Littérature : un appel vers la liberté

mardi 22 juin 2010, par Lydie Salvayre

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Invitée à participer à la table ronde consacrée aux arts (« Les mains libres ? Art et création ») dans le cadre du Forum Raison publique qui s’est tenu à Tours les 12 et 13 juin 2010, l’écrivain Lydie Salvayre s’est interrogée sur les rapports complexes qu’entretiennent littérature et liberté.

Devant ce mot de liberté dont on a fait grand abus, je suis restée longtemps perplexe, longtemps perdue, ne sachant par quel bout prendre ce qui me semblait si vaste.

J’avais juste l’intuition que j’apprendrais davantage des écrivains pour qui le rapport à la liberté était problématique, que de ceux qui manifestaient une prodigalité, un jaillissement, une liberté créatrice plus évidents.

Et c’est à Kafka, paradoxalement, que j’ai pensé. Paradoxalement parce que personne, sans doute, n’a mieux que lui décrit dans ses lettres, dans son journal et dans ses fictions, son état de prisonnier perpétuel. Personne n’a, mieux que lui, dit l’enfermement.

Or, Kafka, l’écrivain de l’enfermement, l’écrivain qui ne passe jamais par la critique sociale, qui postule d’ailleurs que les dés sont jetés, Kafka pour qui la liberté n’est jamais une question, Kafka, par un retournement que je vais essayer de dire, aiguise notre regard sur le monde et, d’une certaine manière, l’émancipe.
Lydie Salvaye (c) Raphaelle Théry

Kafka prisonnier, disais-je.

Prisonnier de lui-même : « Je suis fermé en moi-même avec des serrures étrangères », on ne peut imaginer une image plus terrible de l’absence de liberté intérieure.

Se heurtant toujours à des entraves intimes.
Ayant le sentiment que sa liberté d’esprit n’est qu’une grâce rare et momentanée (comme il l’éprouve en écrivant Le Verdict, en huit heures d’affilée et d’un seul trait nocturne), que sa liberté de penser et d’agir lui sont sans cesse confisquées (il écrit à Felice : « Ah si je pouvais écrire. Ce désir me consume. Si avant tout j’avais assez de liberté pour cela »), qu’il est sans cesse empêché, la littérature étant cet effort sans fin contre ce qui empêche.

Prisonnier de lui-même et prisonnier des autres.

Prisonnier, dit-il, d’un père qui fait de lui l’être le plus obéissant du monde et le plus soumis, cette soumission étant à l’origine de toutes les soumissions futures. Un père dont la seule présence comprime sa pensée, ce sont ses mots. Un père qui le fait vivre en « esclave », et animé d’une peur profonde des autres.

Prisonnier de son éducation qui, dit-il, le corrompt, le diminue, l’empêche d’être. Qui le fait vivre honteux de son corps et persuadé de sa nullité. Une éducation dont il affirme qu’elle ne peut qu’engendrer l’esprit bureaucratique

Prisonnier de sa fiancée Felice, ce qui lui fait dire de ses fiançailles avec elle : « j’étais lié comme un criminel : si on m’avait mis avec de vraies chaînes et des gendarmes devant moi, ce n’aurait pas été pire ».

Prisonnier, du dehors, du bruit, de la servante qui fait le feu, prisonnier des affaires, « c’aurait été beaucoup mieux si je n’avais été dérangé par le voyage d’affaires » (La Métamorphose).

Prisonnier surtout de la machine bureaucratique, avec sa cohorte de policiers, de juges, d’inspecteurs, de fonctionnaires, d’officiers, de gérants, de bureaucrates de toutes sortes qui assurent les rouages de la machine à souffrir (c’est lui qui parle), machine qu’il connaît parfaitement puisqu’il travaille lui-même « dans un sombre nid de bureaucrates ».

Prisonnier donc de ce qu’il appelle les puissances ténébreuses ou les puissances diaboliques, lesquelles déjà frappent à la porte, de son temps, et que Deleuze va désigner comme étant l’Amérique capitaliste, la Russie bureaucratique et l’Allemagne nazie (sociétés dont Deleuze dira ironiquement dans Pourparlers qu’elles apparaissent comme délicieuses au regard des sociétés du contrôle continu qui sont les nôtres).

Prisonnier. Terré : se terrer, c’est ma voie, écrit-il à Milena. Prisonnier et désirant l’être. Il écrit à Felice « la meilleure manière de vivre serait de m’établir dans l’espace le plus intérieur d’une cave étendue et fermée. Mon unique promenade serait d’aller chercher en robe de chambre la nourriture en passant sous toutes les voûtes de la cave. Qu’est-ce que j’écrirais alors ! De quelles profondeurs je l’arracherais sans effort car l’extrême concentration ne connaît pas l’effort. »

Et vivant même sa vocation d’écrivain comme une servitude, puisqu’il est condamné, dit-il, à écrire, et n’a pas le droit de s’éloigner de sa table.

