Des bombistes russes aux meurtriers délicats de Camus : histoire d’un transfert littéraire

mercredi 31 janvier 2018, par Eugène Kouchkine

Thèmes : terrorisme

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Depuis son engagement dans la Résistance, Camus a toujours mené une réflexion sur la question de la violence. Elle s’imposait à lui en termes de conscience intellectuelle et morale et le poussait à prendre position par rapport aux événements et aux circonstances de l’époque. Rappelons que sous le régime de Vichy, les résistants furent traités de « terroristes ». Dans son article « Le sang de la liberté » (Combat, 24 août 1944), pendant l’insurrection à Paris, Camus était catégorique : « Une fois de plus, la justice doit s’acheter avec le sang des hommes ». Il justifiait alors la lutte armée des résistants au nom des « raisons immenses » ayant « la dimension de l’espoir et la profondeur de la révolte ». [1]

À la fin de 1944, il a l’idée d’un roman sur la « justice » qui devait rassembler divers types de révolutionnaires et présenter l’image d’une mort en mission librement acceptée. (OC, t.2, p.1020). Un an plus tard, dans un brouillon intitulé Tragédie, il esquisse — en deux répliques opposées — le "droit de tuer" au nom de l’Histoire et la réfutation de toute atteinte à la vie humaine. (OC, t.2, p. 1041) En 1945, parmi les exemples légitimant la révolte, il pense notamment à « l’intellectuel russe des années 1900 ». (OC, t.2, p.1041) Il se plonge alors dans l’histoire du mouvement révolutionnaire de la Russie et du terrorisme et rassemble une importante documentation historique et iconographique.

Le terrorisme a trouvé en Russie un terrain privilégié devenant un phénomène majeur de l’histoire du pays. En Europe, de nombreux écrivains se sont inspirés des terroristes russes : Oscar Wilde (Véra ou les Nihilistes, 1880), Alphonse Daudet (Tartarin sur les Alpes, 1885), Joseph Péladan (Le Nimbe noir, 1907), Joseph Conrad (Sous les yeux de l’Occident, 1911), Andréi Biély, Petersbourg (1912), Gaston Leroux (Rouletabille chez le tsar, 1913), Blaise Cendrars (Moravagine, 1926) et Henri Troyat (La Lumières des justes, 1947). Mais c’est sans doute André Malraux qui est le premier des écrivains français à avoir pensé le terrorisme, sa psychologie et ses effets, en introduisant sa problématique dans le récit des guerres révolutionnaires.

En septembre 1946, Camus demanda à Malraux d’écrire une préface pour le roman Ce qui ne fut pas (1912) du célèbre terroriste russe Boris Savinkov.

Je voudrais le rééditer dans ma collection Espoir », écrivait Camus à celui qui avait été un de ses maîtres, « et j’espère que vous me donnerez raison. Vous êtes le seul à pouvoir parler comme il convient du nihilisme, de la terreur et de l’impasse où il mène. [2]

En fait, c’est dans les romans de Malraux que le jeune Camus a rencontré ses modèles de terroristes. En 1936, à Alger, il met en scène le roman de Malraux Le Temps du mépris dans lequel la libération de l’antifasciste allemand Kassner est une transposition romanesque de l’évasion de Savinkov de la prison de Sébastopol. [3] Dix ans plus tard, dans Souvenirs d’un terroriste de Savinkov (1931), Camus trouve ce qu’il cherchait pour l’élaboration de son essai Meurtriers délicats et de la pièce de théâtre Les Justes, à savoir un équivalent éthique pour parler de son temps. Il note alors dans ses Carnets  :

Terrorisme. La grande pureté du terroriste style Kaliayev, c’est que pour lui le meurtre coïncide avec le suicide (cf. Savinkov : Souvenirs d’un terroriste). Une vie est payée par une vie. Le raisonnement est faux, mais respectable. (Une vie ravie ne vaut pas une vie donnée). Aujourd’hui le meurtre par procuration. Personne ne paye. 1905 Kaliayev : le sacrifice du corps. 1930 : le sacrifice de l’esprit. (OC, t.2, p.1083)

