Le progressiste actuel

lundi 23 novembre 2009, par Hélène L’Heuillet

Thèmes : Histoire des idées

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Référence : Article publié dans la célibataire, n° 3, hiver 1999-2000, pp. 69-73.

Le discours progressiste apparaît, par sa rhétorique, n’être que l’envers du discours réactionnaire. On verra comment, actuellement, le progressisme se réduit au souci de s’adapter aux évolutions et de répondre à une demande sociale considérée comme légitime en elle-même. Tout autre pourtant est l’idée de progrès qu’a léguée la philosophie des Lumières.

Dans le débat public et dans le discours commun, être progressiste, c’est d’abord adopter un tour de langage, une rhétorique. En cet ordre plus qu’en un autre, la position politique est une position discursive. En effet, l’attitude progressiste et, par opposition, la posture réactionnaire semblent désigner un abord strictement formel du présent et de l’enchaînement des temps de l’histoire. C’est cette structure formelle qui les rend irritantes. Dans leur prévisible systématicité, elles gomment le réel qui pointe dans le discours pour le réduire à un simple prétexte. Le progressiste actuel déplore par exemple toujours le « retard » de la législation sur les phénomènes de société, tandis que le réactionnaire prédit inévitablement la laideur du futur. Le discord de ces discours est lui-même appréhendé de manière strictement formelle. L’opposition réconcilie consensuellement les opposants, car elle passe pour l’incarnation du débat démocratique. Or, c’est bien ce qui pose problème. Non seulement le désaccord, rhétorique, du réactionnaire et du progressiste n’a rien de démocratique, mais il témoigne d’un ravalement du sens du progrès, et d’une sorte de « déclin » du progrès.

L’analyse des rhétoriques progressiste et réactionnaire produite par Albert Hirschman est à cet égard intéressante [1]. Lorsqu’il prend un tour purement rhétorique, le conflit du réactionnaire et du progressiste, loin d’incarner les vertus du dialogue, n’est plus que la recherche de « l’argument qui tue » [2] : les arguments ne sont en fait « qu’autant d’engins spécialement conçus pour interdire tout dialogue, toute délibération » [3]. Le but n’est pas de débattre, mais de réduire l’autre au silence. S’il s’en tenait à ce constat, Hirschman se contenterait de reprendre la vieille dénonciation platonicienne de la rhétorique. Son analyse, précisément parce qu’elle procède à partir des tropes du discours, se prolonge en une critique de la conception actuelle du progrès. Tel n’est pourtant pas, à l’origine, le projet d’Albert Hirschman, ainsi qu’il s’en explique dans un ouvrage ultérieur [4]. Explicitement « progressiste », Hirschman a d’abord conçu son analyse de la rhétorique réactionnaire comme un moyen de défendre les idées de son camp politique. Sans pour autant changer son engagement, il découvre en chemin la rhétorique progressiste et sa capacité à nuire à une politique qui se voudrait réellement telle [5].

En effet, les formes du discours réactionnaire et celles du discours progressiste ne sont que l’envers l’une de l’autre. Ainsi, selon Albert Hirschman, les trois tropes du discours réactionnaire sont le principe de l’effet pervers (« l’action envisagée aura des conséquences involontaires désastreuses »), celui de l’inanité (« l’action envisagée aura pour effet de modifier des structures fondamentales , or, cela est impossible, elle sera donc inopérante ») et celui de la mise en péril (« l’action envisagée est un dangereux précédent qui va fragiliser des avantages acquis »). La rhétorique progressiste apparaît, elle aussi, comme « un chantage à la catastrophe », trahissant ainsi l’esprit du progrès qui prévalait dans la philosophie des Lumières.

Les progressistes actuels, loin de fonder leur action sur ce qu’ils croient désirable en tant que tel, prétendent que « renoncer à l’action envisagée aura des conséquences désastreuses » [6]. Par un curieux renversement, l’idée du progrès, si essentielle, au XVIIIe siècle, pour arracher l’humanité à la peur des forces obscures censées la gouverner, se voit désormais annexée à l’angoisse de l’avenir, et, pire, à la crainte de ne pas conformer son action aux orientations de celui-ci. Ainsi, la liberté de jugement et la faculté critique, autres requisit de l’Aufklärung et du progressisme classique, sont absents du progressisme actuel, qui se présente au mieux comme l’art de se conformer aux évolutions du présent. Le deuxième trope de la rhétorique progressiste est en effet l’argument du « sens de l’histoire ». Le progressiste argue que renoncer à l’action envisagée est impossible car l’histoire est déjà en marche, et l’action sociale peut au mieux tenter de rattraper le retard qu’elle ne cesse de prendre sur le cours des choses. Le progressiste d’aujourd’hui court après son temps. Le trope du « sens de l’histoire » n’est donc que l’envers du principe de l’inanité, et une variante du chantage à la catastrophe. Renoncer à l’action envisagée est au mieux une erreur – toute tentative d’aller contre l’histoire se heurtera à la force de celle-ci – , au pire une faute : l’histoire nous le fera payer cher.

