À propos de Raúl Ornelas Bernal, L’Autonomie, axe de la résistance zapatiste

Une critique de Yohan Dubigeon

Date de parution : 18 juin 2010


A propos de : Raúl Ornelas Bernal, L’Autonomie, axe de la résistance zapatiste, Paris, Rue des Cascades, 2007.

ISBN : 978-2-917051-01-6
Nb. de pages : 128 pages
Prix : 9 €.

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Le soulèvement zapatiste de 1994 et l’intense mouvement politique qui s’en est suivi ont suscité de vives polémiques autour de l’idée de nouveauté dans les formes des mouvements contestataires, à une époque où la pensée révolutionnaire semblait vouée à l’impasse. Le zapatisme comme pensée et pratique politique souffre pourtant encore d’un manque certain de connaissances et de trop nombreuses distorsions, enracinées dans des analyses à l’emporte pièce.
La démarche de Raúl Ornelas Bernal se présente d’emblée comme une volonté d’approfondissement analytique et de dépassement des positions de principe allant de l’adhésion militante sans faille au rejet viscéral. L’enjeu de son ouvrage est donc de fournir une analyse détaillée du processus d’autonomie politique, en tant que celui-ci constitue pour notre auteur l’apport central du mouvement zapatiste à la pensée révolutionnaire contemporaine. Il s’agit de ne pas se concentrer uniquement sur la stratégie discursive du mouvement ou sur la rhétorique très médiatique de son porte parole, le sous commandant Marcos, mais bien de prendre appui sur la pratique politique portée par ce mouvement, sur ses positions, ses évolutions, ses apports, ses contradictions. Pour ce faire, Raúl Ornelas Bernal se pose deux objectifs majeurs : analyser l’autonomie politique zapatiste en tant que praxis, puis comprendre les liens qui se nouent entre autonomie et pouvoir, au regard de cette pratique politique.

Fondé avant toute chose sur le contrôle du territoire autonome, mais opposé à toute idée séparatiste, le mouvement zapatiste revendique la pleine liberté des peuples indigènes à décider de leur organisation politique, économique et sociale. Comme nous le verrons par la suite, l’auteur reste méfiant vis-à-vis de l’apport d’une théorie politique certes encore lacunaire sur la question, et propose dans son essai de se pencher sur la pratique politique de l’autonomie communautaire faisant l’essence du zapatisme. Il se range explicitement en ce sens dans l’analyse du fonctionnement institutionnel autant que des pratiques qui en découlent. Mettant en relief les étapes de construction de l’autonomie, du soulèvement de 1994 à la création des Caracoles en 2003, il fournit une analyse détaillée des différents niveaux desquels émane le pouvoir de gouverner : l’assemblée communautaire, permanente, délibérative et décisionnelle, le conseil municipal formé des délégués communautaires, les Caracoles en tant qu’organes de coordination, d’harmonisation et de régulation régionaux, et la distance volontaire prise par l’armée zapatiste (EZLN) vis-à-vis du gouvernement civil.
Entre chacun des ces échelon du parcours autonome, l’apport des zapatistes se déploie principalement dans les garanties institutionnelles offertes à l’exercice démocratique du pouvoir politique. Contre le régime des séparations propre à l’ordre libéral, l’ordre politique zapatiste vise l’exercice effectif du pouvoir par le peuple et la non-séparation du champ politique : rotation permanente des charges politiques, mandats impératifs et révocables de délégation, refus de la rémunération du personnel politique et administratif, recherche du consensus et des conditions d’inclusion de la minorité, sont les éléments caractéristique de cette conception. Le principe « mandar obedeciendo » (commander en obéissant) prôné par les zapatistes illustre bien cette pensée de la non-séparation du politique, et de l’autonomie comme praxis démocratique.
De cet élément découle un second sur lequel Raúl Ornelas Bernal choisit à juste titre de mettre l’accent : la relation particulière qu’entretient cette pratique de l’autonomie avec l’idée de pouvoir politique. L’élément sur lequel se jetèrent nombre de penseurs au moment du soulèvement zapatiste est le suivant : le paradoxe zapatiste tiendrait en ceci qu’il serait un mouvement révolutionnaire dont le but n’est pas de prendre le pouvoir. Certains comme John Holloway virent dans cette affirmation la marque d’une pensée de l’anti-pouvoir, dans la lignée de penseurs postmodernes tels que Toni Negri. Raúl Ornelas Bernal évite cependant cet écueil en repensant la complexe position zapatiste à ce sujet. L’aspect qui a le plus désarmé les observateurs se caractérise par le fait que le mouvement armé zapatiste posa dès l’origine son refus d’une prise du pouvoir étatique central. Incohérence pensèrent certains, nouveauté salvatrice estime l’auteur. Le mouvement, né originairement de guérilleros guévaristes empreints de la théorie – ô combien influente en Amérique Latine – du « foco » révolutionnaire, s’est transformé au contact des communautés indigènes pour prendre ses distances vis-à-vis de la pensée marxiste-léniniste et de ses ramifications politiques, bolchevisme en tête. La pratique de l’autogouvernement, ou de l’autogestion politique, germa alors comme alternative à la gestion étatique et aux dérives sectaires de l’organisation révolutionnaire d’avant-garde. Citant le sous commandant Marcos, Raúl Ornelas Bernal illustre bien cette idée en précisant que le zapatisme ne veut pas d’une révolution par le haut, mais d’un changement par le bas des rapports sociaux ; il ne s’agit point d’une révolution mais de son « antichambre », d’une « révolution qui rende possible la révolution ».