Dans sa réponse à Camus, Malraux confirmait sa connaissance de la vie et des écrits de Savinkov. [4] Accaparé par ses essais sur l’art, il n’a pas rédigé cette préface, mais, deux ans après, il a répondu à l’appel de Camus à sa façon, en publiant une étonnante parabole - « Staline et son ombre » [5], un véritable réquisitoire contre la perversion totalitaire où, sous la forme d’un dialogue imaginaire entre le jeune révolutionnaire Staline, braqueur des banques à ses heures, et le Staline, maître du Kremlin, il évoquait précisément l’image légendaire de Savinkov, symbole, à ses yeux, d’un « romantisme révolutionnaire » déchu. Par ailleurs, on pouvait y trouver un exemple éloquent du passage du terrorisme groupusculaire au terrorisme d’Etat.

Qui était donc ce personnage historique dont Malraux se souvenait encore, à la fin de sa vie, dans Le Miroir des limbes  ? Tout comme Camus qui, dans Le Premier Homme, quelques mois avant sa mort, quand la guerre en Algérie battait son plein et les bombes éclataient à Alger, pensait encore à Kaliaïev, « à l’autre bout de l’Europe ». Qui étaient pour Camus ces jeunes Russes que l’on appelait à l’époque « bombistes » (ils usaient principalement des bombes à base de dynamite) et notamment ce Kaliaïev qui déclarait haut et fort : « Un socialiste-révolutionnaire sans bombe n’est pas un socialiste- révolutionnaire [6]. » ?

Boris Viktorovitch Savinkov (1879-1925) est une des grandes figures du terrorisme russe, mais aussi un écrivain de talent, romancier et poète. Lui-même peut être considéré comme un personnage de roman. En 1903, il adhéra à « l’Organisation de combat » du Parti socialiste-révolutionnaire (SR) et dirigea les attentats contre le ministre de l’Intérieur Plehve, tué par Sazonov, et contre le grand-duc Serge, tué par Kaliaïev. Arrêté en 1906 sur dénonciation de leur chef, l’agent double Evno Azef, et condamné à mort, il s’évada de prison et émigra en France. Après l’écrasement de l’insurrection de 1905, désabusé, en plein désarroi, il mène une vie de bohème, à l’instar de Stavroguine des Démons de Dostoïevski. Ses camarades le traitent de « Stradivarius fêlé », tandis que la police tsariste qui le surveille à Paris note qu’« il fait la bombe au lieu de faire des bombes ». C’est un pilier de « La Rotonde », on le voit à Montparnasse, en compagnie de Modigliani, Soutine, Ehrenbourg, Picasso, Cendrars et Apollinaire, ce dernier le présentant comme « notre ami assassin » [7]. C’est donc en France qu’il écrivit ses Souvenirs et deux romans, Le Cheval blême (1906) et Ce qui ne fut pas (1912) [8]