C’est parce que le progressiste substantialise l’histoire et voit en elle une entité animée et puissante qu’il considère que ce qui vaut de facto vaut de jure. Ici encore, si l’on admet que, dans leur variété et leur diversité, les Lumières sont traversées par quelques constantes [7], les fondements du progressisme actuel ne rencontrent cependant aucune d’entre elles. Si la notion de progrès est la synthèse de nombreux aspects des pensées des Lumières, c’est parce que, comme le montre Bronislaw Baczko, l’originalité de celles-ci se situe dans une réflexion sur le mal. Dans la mesure où, avec les Lumières, « la question du mal quitte le temps sacré et le temps des origines » [8], la notion de progrès s’impose : « le présent l’emporte sur le passé et s’ouvre lui-même sur l’avenir, où, dans la succession des siècles, le temps offre à la raison la chance de l’emporter sur la barbarie » [9]. Mais cette notion implique alors la possibilité – voire l’espoir et le rêve – que le droit devienne fait, et non que le fait s’aligne sur le droit. « L’utopie volontariste » des Lumières [10] a fait place, dans le progressisme actuel, à un idéal de bonne réponse à la demande sociale, dont le statut de demande suffit, dans la politique actuelle, à établir la légitimité.

Le volontarisme politique actuel n’est pas du même ordre que le volontarisme classique. La rhétorique progressiste traditionnelle qui fonde au XVIIIe siècle le discours libéral repose sur l’idée d’une ruse de l’histoire : des actions intentionnellement indifférentes ou méchantes peuvent avoir des effets bénéfiques. Ainsi Mandeville, dans La fable des abeilles, soutient que « les vices privés font le bien public » [11]. Telle est, pour Hirschman, l’une des origines de la « main invisible » dans la pensée d’Adam Smith, le principe de l’autorégulation du marché étant une façon de considérer que des actes accomplis en vue du seul intérêt personnel peuvent involontairement contribuer à l’intérêt commun [12]. Historiquement, la pensée réactionnaire naît du retournement de ces thèses : l’effet pervers est la version pessimiste de l’effet involontaire. Aujourd’hui, l’effet pervers est devenu la seule représentation de l’effet involontaire et seuls les réactionnaires laissent encore une place aux conséquences non voulues de l’action ; les progressistes d’aujourd’hui s’appuient sur une conception entièrement volontariste de l’action politique, qui veut ignorer jusqu’à la notion d’effet non volontaire. La législation devient alors affaire de technique : il faut anticiper et prévenir les catastrophes. Le progressiste d’aujourd’hui propose une « politique donnée parce que, en l’état actuel des choses, nous sommes ou serons sous peu dans une situation désespérée qui exige une action immédiate, indépendamment des conséquences » [13].

Le progressisme actuel apparaît donc comme une pensée du pouvoir de la volonté humaine, jusque dans sa capacité d’apporter des correctifs à l’histoire et aux effets nuisibles du progrès. Dans ce contexte, il est compréhensible que la restauration de la fiction du sujet souverain et maître de ses actes comme de lui-même n’apparaisse pas comme désuète, mais comme moderne ; elle est le nécessaire fondement idéologique du volontarisme politique. L’ « argument qui tue » des progressistes est d’ailleurs celui de la générosité, qui désigne, chez Descartes, le bon usage de la volonté. Les idées « généreuses » d’aujourd’hui cherchent le Bien dans l’égalité (la parité) et le contrat (le Pacs), qui sont des idéaux de la volonté. Elles ne misent pas sur une indétermination de l’avenir, mais dans leur grande bonté (elles portent remède aux « situations désespérées » des femmes en politique ou des liens qui ne relèvent pas du mariage), elles dissimulent mal un idéal de bon ordre social : tout est censé ressembler à tout, et valoir la même chose que le reste. Même en pédagogie, il est fréquent aujourd’hui de considérer que le lien social de la classe est le contrat : les conséquences involontaires et désordonnées du vivre ensemble scolaire (le chahut des élèves comme la colère du maître) doivent être empêchées par une stricte symétrie des « partenaires ».

