Mesurer les inégalités et dire l’injustice

vendredi 22 janvier 2010, par Marc Fleurbaey

Thèmes : Inégalités

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Quand on veut mesurer les inégalités, on se pose au moins trois questions : « de quoi ? », « entre qui ? », « comment ? ». La première question fait référence à l’échelle de mesure avec laquelle on va évaluer les situations individuelles inégales. La seconde question concerne la définition de la population concernée, mais aussi des unités d’observation (pays, régions, quartiers, ménages, individus). La troisième concerne les outils statistiques de mesure des inégalités : indices, courbes…

Il y aurait beaucoup de choses à dire sur les deux dernières questions, mais je me concentrerai ici sur la première, qui interpelle d’une façon particulièrement intéressante si l’on veut que la mesure obtenue nous dise quelque chose de profond sur la société et ses évolutions. Dans les débats sur la justice sociale, beaucoup d’auteurs s’accordent, à la suite de Rawls, pour donner aux plus défavorisés une priorité substantielle voire absolue, de sorte que la question principale qui reste posée est celle de la mesure des situations individuelles : « égalité d’accord, mais égalité de quoi ? » Il serait normal que l’on établisse un lien entre ces débats sur la justice sociale et notre mesure des inégalités. Il faudrait idéalement mesurer les inégalités dans la grandeur qu’une société juste viserait à rendre égale entre ses membres. Les inégalités qui comptent sont celles qui correspondent aux plus grandes injustices.

Où sont donc les plus grandes injustices de notre temps ? On mesure traditionnellement les inégalités par rapport au revenu annuel. Le revenu est plus facile à mesurer que d’autres aspects de la vie, et les inégalités de revenu donnent encore une photographie pertinente des grandes inégalités sociales, mais on voit bien que cela est insuffisant.

Les théories récentes de la justice sociale, comme celle d’Amartya Sen, mettent l’accent sur l’autonomie des personnes, leur capacité à maîtriser leur destin. Il ne s’agit donc pas seulement de rendre les gens heureux (on peut être heureux dans l’hébétude ou la dépendance) ou riches (on peut être passif dans l’opulence), mais de leur donner les moyens de choisir ce qu’ils souhaitent vivre. Cette approche semble correspondre assez bien à notre vision contemporaine de ce qui est important dans l’épanouissement personnel, la réalisation de soi-même. Dans cette perspective, la situation des plus défavorisés est déplorable non seulement parce qu’ils sont pauvres, mais aussi parce qu’ils sont soumis à l’autorité d’autrui (au travail, ou dans les démarches administratives), confinés dans des zones désagréables, enfermés dans leur identité d’origine et exclus du jeu social, trop incertains du lendemain pour élaborer des projets… A l’inverse, les privilégiés combinent des revenus confortables avec une grande indépendance et souvent l’exercice de l’autorité, une totale liberté de mouvement, une grande aisance dans les relations sociales, et une sécurité leur permettant de planifier leur vie ou de prendre des risques calculés.

Inégalités nouvelles et anciennes

Le souci de mieux prendre en compte les « nouvelles » inégalités conduit aujourd’hui à pointer les ségrégations spatiales, les différences communautaires, ou encore les écarts de statuts entre salariés protégés et salariés précaires. Mais, a-t-on jamais complètement saisi dans nos mesures d’inégalités les injustices les plus profondes de notre société, dont les structures de base n’ont pas radicalement changé depuis un siècle ? Les différences d’autonomie ont toujours été, en un certain sens, plus importantes que les écarts de revenus, en raison du fonctionnement hiérarchique des unités de production, des rapports inégaux dans les familles, des inégalités d’accès aux marchés du logement, du crédit, etc.