En 1914, Savinkov devint correspondant de guerre sur le front français. En 1917, à la Révolution de février, il rentra en Russie et se trouva à la tête du ministère de la Guerre à Petrograd. Après la prise du pouvoir par Lénine, il organisa une opposition armée antibolchévique, lança plusieurs insurrections et combattit l’Armée rouge sur tous les fronts de la guerre civile. En 1921, il trouva de nouveau refuge en France et chercha alors des appuis auprès de Lloyd George, de Churchill, de Pilsudski, de Mussolini. Isolé et déçu par tous les partis de l’émigration, il se laissa attirer dans un piège tendu par la Guépéou, franchit illégalement la frontière le 15 août 1924 et fut aussitôt arrêté. Devant ses juges, il déclara reconnaître le pouvoir soviétique comme le seul garant de la volonté du peuple. À la suite d’un retentissant procès, il fut condamné à la peine de mort commuée en dix années de réclusion. Il publie dans la Pravda Pourquoi j’ai reconnu le pouvoir soviétique. Le 7 mai 1925, dans une lettre au chef de la police politique Dzerjinski, il demanda qu’on le fusillât ou qu’on lui donnât la possibilité de travailler. Le soir même, on le trouva mort : d’après la version officielle, il se serait jeté par une fenêtre dans la cour de la prison Loubianka. « Il rentra », écrivait Malraux, et après quelques interrogatoires, se jeta par la fenêtre de sa prison. J’ai pensé souvent à ce corps écrasé au pied du haut mur de brique : le cadavre du romantisme révolutionnaire. » [9] D’autres versions de la mort de Savinkov (notamment celle de Soljenitsyne) affirment cependant qu’il fut défenestré.

Savinkov a joué un rôle historique certain, même s’il reste un personnage contradictoire. Doté d’un remarquable courage et de sang-froid, il fut un organisateur efficace, mais aussi contesté au sein de son propre parti pour son esprit d’aventure, son égocentrisme et sa suffisance. En Russie, sa production littéraire suscita un grand intérêt mais aussi de vives critiques de la part des socialistes-révolutionnaires. C’est que l’écrivain dévalorisait le terroriste. On trouva que ses portraits des terroristes ne correspondaient pas à la réalité, l’auteur en faisant des modèles trop calqués sur les héros de son roman Le Cheval blême. Parmi les critiques les plus incisives, celle de Victor Serge qui notait à propos de Savinkov :

[…] au fond, cette absence totale de confiance et de foi en la révolution, c’était bien un homme capable de tout, sauf de comprendre un vaste mouvement de masse et d’apprécier avec justesse les forces sociales en présence. Car nul n’est plus éloigné d’être un chef révolutionnaire que le dilettante [10].

L’un des militants du Parti SR et historien Evguéni Kolossov (Gorbounov) qui connaissait bien Savinkov et Kaliaïev, n’hésitait pas à les opposer sur le plan moral :

Kaliaïev est un mystique, une nature profondément éthique, religieuse même dans son essence : il mettait toute son âme dans l’idée de la justification morale de la terreur et mourut en se sacrifiant consciemment pour elle. Mais Savinkov était toujours éloigné de toute mystique, et percevait les problèmes moraux de façon cérébrale et non pas organique... [11]

On sait qu’à l’époque, en Russie, les « bombistes » bénéficiaient d’un vaste mouvement de compréhension enthousiaste auprès de l’intelligentsia. L’opinion publique donnait souvent à leur acte l’apparence d’exploits. Ainsi, la fille de Tolstoï, Tatiana, écrivait dans ses mémoires qu’il était « difficile de ne pas se réjouir » de l’attentat qui venait de coûter la vie au grand-duc Serge. [12] Le poète symboliste Alexandre Blok (dont Camus annote certains de ses poèmes, voir OC, t.2, 1122) qui s’inspirera de Kaliayev pour son poème Châtiment, répondait, en février 1909, à l’écrivain Vassili Rozanov [qui avait évoqué l’émergence dans le feu de l’action des pulsions sanguinaires, le vieux « laisse-moi lécher du sang » - E.K.] qu’il ne condamnait pas alors le terrorisme, tant était grande sa haine contre les dignitaires du régime tsariste :

Moi, je ne suis pas terroriste, déjà parce que je suis littérateur. Comme homme, la nouvelle de l’assassinat de toute bête d’Etat des plus nuisibles, me fera frémir, […]. Et cependant, si fort est le ressentiment (collectif) et si monstrueuse est l’inégalité des situations, qu’effectivement je ne condamnerai pas la terreur présentement. […] Les révolutionnaires qui sont dignes qu’on parle d’eux (et il y en a des dizaines), tuent comme des véritables héros avec le rayonnement de la vérité des martyrs sur leur visages (lisez, par exemple, publié récemment à l’étranger le n° 7 de Byloié sur Kaliaïev), absolument désintéressés, sans le moindre espoir d’échapper aux tortures, au bagne et à l’exécution. Face à une machine gouvernementale répressive, inepte et lâche, se dressent les meilleurs représentants de la révolution russe — cette jeunesse nimbée [13].