Cependant, si la démarche de l’auteur a le mérite de restituer la spécificité de l’autonomie zapatiste et ses implications en termes de conception du pouvoir politique, elle n’en fait pas moins preuve de lacunes dans sa capacité à se lier aux débats existants. Un objet d’analyse n’est intéressant que dans sa relation à d’autres objets et en ce qu’il questionne et nourrit la pensée politique. Or, l’auteur se coupe des débats passés et présents pouvant éclairer son objet d’analyse en séparant dès l’introduction de son ouvrage théorie et pratique politique. Bien sûr, les analyses de théorie politique sur ce sujet restent encore lacunaires. Mais là où on aimerait que celles-ci se mêlent explicitement à l’étude de la pratique, l’auteur renvoie les deux dos à dos et abandonne la première approche au profit de la seconde. Il devient dès lors périlleux de réussir à penser le caractère novateur du mouvement zapatiste ; et les conclusions soit risquent l’écueil simpliste, soit passent à côté d’enjeux qui pourraient offrir à l’analyse une toute autre portée.
C’est surtout le deuxième pan de l’alternative qui ressort de la lecture de cet ouvrage. L’auteur passe à côté des fondements philosophiques profonds qui enracinent le zapatisme dans toute une tradition de pensée, et n’en font pas qu’une invention a-historique. La centralité du principe « mandar obedeciendo » (commander en obéissant) et la réversibilité de la relation gouvernant/gouverné qui en découle, ne se retrouvent certes pas dans la pensée marxiste-léniniste traditionnelle. Mais on discerne chez des auteurs de tradition libertaire comme chez des penseurs contemporains de la démocratie radicale (Rancière, Castoriadis), les ingrédients théoriques d’une telle approche. Bien plus profondément, c’est peut-être chez Aristote que s’ancre cette conception du politique où l’autonomie du citoyen se conçoit dans la capacité à alterner les positions de gouvernants et gouvernés. Castoriadis s’appuie ainsi sur la tradition aristotélicienne pour penser son projet d’autonomie individuel et collectif comme « participation permanente et effective de tous à l’institution de tout pouvoir explicite dans la société, et donc à sa nécessaire révision, transformation. » Le zapatisme fonde donc sa pratique dans cette tradition de la démocratie comme auto-institution au sein de laquelle égalité et liberté se réalisent ensemble par l’exercice du politique, au lieu de se renvoyer dos à dos.

L’analyse que fournit Raúl Ornelas Bernal de l’articulation entre autonomie et pouvoir, laisse également le lecteur quelque peu sur sa faim. La volonté délibérée d’exclure de son argument le riche débat de théorie politique sur la question l’empêche de donner à cette analyse toute la portée qu’elle mériterait. Là encore, c’est une meilleure compréhension de ce qui fonde ou non la singularité zapatiste vis-à-vis d’autres mouvements révolutionnaires qui est en jeu. Finalement, la grande question qui se déploie sous la conception zapatiste du pouvoir étatique, et à côté de laquelle passe l’auteur, est celle de l’organisation du mouvement révolutionnaire. Face aux dérives sectaires et autoritaristes de l’avant-gardisme léniniste, le zapatisme s’est montré extrêmement lucide et critique.
Si Raúl Ornelas Bernal fournit des clés de compréhension sur ce plan, il semble conclure trop vite en y voyant la grande innovation zapatiste ; il s’enferme pour partie lui-même dans ce qu’il dénonce par ailleurs, à savoir les analyses enthousiastes voyant là le signe d’une ère totalement nouvelle (et en rupture totale avec le marxisme) de la pensée critique révolutionnaire. Pourtant cette préoccupation est bien omniprésente dans les débats socialistes de la deuxième moitié du XIXème siècle et du début du XXème siècle autour de la question révolutionnaire. Elle le sera ensuite de manière plus aigüe encore au moment des principaux soulèvements révolutionnaires du premier XXème siècle : bolcheviques en Russie, spartakistes en Allemagne, « poumistes » et anarchistes en Espagne, pour ne citer qu’eux. Les controverses entre Marx, Bakounine et Proudhon, puis celle restée fameuse entre Lénine et Rosa Luxemburg sur la question du rôle du Parti et de l’avant-garde seront fondatrices de ramifications fertiles en pensée politique. Derrière, ce sont toutes les divisions originelles entre pensées libertaire, léniniste, sociale-démocrate, trotskyste que l’on retrouve, autour d’antinomies telles que les relations moyens/fin, sectarisme/réformisme, luttes politiques/luttes syndicales.
En ce sens, la vigilance face aux deux écueils de la pensée révolutionnaire que sont la perte du caractère de masse au profit de l’efficacité (dérive autoritariste) et le renoncement du but final au profit de l’adéquation parfaite entre fin et moyens (dérive réformiste) et qui caractérise la conception zapatiste du pouvoir, parait se rapprocher de la pensée de Rosa Luxemburg, et d’une frange de la doctrine libertaire. Vu sous cet angle, le zapatisme s’enracine dans la réactivation de courants de pensée minoritaires née des leçons de l’échec historique du marxisme-léninisme. C’est donc bien à la lisière de ces convergences et divergences que s’esquisse véritablement tout l’intérêt de cet objet d’analyse.

Une critique de Yohan Dubigeon

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