Les livres, ou l’art de peupler les solitudes

vendredi 3 avril 2020, par Ahmet Altan

Thèmes : Liberté d’expression | Solitude

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Cet article est repris ici avec l’aimable autorisation de l’auteur et de K24, un magazine en ligne sur les livres, la culture et la critique. Il a été traduit pour Raison publique par Özgün Özçer. Merci à tous.

En prison vous rencontrez plusieurs formes de solitudes, dont certaines sont même contradictoires.

La première solitude est due au fait de vivre seul loin de ceux qui vous sont chers, de la lumière familière, de la musique qui vous est connue, sous la lumière forte, monotone des lampes fluorescentes, et sous la surveillance d’étrangers. C’est une solitude nourrie par le manque.

La deuxième solitude est tout le contraire. C’est un sentiment de solitude et de cloisonnement suscité par le fait de ne pouvoir rester seul, pas même un seul instant, d’être à tout moment surveillé, de savoir que toutes vos plaisanteries, tous vos sourires, tous vos mots laissent une trace dans l’esprit d’autres personnes qui vous sont inconnues jusqu’alors. Cette solitude-là est nourrie par l’obligation de se tenir sur ses gardes, aussi bien que par le besoin d’intimité et de confiance.

Par ailleurs, il existe une autre solitude, plus rare mais la plus terrible d’entre toutes, qui est le confinement solitaire. Vous ne voyez personne, n’entendez rien, ne prononcez aucune parole. Durant ce genre de solitude, votre esprit devient un tonneau aux aiguilles dont les remous de plus en plus flous vous entraînent dans une profonde détresse.

La vie en prison est définie par la façon dont vous affrontez ces solitudes.

La solitude est l’un des sujets inépuisables de l’humanité mais elle gagne une importance toute particulière en prison. Peut-être est-ce pour cela que Solitude Volontaire, le livre d’Olivier Remaud, a attiré mon attention [1].

Centré autour des écrits de Thoreau sur « la solitude, la civilisation et la nature », le livre raconte la vie de ceux qui ont choisi de leur propre volonté l’intransigeance et la beauté de la nature, loin des hommes. Tout en racontant cela, il remet en question la relation de l’homme avec la solitude sous divers angles, adoptant une approche philosophique, politique, sociale et émotionnelle de la solitude.

Vous constatez que la solitude que vous choisissez volontairement peut se transformer, d’un luxe à une menace éprouvante, vous comprenez aussi comment la solitude peut être à la fois un besoin et une punition.

Vous voyez également, par de nombreux exemples et anecdotes, comment en vous retrouvant seul avec vous-même dans les glaciers, les déserts, les forêts et les montagnes, votre intellect atteint des richesses auparavant inaperçues, tandis que dans la suite de cette aventure, vivre en étant restreint à votre propre esprit sans toucher d’autres personnes, d’autres pensées, d’autres sentiments, peut vous consommer comme un cannibale.

En lisant ce livre qui vous expose adroitement les divers visages de la solitude, vous sentez curieusement que vous devenez plus fort contre elle. Tel est le grand pouvoir de l’écriture : de voir que d’autres ont vécu ce que vous vivez. De la connaissance de leurs expériences naît une résilience. Ce livre augmente cette résilience.

Lorsque vous lisez l’histoire de l’homme qui écoute le frémissement du vent, assis à la lueur d’une lampe qui vacille dans une tente au milieu des neiges ou dans une cabine de bois dans les hauts d’une montagne, vous vous dites que s’il a pu résister, lui, moi aussi je peux le faire. Vous comparez ses conditions avec les vôtres.

J’ai toujours éprouvé de la reconnaissance envers les écrivains de tous les livres que j’ai lus en prison pour avoir partagé ma solitude. Je sens néanmoins une reconnaissance toute particulière envers ce livre et Olivier Remaud pour m’avoir rendu plus résilient contre la solitude.

par Ahmet Altan

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Pour citer cet article :

Notes

[1] NdE : Ouvrage publié aux Editions Albin Michel, 2017.

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