L’attention exclusive portée aux inégalités de revenus ne reflète pas une bonne compréhension de la réalité sociale de notre époque. Il est vrai que les péripéties des joutes idéologiques du XXème siècle ont non seulement estompé les perspectives de transformation sociale, mais ont réussi à effacer de notre conscience collective la nature « capitaliste » de notre économie de marché, c’est-à-dire le fait que les inégalités de richesse se traduisent par des inégalités de statut et d’autorité dans les entreprises. La mondialisation des circuits financiers a pourtant, dans les dernières décennies, redonné à l’actionnaire le rôle prépondérant qu’il n’avait jamais vraiment perdu et rappelé aux salariés de tous rangs qui est le maître qu’ils doivent servir. En outre, les inégalités entre salariés sont considérables, y compris du point de vue de l’autonomie. L’explosion des revenus des hauts dirigeants d’entreprises a démontré notamment la complexité des relations d’influence au sommet des entreprises et le pouvoir exorbitant de certains « salariés ». Les inégalités de « capital humain » ont acquis une importante croissante par rapport aux inégalités de richesse financière, et se traduisent non seulement par des écarts de revenus mais aussi par des différences sociales plus profondes. En résumé, le revenu serait un indicateur acceptable des situations individuelles dans une économie de marché sans différences de statut, sans relations asymétriques de pouvoir. Nous ne vivons pas dans une telle société.

A ces inégalités « structurelles », découlant des institutions de base de la société, s’ajoutent des inégalités entre personnes relevant parfois d’accidents plus contingents. Ainsi les différences de santé, qui sont corrélées avec les inégalités sociales mais comportent également des variations purement personnelles, affectent sensiblement les situations individuelles. De même, la taille des ménages ou des villes dans lesquelles vivent les individus leur donne accès de façon inégale à certains biens publics locaux. Les personnes travaillant à temps partiel ou inactives, lorsqu’elles le font par choix, bénéficient d’un loisir qui n’est pas enregistré dans la mesure de leur revenu. L’autonomie dans la vie consiste aussi, en effet, à bénéficier d’une bonne santé, d’un potentiel de revenu permettant de prendre du loisir, et d’autres éléments de confort liés à son entourage.

Dimensions et synthèse

Comment la compréhension des injustices sociales comme des inégalités d’autonomie peut-elle se concrétiser dans un approfondissement des mesures d’inégalités ? On se heurte ici à la difficulté de mesurer par une échelle unidimensionnelle des situations individuelles qui varient dans plusieurs dimensions. Comment comparer la situation du salarié soumis à l’arbitraire de sa hiérarchie et à la menace imprévisible d’une restructuration avec celle d’un indépendant dont le revenu fluctue davantage et dont l’autonomie se paie en heures supplémentaires de gestion ? Comment comparer la situation d’un salarié peu qualifié mais bien intégré socialement avec celle d’un enfant d’immigré bien diplômé mais se heurtant à des discriminations sur le marché du travail et dans toutes ses démarches ? Les dimensions multiples des inégalités peuvent être traitées de diverses façons.

Une première façon consiste simplement à rester dans le multidimensionnel, en présentant les inégalités dans les différentes dimensions et en analysant les corrélations entre ces dimensions. Elle présente l’avantage de restituer l’essentiel de l’information pertinente, et devrait donc être systématiquement utilisée, à titre introductif, pour ne pas imposer trop de choix méthodologiques à l’usager. En contrepartie elle a l’inconvénient de laisser à l’usager le soin d’en tirer une vision synthétique, ce qui est ardu. Il est donc souhaitable de l’accompagner de propositions de mesures synthétiques.