Lors de ses années d’émigration, Savinkov s’est surtout lié à Paris au célèbre couple de l’intelligentsia russe, constitué par l’écrivain Dmitri Merejkovski (1866-1941) et sa femme Zinaïda Hippius (1969-1945), poétesse symboliste et critique littéraire, tous deux opposés au tsarisme et à l’Église instituée. On les appelait « prophètes » d’une nouvelle religion de l’Esprit, fondement du futur Royaume de Dieu sur terre. Savinkov s’entretient en permanence avec Merejkovski, tandis que Zinaïda Hippius devient sa « marraine » littéraire qui relit les manuscrits, le guide de ses conseils et lui prête même son premier pseudonyme Ropchine. Dans la révolution russe, Merejkovski et Hippius ont voulu voir une « âme » œcuménique et universelle (soborno-vselenskj) et, par conséquent, inconsciemment religieuse. Leur ouvrage collectif Le Tsar et la Révolution, écrit en français et publié à Paris en 1907, fut adressé aux Européens pour expliquer le sens, « l’âme » de la révolution russe, en attendant le choc que l’anarchie de celle-ci devait produire sur l’Europe entière : « L’autocratie est une religion, écrivaient-ils, la révolution en est une aussi ; [...] on ne peut jeter bas l’autocratie qu’ensemble avec l’orthodoxie [14]. » Pour cela il importait d’acquérir la nouvelle conscience religieuse du « Troisième testament » — l’Apocalypse — et donner une nouvelle réponse au commandement biblique « Tu ne tueras pas ».

Ces intellectuels étaient fascinés par les terroristes qu’ils considéraient, malgré leur athéisme verbal, comme de véritables saints et des « chevaliers de l’Apocalypse ». « Depuis les premiers martyrs chrétiens, il n’y a pas eu de gens qui moururent ainsi, écrivait D. Merejkovski qui ajoutait, tel Tertullien, « ils volent à la mort comme les abeilles au miel. » (Ibid, p.10). Le meurtre politique devenait sous leur plume une action sacrificielle accomplie par amour du peuple pour l’instauration du Royaume d’ici-bas : « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner son âme pour ses amis ». Ces paroles d’Évangile (Jean, 15,13) seront le mot de passe des « bombistes ». [15]

Merejkovski et Hippius sublimaient la vie de tels ascètes dont la principale impulsion, écrivaient-ils, surtout parmi les femmes, était : « Je veux souffrir, je veux souffrir pour la vérité ». Ils admiraient Savinkov, leur modèle implicite, pour avoir sauvé « l’esthétique de la révolution » et montré ses beaux côtés – la volonté et la sensibilité. Savinkov n’échappait pas, selon Hippius, au drame de sa conscience, hanté par le souvenir des meurtres accomplis sous sa direction, et notamment par l’image de son ami d’enfance, le « pur » Kaliaïev et d’autres camarades pendus. C’est en ces termes que Zinaïda Hippius se souvenait de Savinkov  : « Le plus dur, c’est qu’en tuant, Savinkov sentait qu’on le tuait lui-même. Il disait qu’il se sentait écrasé par le sang de tous les tués. […] Son être tout entier aspirait à « l’expiation » [16].

