Frédéric Gros

États de violence. Essai sur la fin de la guerre

Une critique de Hélène L’Heuillet

Thèmes : violence

Date de parution : 5 octobre 2006

Editeur : Éditions Gallimard
Collection : NRF Essais
ISBN-10 : : 2070774511
ISBN-13 : : 978-2070774517
Nb. de pages : 304 pages
Prix : 18,50 euros

Version imprimable fontsizeup fontsizedown
Référence : Critique publiée dans Raison publique, n° 5, octobre 2006, pp. 137-38.

La guerre n’existe plus. Les notions d’« état de guerre » et d’« l’état de nature » sont désormais inappropriées pour rendre compte des nouvelles formes de violence que nous connaissons. Tel est le constat dont part Frédéric Gros pour mener sa réflexion sur les « états de violence ». C’est en effet sous ce concept, dont il nous avertit qu’il ne vaut que « par provision », qu’il tente de regrouper les phénomènes qui adviennent en lieu et place de la guerre dans le monde d’aujourd’hui. Le terrorisme est emblématique de ce passage de l’état de guerre à l’état de violence, mais il n’en constitue pas la seule modalité. Plus généralement, il faut montrer, selon Frédéric Gros, qu’aux armées hiérarchisées se sont substitués des petits groupes doués d’une grande marge d’initiative et conçus comme des groupes d’intérêt (factions armées, maffias, groupes paramilitaires ou terroristes). Si la guerre classique se déroulait à la campagne — sur des champs de bataille — les nouvelles formes de violence élisent le centre des grandes villes. La violence s’est professionnalisée, mais ses cibles, à l’inverse, ne sont plus des soldats mais des civils. La guerre, enfin, avait sa temporalité propre, qui s’opposait à celle de la paix, en un rythme où l’une excluait l’autre. Au contraire, la bombe éclate un instant qui installe la terreur et la perpétue indéfiniment, faisant oublier jusqu’à la différence de la guerre et de la paix. L’ouvrage a une portée descriptive affichée. Il s’agit en effet de prendre la mesure de ce qu’était la guerre sur les trois plans de la morale, de la politique, et du droit. Il comporte d’ailleurs d’assez belles pages sur les qualités du guerrier, notamment celles du sage stoïcien — dont le courage consiste à « tenir bon » face à l’adversité —, ou sur la notion de « guerre totale », qui est à la fois la vérité de la guerre et sa négation, car c’est une guerre qui veut essentiellement « en finir », autant avec les ennemis qu’avec la guerre elle- même. La thèse de l’auteur est pourtant très polémique. Contre la tentation de penser la fin de la guerre en termes de désymbolisation, ou contre toute nostalgie schmittienne de la guerre et de ses lois, il faut selon Frédéric Gros saisir les principes et les structurations de ces états de violence, dans leur « logique positive ». On comprend pourquoi, il tient tant à déspécifier le terrorisme, trop aisément identifié selon lui à une destructuration de la guerre. La thèse de Frédéric Gros se situe au contraire dans la suite des analyses développées par Michel Foucault dans ses cours au Collège de France : après l’âge de la discipline est venu celui de la sécurité [1]. La logique de la sécurité est celle des états de violence, et plus que le terrorisme, c’est la notion d’« intervention » qui est emblématique de ceux-ci. L’ « intervention, qu’elle soit militaire, policière, sanitaire, ou autre —, prétend remplacer l’agression et se dispense même d’alléguer une juste cause, car elle n’a pour but déclaré que la protection de la vie ; bref, elle est « la pointe armée d’un dispositif général de sécurité ». Cette thèse pose bien des problèmes. La généalogie des formes de violence contemporaines est ici produite dans une totale extériorité. Si la démarche s’inscrit dans une filiation foucaldienne, elle n’obéit pas au souci d’empiricité qui était celui de Foucault, et se présente davantage comme une spéculation sur la guerre que comme une analyse des buts et des stratégies des acteurs de la violence contemporaine. Que disent et que pensent les acteurs de la violence d’aujourd’hui ? On ne l’apprend pas. En revanche, on saisit bien la portée idéologique de l’analyse. Négligeant la critique, Frédéric Gros va directement au procès et accuse de racisme et d’ethnocentrisme les intellectuels « criant au nihilisme » en pensant analyser la violence terroriste. Le nihilisme est pourtant un élément de généalogie de la violence politique nécessaire pour penser les formes nouvelles de la violence, et les ouvrages déjà écrits sur le sujet, par exemple Dostoïevski à Manhattan, d’André Glucksmann [2], s’il ne sont pas exempts de défauts, méritent cependant un autre traitement. A s’en tenir à la dénonciation de qu’il nomme les « indignations écœurées » de certains intellectuels, l’ouvrage de Frédéric Gros, peut lui-même encourir le reproche de développer une forme sophistiquée de la culture politique de l’excuse du terrorisme analysée par Michael Walzer dans De la guerre et du terrorisme [3].

Une critique de Hélène L’Heuillet

Version imprimable fontsizeup fontsizedown
Pour citer cet article :

Notes

[1] Michel Foucault, Sécurité, territoire, population. Cours au collège de France, 1977-1978, Paris, Gallimard-Seuil, 2004.

[2] André Glucksmann, Dostoïevski à Manhattan, Paris, Robert Laffont, 2002.

[3] Michael Walzer, De la guerre et du terrorisme (2004), trad. par C. Fort, Paris, Bayard, 2004.

 

© Raison-Publique.fr 2009 | Toute reproduction des articles est interdite sans autorisation explicite de la rédaction.

Motorisé par SPIP | Webdesign : Abel Poucet | Crédits