Pourtant, peut-on manquer d’être progressiste ? Le progrès consiste à aller de l’avant, pas à pas. Ainsi, « marcher tout seul » représente le progrès politique, dans l’opuscule de Kant, « Réponse à la question : Qu’est-ce que les Lumières ? » [14], car cela signifie non seulement se redresser et cesser de se laisser diriger, mais aussi se tenir pour responsable de soi. Le progrès s’oppose au mouvement circulaire. Si dans l’histoire des idées, il accompagne l’abandon de la cosmologie prégaliléenne [15], il peut métaphoriquement désigner le fait de cesser de tourner en rond.

En tant que tel, il n’implique nullement de faire table rase du passé, même s’il requiert le goût du nouveau. La valeur et l’évaluation de l’invention ne requièrent pas la rupture avec le passé ou la tradition, mais bien au contraire la connaissance de ceux-ci. En ce sens encore, nous ne vivons pas une époque progressiste : le nouveau n’y apparaît bien souvent tel que par ignorance de l’ancien. Comme le remarque Dominique Lecourt, la nouveauté n’est pas seulement à penser comme rupture, mais comme renouvellement [16] ; le progrès « suppose un principe de conservation » [17].

C’est ce qui en fait une articulation nécessaire dans l’enseignement, et peut-être plus généralement dans la transmission et dans le rapport entre générations. L’enseignement oblige à considérer le progrès autrement que comme simple progrès de la connaissance. Dominique Lecourt montre que c’est une illusion scientiste que de croire en un « progrès pour ainsi dire automatique » [18]. Mais surtout, être progressiste relève de l’exigence même de la transmission, à défaut de laquelle ne subsisterait plus entre générations que la relation de rivalité. Aux « nouveaux venus », pour reprendre l’expression d’Hannah Arendt [19], on ne peut pas se permettre de faire passer un message implicite du type : « vous allez vers le pire », sauf à susciter la violence ou le dégoût. Une éthique éducative fondée sur la peur et le chantage à la catastrophe manquerait à l’exigence de donner confiance.

Aujourd’hui, progressistes et non-progressistes ont en commun de prendre la peur pour horizon. Or, cette présence de la peur dans le discours commun est peut-être responsable de la torsion de l’idée de progrès. La peur apparaît comme la représentation d’une limite, alors qu’elle n’en est qu’un faux-semblant.

par Hélène L’Heuillet

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Pour citer cet article :

Notes

[1] Albert O. Hirschman, Deux siècles de rhétorique réactionnaire (1991), trad. de l’anglais par P. Andler, Paris, Fayard, coll. « L’espace du politique », 1991.

[2] Ibid., p.269.

[3] Ibid., p.269.

[4] Albert O. Hirschman, Un certain penchant à l’autosubversion (1995), trad. de l’anglais par P.E. Dauzat, Paris, Fayard, coll. « L’espace du politique », 1995.

[5] Ibid., p.92-102.

[6] Albert O. Hirschman. Deux siècles de rhétorique réactionnaire, op. cit., p. 265.

[7] Bronislaw Baczko montre que ces constantes sont en vérité des lignes de tensions. Si d’un auteur du XVIIIe siècle à l’autre, les philosophies divergent, en revanche, ce sont les mêmes problématiques, les mêmes préoccupations, les mêmes soucis qui taraudent les penseurs : « si les réponses sont multiples, les mêmes questions reviennent sans cesse », Bronslaw Baczko (Job, mon ami. Promesses du bonheur et fatalité du mal, Paris, Gallimard, coll. « NRF Essais », 1997, p. 382.

[8] Ibid., p. 382.

[9] Ibid., p. 382.

[10] L’expression est de Bronislaw Baczko, ibid., p.383. Bronislaw Baczko, Lumières de l’utopie, Paris, Payot, coll. « Critique de la politique », 1978, p. 151-232.

[11] Bernard Mandeville, La fable des abeilles ou les vices privés font le bien public, (1714), trad. de l’anglais par L. et P. Carrive, paris, Vrin, 1990.

[12] Albert O. Hirschman, Deux siècles de rhétorique réactionnaire, op. cit., p.32.

[13] Albert O. Hirschman, Un certain penchant à l’autosubversion, op. cit., p. 97.

[14] Kant, « Réponse à la question : Qu’est-ce que les Lumières ? » (1784), trad. de l’allemand par J.-F. Poirier et F. Proust, Paris, Flammarion, coll. « Garnier Flammarion », 1991, p.43-51.

[15] Dominique Lecourt, Contre la peur, Paris, Hachette, 1990, réed. PUF, coll. « Quadrige », 1999, p. 15-16.

[16] Ibid., p.134.

[17] Ibid., p.97.

[18] Ibid., p.12.

[19] Hannah Arendt, « La crise de l’éducation », in La crise de la culture, trad. de l’anglais s.l.d. de P. Lévy, Paris, Gallimard, 1972, p. 223-252.

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