Ignorant la réalité historique et les formes sociales concrètes dans lesquelles s’incarnerait l’action révolutionnaire, mais croyant connaître « l’âme du peuple soulevé », et le « sens de l’histoire mondiale », Zinaïda Hippius justifiait, dans le chapitre « La révolution et la violence », tous ceux qui, à ses yeux, luttaient en sacrifiant leur vie pour l’instauration du Royaume d’ici-bas. Pour elle, la différence entre le meurtre accompli par le révolutionnaire et le meurtre infligé par le pouvoir était incontestable. Il n’y avait rien d’humain dans le geste du bourreau, ni dans celui qui portait la croix, assistant au supplice. C’est dans ces termes qu’elle envisageait la contradiction tragique du terroriste :

Oui, oui, la violence n’est pas juste, mais justifiée ! On ne peut pas faire couler le sang, c’est impossible. Mais pour que cette impossibilité devienne réelle, il le faut ! Le poids à porter est énorme, mais dans l’acceptation humble de son temps se trouvent l’expiation et la justification [17].

C’est sur cette antinomie « inadmissible et nécessaire » que fut fondée leur théologie de la violence [18]. Zinaïda et Merejkovski l’avaient insufflée à Savinkov qui n’était pas un esprit religieux, mais qui, en disciple littéraire, introduisit cette conception mystique du terrorisme dans ses Souvenirs et surtout dans son roman Le Cheval blême.

Quant à Camus, il devait considérer l’histoire entière du mouvement révolutionnaire en Russie comme « celle de la lutte entre les intellectuels et l’absolutisme, en présence d’un peuple silencieux. » Il relevait aussi « L’impression de culpabilité chez les intellectuels séparés du peuple. Le "gentilhomme repentant " (du péché social). » (OC, t.2, p.1101) En janvier 1948, il publia un court essai « Les meurtriers délicats », cette première version d’un des chapitres de L’Homme révolté et qui annonce la thématique morale des Justes.

Les meurtres accomplis par le terrorisme de 1905, tels que les présentait Savinkov, marquent pour Camus « les points culminants des trente années d’apostolat sanglant et terminent, pour la religion révolutionnaire, l’âge des martyrs ». (OC, t.3, p.203) Ses sympathies vont d’emblée vers ces jeunes gens qui « n’ont pas pu guérir de leur cœur » et qui, même dans la destruction totale, cherchent à créer les valeurs qui leur font défaut. La conscience la plus pointilleuse leur faisait choisir leurs cibles. Aussi Camus les appelle-t-il « meurtriers délicats », avec une ironie affectueuse, mais aussi, sans doute, pour défier les adeptes de l’efficacité et de la « violence progressive » [19].

Ces Russes sont presque tous athées, l’avenir est donc leur seule transcendance. Leur action est, au fond, « religieuse, sinon métaphysique » ; d’ailleurs, les questions de programme de leur parti ne comptent pas.

Mais par leur mort, au moins, écrit Camus, ils visent à recréer une communauté de justice et d’amour et à reprendre ainsi la mission que l’Eglise a trahie. Les terroristes veulent en réalité créer une Eglise d’où jaillira un nouveau dieu. » (ibid.)

On peut penser que le couple Merejkovski Hippius se serait bien reconnu dans cette déclaration. Cependant, Camus paraphrase leur définition du crime comme « inadmissible et nécessaire » et présente ses Justes par : « nécessaire et inexcusable, c’est ainsi que le meurtre leur apparaissait ». (ibid., p. 206) Cela définit alors pour l’écrivain français « les deux visages du nihilisme contemporain, bourgeois et révolutionnaire ». (ibid.)

