Kwame Anthony Appiah

Cosmopolitanism. Ethics in a World of Strangers

Une critique de Bernard Gagnon

Thèmes : Inégalités | Reconnaissance

Date de parution : 17 février 2007

Broché, 224 pages
Editeur : W.W. Norton & Co.
Langue : anglais
ISBN-10 : 039332933X
ISBN-13 : 978-0393329339
Prix : $ 15,95.

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Les récits de Sir Richard Francis Burton (1821-1890) illustrent l’intérêt manifeste de l’anthropologie naissante pour les arts et la littérature venus d’ailleurs ; c’est ce que nous expose K. W. Appiah comme entrée en matière. La recherche de l’exotisme était l’expression légitime d’une curiosité pour les cultures étrangères, mais elle n’incluait pas de responsabilité envers les membres de ces cultures lointaines. Vue par le prisme d’un « miroir déformant », l’« étrangeté » maintenait la distance entre eux et nous, et n’ébranlait pas les frontières étanches des appartenances.

Pour Appiah, malgré la mondialisation et l’ouverture des frontières, nos pensées et nos sensibilités sont encore aujourd’hui trop ancrées dans ce monde des allégeances locales, alors qu’il est demandé de développer les idées et de créer les institutions adaptées à la tribu globale à laquelle dorénavant nous appartenons. « L’étranger » n’est plus uniquement l’Autre à qui l’on voue une curiosité sans compassion, il est l’Autre avec qui je partage un monde commun. Le cosmopolitisme, que l’auteur ne veut identifier ni à une théorie ni à une idéologie, est cet autre regard – une « perspective » pour reprendre ses propres mots – qui manquait à Sir Burton et à son goût pour l’exotisme : la curiosité envers autrui ne doit pas oblitérer la responsabilité (de chacun) envers (tous) les autres. C’est le second versant du cosmopolitanisme, une éthique universelle du devoir, que le mariage parfois houleux avec le principe de différence rend encore plus nécessaire. L’universalisme, hérité du stoïcisme romain et reconduit par les Lumières, élargit nos responsabilités bien au-delà de nos allégeances premières (famille, amis, nation) pour les étendre à tout le genre humain. Il s’agit toutefois de deux versants d’une même montagne, puisque prendre au sérieux la valeur de la vie humaine en général va de pair avec une considération similaire pour la valeur des vies humaines particulières, pour les pratiques et les croyances qu’elles portent. L’idéal cosmopolitiste, une fois réconcilié avec lui-même, est celui d’un monde dans lequel chacun, tout en ayant la liberté d’exprimer ses traditions et ses cultures, prend plaisir à la différence d’autrui et se sent humainement responsable envers ce dernier, au même titre qu’il exerce ses devoirs envers ses proches.

C’est cet idéal qu’Appiah s’efforce de présenter dans son livre. Il expose – de manière peut-être trop succincte – les fondements du cosmopolitisme et ses principales conséquences qui consistent à se détourner du positivisme et du relativisme ambiants. Le premier n’est pas en mesure de rendre compte de l’importance des valeurs dans nos modes de pensées et d’actions, et le second sous-estime les facultés du dialogue. Toute culture, dans une perspective de la diversité, dispose d’un vocabulaire de valeurs suffisamment riche pour entreprendre une conversation, et il n’est pas nécessaire qu’un vocabulaire unique de valeurs préexiste à l’échange. Le fait de s’engager dans la conversation, malgré nos différences, constitue déjà un référent commun qui peut être la base d’un intérêt envers des manières différentes de penser, de ressentir et d’agir. La curiosité que l’on voue aux autres cultures ne doit toutefois pas se transformer en prison pour ses membres. Les enjeux contemporains de la protection des biens culturels, de la sauvegarde des cultures et du patrimoine, et de l’entraide internationale – auxquels Appiah consacre la moitié de son livre – requièrent une réponse équilibrée entre universalisme et différentialisme. Le devoir d’assistance ne doit pas confondre nos valeurs avec le bien d’autrui, mais considérer la pluralité des points de vue. Les lois, conventions et mesures protectrices des cultures doivent être telles qu’elles favorisent la diversité des conditions de vie, sans enfermer quiconque dans une identité imposée. Il n’y a aucun sens, écrit Appiah, à vouloir préserver des différences culturelles qui ne survivraient pas sans la libre allégeance de leurs membres.

Un anthropologue contemporain, aussi curieux que Sir Burton, mais inspiré par le cosmopolitisme, intégrerait à ses récits quelques considérations sur les points communs et les différences entre les valeurs de sa tribu et celles des pays explorés, du moins rechercherait-il les jalons d’un dialogue. Cette ouverture commune et réciproque à la différence ne signifie aucun relâchement du point de vue des droits de l’homme – la diversité a ses propres limites, dont celle de ne pas tolérer l’intolérance. On aurait apprécié qu’Appiah ouvre le débat avec quelques théoriciens contemporains et qu’il introduise davantage la diversité des points de vue concernant les enjeux pratiques qu’il soulève. Son livre constitue néanmoins un plaidoyer riche et nuancé en faveur de la diversité culturelle, qui ne renonce ni à l’universalisme ni à la différence, et offre des analyses fines des enjeux pratiques, politiques et éthiques, de la reconnaissance.

Une critique de Bernard Gagnon

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