupart des pays occidentaux, et un repli populiste reste toujours possible. Si les peurs premières sur le multiculturalisme ont été largement démenties, pourquoi les politiques sont-elles toujours aussi controversées ? Une réponse tient, à mon avis, à des malentendus sur les buts du multiculturalisme. Bien des gens, en particulier dans le groupe dominant, s’attendaient à ce que l’adoption de politiques multiculturelles conduise à une réduction de la mobilisation politique ethnique, et à un retour à une politique « normale », dont l’ethnicité serait absente. Les gens reconnaissaient qu’il existait un « problème ethnique » spécifique qu’il fallait traiter, mais espéraient que l’adoption de politiques multiculturelles résoudrait le problème, et que la mobilisation ethnique disparaîtrait. De ce point de vue, la politique ethnique est « anormale » – c’est une sorte de pathologie – et le succès du multiculturalisme se mesure par sa capacité à la réduire.

Si les membres du groupe dominant avaient cette idée, ils ont dû être déçus par le multiculturalisme. Adopter des politiques multiculturelles conduit rarement sinon jamais à une réduction de la mobilisation politique ethnique. Au contraire, celles-ci renforcent la capacité des groupes non-dominants à se mobiliser, facilient l’accès à l’État, et légitiment implicitement leurs revendications. En ce sens, les mesures de politique multiculturelle tendent à institutionnaliser la politique ethnique.

Reconnaître que la politique ethnique ne va pas décroître a conduit à une frustration et un ressentiment croissants de la part de bien des membres du groupe dominant. Les groupes minoritaires sont alors perçus comme ingrats, égoïstes, insatiables. Les membres du groupe dominant commencent à penser : « Rien ne peut satisfaire ces groupes, pourquoi donc essayer même de répondre à leurs revendications ? Quelque revendication que nous acceptions aujourd’hui, ils reviendront demain en demandant plus encore ».

Tel est le paradoxe du multiculturalisme réel. Alors que l’idée d’un État multiculturel est largement admise par le public, les mesures politiques ne sont pas aussi bien accueillies. Et pourtant la mobilisation politique ethnique et l’État multiculturel sont inséparables. La première soutient, et est soutenue par, ce dernier. Ce qui veut dire que le succès à long terme du multiculturalisme dépend de la capacité à changer les conceptions des gens, non seulement sur la nature de l’État, mais aussi sur la nature de la politique démocratique. Nous devons comprendre que la politique ethnique est une politique démocratique « normale ». Dans des États multiethniques, multilingues et multinationaux, on doit s’attendre à ce que la mobilisation politique ethnique soit une partie normale et saine de la vie politique quotidienne dans une société libre et démocratique.

par Will Kymlicka

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Pour citer cet article :

Notes

[1] Le terme employé par l’auteur en anglais est metic. Il n’a pas de connotation péjorative et se réfère au statut des étrangers qui, dans la Grèce antique, avaient le droit de résider temporairement dans la cité, avec des droits limités de citoyenneté. Pour sa réactivation par Michael Walzer, cf. infra. NdT.

[2] Glazer, We Are All Multiculturalists Now, Cambridge, Harvard University Press, 1997.

[3] Michael Walzer, Sphères de justice (1983), trad. P. Engel, Paris, Seuil, 1997.

 

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