Or, Camus ne s’arrête pas à ce constat et, à quarante ans de distance, se demande si ces Russes de 1905 ne sont pas morts en vain et s’ils ont cessé d’être nihilistes. Son Kaliaïev n’oublie pas la culpabilité. Le meurtre s’identifie avec le suicide, une vie étant payée par une vie au nom d’une valeur qui transcende l’individu historique. Par là, l’écrivain semblait dissocier une fois pour toutes la révolte du nihilisme : « Kaliaïev et ses frères triomphent du nihilisme. (ibid., p.209)

Certes, au moment où il pose les fondements de la révolte, il ne peut qu’être séduit par cet exemple d’une «  grande pureté » de ces révolutionnaires. Celle-ci réside dans l’amour qu’ils portent au peuple, sans espoir de retour. Il admire leur courage et, dans la bouche de son personnage Kaliayev, il placera le credo de son prototype : « Mourir pour l’idée, c’est la seule façon d’être à la hauteur de l’idée. C’est la justification. » (OC, t.3, p.14) La « chevalerie » de ce petit groupe des « frères et sœurs » est une victoire sur la solitude et ceci jusqu’à la potence, une valeur, le reflet historique, cette fois, que dans L’Homme révolté Camus exprimera par une formule célèbre : « Je me révolte donc nous sommes. » (OC, t.3, p.79)

L’auteur des « Meurtriers délicats » admire donc leur exigence personnelle et leur « paradoxe » : l’abnégation qui allait jusqu’au mépris de sa propre vie et le respect de la vie humaine, ainsi que la foi dans la terreur et les doutes qui accompagnent sa pratique. Déjà, il voit dans ces prototypes les personnages littéraires qu’il aime et qu’il va poétiser dans Les Justes.

Ainsi, dans l’écriture argumentative de l’essai, partant des écrits de Savinkov, il force certaines données factuelles et idéalise les personnages, fait leur éloge, laissant dans l’ombre ce qui pourrait ternir leur image, notamment l’histoire de la monstrueuse trahison du chef de l’Organisation de Combat des SR Evno Azef, virtuose du double jeu. D’autre part, il explique la démarche réellement suicidaire d’Ivan Kaliaïev, de Voïnarovski et des autres, par leur principe d’équivalence des vies (une vie pour une autre) qu’apparemment il ne trouve plus « faux ». Sans doute pense-t-il aux bolcheviks qui jugeront ces méthodes trop sentimentales et refuseront d’admettre l’équivalence d’une vie à toute autre. L’éclairage de Camus répondait à son postulat de la « nature humaine » qu’il énoncera dans L’Homme révolté, mais pas tout à fait au comportement du terroriste réel. Celui-ci pensait bien d’avantage à l’utilité de sa mort pour la Cause qu’à l’équivalence des vies, la mort sacrificielle étant son ultime protestation contre le régime d’autocratie et un appel à la lutte. Le problème était de « bien mourir », de lancer à la face du tribunal, avant la potence ou le bagne, son ultime défi au pouvoir tsariste.

En réalité, avec Les Justes, Camus n’entend pas écrire une pièce historique : son souci était de « rendre vraisemblable ce qui était déjà vrai. » (OC, t.3, p.57.) C’est pourquoi il décide de redistribuer, d’omettre ou d’infléchir certains éléments du réel tels qu’il les percevait dans ses lectures « russes ». [20] Tout d’abord, ce n’est pas Boris Annenkov, la réplique de Boris Savinkov, qui est au centre des enjeux de la pièce. L’homme conserve les fonctions de chef de groupe, mais sans les poses théâtrales du « surhomme » perceptibles dans les écrits de son prototype. Il est présenté comme plus humble et sensible, « miné » d’avoir à jouer un rôle de régisseur et non d’exécutant des attentats. Camus a préféré privilégier Ivan Platonovitch Kaliaïev, figure exceptionnelle dans le terrorisme russe, tel le christique Aliocha Karamazov, dans un projet similaire à celui de Dostoïevski. Ce personnage a enthousiasmé Camus à plus d’un titre. Par sa pureté de cœur d’abord : il a épargné les enfants, neveux du grand-duc Serge lors de sa première tentative d’attentat. Aux yeux de Camus, Kaliaïev a marqué par une ligne rouge à ne pas franchir, sauvant ainsi l’honneur de la révolution. Un vif amour pour « l’art » de ce terroriste dont le nom de combat est Poète, son amour spontané de la vie, inséparable de son idéal héroïque de la justice, fournissaient au dramaturge un exemple de dépassement du nihilisme et incarnaient très exactement son propre point de vue.