Servitude puisque écrire, dit-il, n’est pas un pouvoir dont on dispose, puisque aucun écrivain, dit-il, n’est libre vis-à-vis de ce pouvoir. Et que la seule liberté qu’il lui reste est peut-être d’accepter ce mandat qui lui a été donné.

Alors pourquoi Kafka, qui n’a cessé de dire que nos destins étaient joués d’avance, que Karl Rossmann finirait comme il avait commencé : dans un échec programmé, Kafka qui n’a cessé d’écrire qu’il n’y avait pas de liberté mais seulement des issues (l’une d’elle consistant à se mettre à l’écart).

Pourquoi Kafka qui a dit qu’il ne servait à rien de se révolter, que les dés de la révolution étaient pipés (il écrit dans son journal à la vue d’un cortège d’ouvriers qui manifestent : « Ils se trompent. Derrière eux s’avancent déjà les secrétaires, les bureaucrates, les politiciens professionnels, tous ces sultans modernes dont ils préparent l’accès au pouvoir ». Et à propos de la Russie : « elle est la vase d’une nouvelle bureaucratie où les chaînes de l’humanité torturée sont en papier de ministère. » Ce qui lui vaudra d’ailleurs d’être critiqué avec véhémence par les communistes : un numéro de 1946 d’Action se demandera même s’il faut brûler Kafka.)

Pourquoi Kafka dont les personnages se plient sans la moindre révolte à une loi dont ils ne connaissent ni le contenu ni le sens et se rangent plutôt du côté des puissants et des bourreaux.

Pourquoi ces récits d’un humour désespéré où les hommes sont toujours agis et subissent leur sort sans s’insurger.

Pourquoi, comment, par quel renversement, cette œuvre produit-elle un appel d’air extraordinaire vers la liberté ?

Kafka procède de la sorte : puisque l’homme n’est pas libre, puisque son destin est tracé, puisqu’il est soumis aux puissances diaboliques que sont l’Amérique capitaliste, la Russie bureaucratique et l’Allemagne pré-nazie, puisque donc l’homme est sous emprise, Kafka, plutôt que de contrer cette emprise, la pousse jusqu’à l’extrême.

Au lieu de chercher à s’en libérer, au lieu de se rebeller contre elle, il fait absolument l’inverse : il pousse son l’intimité avec la machine à broyer au risque de sa propre destruction.

Il en épouse le mouvement.

Il en démonte les rouages.

Il s’y engouffre.

Il s’y livre pieds et poings liés, pour la mieux dire, pour en laisser la trace dans l’écriture, et tant pis si cette trace ne s’exprime que « sous la forme d’un miaulement de chat : c’est mieux que rien » dit-il.

Il l’accélère, il la précipite.

Mieux encore, il la devance.

« La littérature sera cette montre qui avance », l’expression est de lui.

Et si l’Amérique se précipite dans le capitalisme, si la Russie produit une effroyable bureaucratie, si l’Allemagne prépare le nazisme, si aucune révolution n’est en vue, c’est la littérature qui va porter la trace de ces puissances ténébreuses en voie de devenir.

Bataille disait dans l’avant-propos de L’Erotisme : « Je ne pense pas que l’homme ait une chance de faire un peu de lumière avant de dominer ce qui l’effraie... ».

Kafka, lui ne cherche pas du tout à dominer ce qui l’effraie, ni à lutter contre ce qui l’effraie, il l’embrasse, il s’y fond, quitte à s’y détruire, il se heurte infatigablement aux frontières qui le cernent.

La Littérature consistant pour lui justement à se heurter infatigablement à ces frontières, à leur livrer assaut, à se mesurer à elles, à rendre consistantes l’impossibilité de les franchir.

La littérature consistant pour lui à témoigner de ce déchirement propre à la condition humaine entre le désir d’être libre et son impossibilité.

Et puisqu’il faut bien que je parle de mes livres, bien que je n’aime pas vraiment loucher sur mon travail, j’ai pour ma part le sentiment d’osciller en permanence entre :

- d’une part, ce sentiment, peut-être conforté par mon métier de pédopsychiatre, ce sentiment que tous les enfants sont, comme Kafka pensait l’être, des prisonniers politiques, qu’ils parlent toujours la voix de leur papa maman, qu’ils sont parlés, que d’une manière générale nous sommes parlés, que nous sommes salopés dirait Artaud, et d’autant moins conscients de l’être, salopés, qu’il s’agit dans nos démocraties de saloperies insidieuses,

- et d’autre part cet autre sentiment increvable chez moi et un peu ridicule de croire encore à l’écriture comme puissance qui affecte, qui crée, qui émancipe et qui intervient.

Je suis prise en permanence dans cette ambivalence, dans cette contradiction, dans ce conflit et ce déchirement, et c’est peut-être d’ailleurs dans ce déchirement que je fonctionne le mieux : la littérature comme le lieu où dire nos emprises, et la littérature comme encore l’un des derniers lieux de résistance « face aux verrous » (dans le prolongement de cette littérature européenne qui s’est pour l’essentiel constituée autour de cet élan vers la plus grande liberté possible).