Une seconde façon d’aborder la multidimensionnalité consiste à élaborer un indice synthétique de « capacités » (Sen) ou d’autonomie, dans lequel, pour chaque individu, diverses mesures de situation individuelle correspondant à chaque dimension sont agrégées par le biais de pondérations plus ou moins arbitraires. L’objectif est ensuite d’évaluer les inégalités relatives à la répartition de cet indice synthétique au sein de la population observée. L’Indice de Développement Humain calculé au niveau des pays par le Programme des Nations Unies pour le Développement est un exemple de cette méthodologie. Il ajoute au chiffre du revenu (PIB par habitant) des mesures de l’éducation (scolarisation, illettrisme) et de la santé (espérance de vie à la naissance). L’inconvénient de cette méthode tient dans la difficulté de déterminer les bonnes pondérations pour les différentes dimensions. Ceci est pourtant essentiel pour donner à chaque dimension l’importance qui lui revient.

Une troisième façon, inspirée par la théorie économique, consiste à faire la synthèse en ramenant toutes les dimensions à une échelle monétaire. Il y a, à vrai dire, deux façons de « monétariser » les dimensions non monétaires, qui sont souvent confondues. L’une consiste à mettre un prix sur chaque dimension, et elle diffère peu de la précédente quand il est difficile de déterminer un prix ayant un sens intuitif. Elle présente en outre l’inconvénient de supposer que tout a un prix unique, alors qu’en l’absence de marché pour les dimensions considérées cette hypothèse n’est guère sensée. L’autre consiste à s’appuyer sur les préférences de chaque individu et à lui demander d’évaluer ce que représente pour lui sa situation particulière (en écart à la moyenne) dans telle dimension, en termes de gain ou de perte équivalente de revenu.

Cette dernière méthodologie, qui s’appuie sur des développements récents de la théorie du « choix social équitable », a l’avantage de fournir une échelle de comparaison naturelle pour ramener toutes les dimensions à une mesure monétaire. Elle présente cependant l’inconvénient d’être difficile à appliquer, car elle suppose de repérer de façon très fine les préférences de chacun. Elle soulève en outre la question de l’opportunité de s’appuyer aveuglément sur les préférences de la population lorsque celles-ci sont influencées par certains aspects des injustices que l’on cherche à mesurer. Par exemple, certains salariés peuvent s’habituer à leur dépendance, certaines femmes peuvent s’accommoder de leur situation dominée, de sorte que cette méthodologie conduirait à minorer le poids des inégalités de pouvoir et de statut.

L’horizon de la justice

Quelle que soit la méthodologie retenue, l’enjeu de l’approfondissement de la mesure des inégalités est loin d’être négligeable. La façon dont on mesure les inégalités trahit nécessairement une certaine vision des injustices. Comme on l’a suggéré plus haut, les inégalités de revenus seraient la bonne mesure dans une société salariale à statut uniforme et où l’insertion sociale ne serait pas un problème. Tous y travailleraient à temps plein, et les différences de revenu reflèteraient des différences injustes d’aptitude productive. Il n’y aurait pas d’autre dimension pertinente d’hétérogénéité entre les personnes. Par contraste, dans notre société stratifiée où les inégalités de pouvoir et de statut s’ajoutent aux écarts de richesses, sans même parler des contingences individuelles mais néanmoins importantes comme la santé, il est important de porter toute l’attention nécessaire à ces dimensions supplémentaires de l’injustice.

Il n’agit pas seulement de bien comprendre notre société mais aussi de peser sur son évolution. Le combat contre l’injustice a besoin d’une représentation correcte des faits auxquels il s’attaque, et il est urgent de rendre objective l’observation que les salariés moins qualifiés, les minorités ethniques, les femmes ne souffrent pas seulement de revenus inférieurs mais également d’un moindre accès à toutes les formes de l’autonomie et à des relations sociales symétriques et valorisantes. Si notre société doit s’affranchir peu à peu de ses origines capitalistes, colonialistes et patriarcales en étendant l’exigence démocratique d’égalité de statut et de partage du pouvoir à toutes les sphères de la vie économique et sociale, une mesure suffisamment complète des inégalités peut l’y aider.

Article paru dans L. Maurin & P. Savidan (dir.) L’Etat des inégalités (Paris, Belin, 2006)

par Marc Fleurbaey

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