Kaliaïev qui se disait croyant, mais non pratiquant, chez Camus, « répudie la religion ». Il a beau avoir, selon Dora, « une âme religieuse », Camus lui prête à maintes reprises, son propre impératif : « Tout mon royaume est de ce monde. » (OC, t.1, p.71) C’est pourquoi dans la scène de sa rencontre, en prison, avec Foka, homme du peuple, prisonnier et bourreau à la fois, il lâche : « Dieu ne peut rien. La justice est notre affaire ! » (OC, t.3, p.35) Pour mieux s’expliquer, l’homme raconte à Foka une parabole que Camus nomme la légende de saint Dmitri. Camus s’inspire en réalité, tout en en modifiant considérablement le sens, de la légende russe de saint Nicolas et saint Cassien, telle qu’elle est rapportée par Vladimir Soloviev, ami de Dostoïevski, philosophe et poète symboliste qui est aux origines du spiritisme révolutionnaire, en véritable prédécesseur du couple Merejkovski-Hippius. Soloviev expose cette espèce d’apocryphe en exergue du livre I de son ouvrage La Russie et l’Eglise universelle, écrit en français et publié à Paris (éd. A. Savine, 1889). [21] Mais de la rencontre de Kaliaïev avec le paysan Foka, à la fois prisonnier et bourreau qui va le pendre, Camus fit une scène symbolique du drame de l’intelligentsia russe coupée du peuple et suggère ainsi le vide tragique dans lequel s’enfermaient ses héros.

Camus campe d’emblée un face-à-face entre le couple Kaliaïev-Dora et le personnage fictionnel du « nihiliste » Stepan, le « stalinien ». Si, pour Kaliaïev, «  la poésie est révolutionnaire », Stepan est convaincu que « la bombe seule est révolutionnaire. » Rappelons que Zinaïda Hippius justifiant la violence des révolutionnaires sous prétexte qu’ils s’octroyaient, à l’instar du tsar, le principe d’après lequel tout est permis : « Si tout lui est permis, tout nous est aussi permis, tout est permis à tous. » [22] Or, ce sera justement le principe de Stepan.

Les modifications qu’apporte Camus au texte convergent vers la mise en place d’une véritable tragédie moderne. Ainsi finit-il par supprimer les emprunts aux écrits de Savinkov, considérés comme trop directs, voire comme discordants par rapport à la tonalité grave de la pièce. Afin de donner une dimension universelle à un sujet d’une actualité brûlante, le dramaturge déleste aussi l’histoire de l’attentat de divers détails techniques et des renvois trop directs aux événements de 1905. Il accentue, en revanche, toutes les composantes lyriques dans la création des personnages qui, par leur humanité souffrante devaient souligner l’aspect tragique de la pièce. Au dernier moment, Camus fait précéder sa pièce d’une épigraphe empruntée à Roméo et Juliette (acte IV, scène V) : « O love ! O life ! Not life but love in death. » [23] Histoire d’annoncer d’emblée le destin des amants que la mort seule peut réunir…

En fait, la confrontation politique et éthique chez Camus se joue aussi comme une tragédie d’amour, même et surtout dans la mesure où cet amour entre les protagonistes n’a qu’une seule issue possible, « le sang et la corde froide ». Inséparable de Kaliaïev, Dora devient une figure essentielle de la pièce, l’âme de l’Organisation de combat et manifestement la porte-parole de l’auteur. Mais comme dans une tragédie antique où l’hubris est inexorablement punie, Dora est consciente de la démesure de son entreprise et reconnaît la faute collective de la transgression. À l’encontre de Dora Brillant chez Savinkov, Camus va amener Dora Doulebov à douter de la justesse du choix terroriste. D’ailleurs, pour Kaliaïev aussi, « la justice est désespérante ». Ce personnage pressent déjà ce que lui fera remarquer le chef des gendarmes Skouratov : « On commence par vouloir la justice et on finit par organiser la police. » (OC, t.3, p.37)