Il est des jours où je trouve exemplaire la position extrême d’un Walser. Walser qui se réfugia dans un asile non pour abdiquer sa liberté, mais parce qu’il préféra l’asile au semblant de liberté que lui avait offert le monde et dont il avait fait l’expérience au dehors. Walser qui écrivait : « La seule terre sur laquelle le poète peut créer est celle de la liberté. Aussi longtemps que cette condition ne sera pas remplie, je ne puis même pas envisager de me remettre à écrire ». On sait depuis qu’il s’était remis à écrire.

Il est des jours, plus fastes, où j’ai la conviction que si l’homme dispose d’une marge très étroite de liberté, il est possible d’accroître cette marge et que la littérature peut, d’une certaine façon y contribuer.

Dans mon roman Les Belles Âmes, c’est l’hypothèse pessimiste qui prévaut, c’est d’ailleurs le roman qui m’a été le plus difficile à écrire. Je voulais qu’on y entende que tous les personnages étaient parlés, que toutes leurs paroles n’étaient que les échos de la parole dominante c’est-à-dire de la parole économique, que même l’amour était parlé comme une marchandise, que tous étaient atteints de psittacisme (psittacus : perroquet en latin) et jamais maîtres de leur destin.

Pas de lyrisme, pas d’effusion, pas d’impressions subjectives, pas de voix singulière, ni de cuisine poétique, ni de bavardage intérieur.
De tous mes livres, sans doute le plus sombre, celui qui s’attaque le plus violemment à cette idée selon laquelle nous pourrions avoir un parler vrai, un parler libre, un parler à soi, un parler authentique, etc.

De tous mes livres celui qui met le plus en cause le pouvoir de la littérature en tant qu’elle est créditée de la possibilité de révéler à chacun sa voix singulière. La littérature n’étant plus ici que la mise en lumière de l’emprise du discours dominant

Mais en même temps que je déroule mon pessimisme dans Les Belles Âmes, vraiment en même temps, j’ai la conviction que le simple travail sur le rythme d’une phrase est une façon de résister au rythme fixé, programmé des institutions, lequel est un rythme à deux temps : marche ou crève, un-deux, oui-non. J’ai la conviction que le simple travail sur le rythme est une façon de se révolter contre le pas obligé du corps social, une protestation rythmique.

Mais en même temps, j’ai la conviction que si la langue est la pire des conventions, on peut y faire naître un peu de liberté :

par une simple allitération,

par une dissonance,

par la simple dislocation d’une expression toute faite,

par l’usage de la polysémie des mots

par l’usage détourné et ironique des clichés etc.

En même temps donc que je désespère de la littérature et de sa puissance d’intervention, en même temps que je fais dire à BW dans BW que la littérature a perdu son pouvoir et qu’elle est en d’ailleurs en instance de mort, en même temps que je me dis à quoi bon, « à quoi cela sert-il d’écrire si les chacals veillent, si le troupeau se jette sur le verbe, le mutile, le détourne de son sens » comme l’écrit Julio Cortazar.

Au moment même où je me dis que le livre que j’écris sera le dernier, en même temps, je pratique le mélange des langues, je mélange le bien-dire de Pascal avec la langue vulgaire, lesquelles d’ordinaire sont rigoureusement étanches l’un à l’autre, j’écris une langue impure, une langue que j’appelle baroque, je conjugue le verbe niquer à l’imparfait du subjonctif, avec le sentiment que cette hétérogénéité dans l’écriture est une forme de résistance à la croyance de la démocratie en une langue et une culture communes, homogènes et unifiées.

Et s’affirme en moi la vieille croyance qu’on peut faire encore de la littérature l’un des lieux de la résistance aux instances du pouvoir. C’est ce que fit Gadda dans Eros et Priape, fustigeant avec fureur le fascisme italien, c’est ce que fit Thomas Bernhard dans ses vitupérations contre l’Autriche, c’est ce que je tente de faire en m’acharnant sur le putain de La Compagnie des Spectres qui a pour autre nom Pétain.

Et quelque chose me dit que cette mise en cause des pouvoirs par la littérature n’est pas tout à fait vaine, puisqu’elle a, depuis toujours, constitué une menace pour les régimes liberticides.

Je voudrais juste, pour finir, lire la liste de ceux que leurs écrits conduisirent au bannissement, à la prison, ou à la réprobation parce qu’ils constituèrent, précisément, une menace pour ces pouvoirs :

Epictète chassé
Juvénal chassé
Ovide chassé
Dante chassé
Erasme censuré
Rabelais réprouvé
Quevedo banni
Sade emprisonné
Voltaire exilé et emprisonné
Diderot emprisonné
Beaumarchais emprisonné
Chateaubriand exilé
Byron mis au ban
Hugo exilé
Baudelaire condamné
Flaubert condamné
Wilde condamné
Mandelstam déporté
Artaud interné
Rushdie condamné
Jelinek injuriée.
Et la liste est loin d’être close.

par Lydie Salvayre

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