Par ailleurs, Camus conformément à sa vision de la tragédie comme « l’affrontement des personnages égaux en force et en raison », déplace le conflit. (OC, t.1, p.450) Ce n’est plus la confrontation de Dora-Yanek d’une part, Stepan de l’autre, à propos de l’échec du premier attentat (tuer ou ne pas tuer les enfants dans la calèche du grand-duc), le choix est trop évident. En effet, l’héroïne crie sa frustration puisque le simple bonheur humain lui est interdit. Dès lors, c’est elle qui porte dans sa détresse le conflit insoluble entre l’amour et la justice, conflit qui se joue au sein même du bien. « Dans la clameur où nous vivons l’amour est impossible et la justice ne suffit pas », écrira Camus dans L’Eté. (OC, t.3, p.612) Il accentue ici l’attachement de Dora et Yanek à la vie dans toute sa plénitude. À ce sujet Camus notait dans ses Carnets : « Il faut aimer la vie avant d’en aimer le sens, dit Dostoïevski. Oui, et quand l’amour de vivre disparaît, aucun sens ne nous en console. » (OC, t.4, p.1057) Dora elle-même exprimera au mieux le tragique dans le destin des « justes » : « Nous ne sommes pas de ce monde. Nous sommes des justes. Il y a une chaleur qui n’est pas pour nous. Ah ! Pitié pour les justes. » (OC, t.3, p. 31) Cette dernière exclamation nomme le sentiment que devait, en fin de compte, susciter la pièce.

Le paradoxe premier des Justes aura été de proposer, en pleine guerre froide, une réponse théâtrale imprégnée à la fois de classicisme et de lyrisme, à des questions politiques et morales, celles de la justice et de la liberté, ainsi qu’à la question « maudite » de la fin et des moyens. Quelques années plus tard, Camus ressentira la guerre en Algérie comme une tragédie personnelle et repensera à sa pièce « russe ». [24] Le terrorisme pratiqué alors contre les civiles tant par le FLN que par l’OAS sera pour lui toujours « un crime qu’on ne peut ni excuser ni laisser se développer. » Dans Chroniques algériennes (1958) il semble reprendre le langage de Kaliaïev : « Quelle que soit la cause que l’on défend, elle restera toujours déshonorée par le massacre aveugle d’une foule innocente où le tueur sait d’avance qu’il atteindra la femme et l’enfant. » (OC, t.4, p. 300)

En définitive, Camus, en artiste, sut rendre palpable ce qui appartenait à la vieille Russie, orthodoxe et paysanne, avec ses attentes eschatologiques, et à l’intelligentsia résolue à poursuivre son idéal révolutionnaire. Il fut certes sensible aux scrupules moraux des terroristes de 1905, sublimés par les prophètes de la « nouvelle conscience religieuse » en Russie dont Savinkov lui a fourni l’exemple. Les deux émanations de ces croyances, Yanek et Stepan, ont pour dénominateur commun le renoncement à l’accord avec le monde vivant, le renoncement qui, selon le mot de Brice Parain, « fait la sainteté » [25]. C’est ainsi que Dora, Yanek et Stepan finissent tous par se ressembler. Mais le destin de ses « apôtres sanglants » (Roger Quilliot) que Camus voulait exemplaire est aussi, au niveau de leur révolte, une « histoire de suicide supérieure ». Leur martyre les justifie à leurs propres yeux et devient ainsi leur bonheur. « Il y a un bonheur plus grand…, dit Dora, l’échafaud ». Aussi, les contradictions des Justes ne peuvent-elles se résoudre que dans la mort et Dora avoue qu’ils ne sont pas dans la bonne voie. Le spectateur est donc toujours plongé dans une « tragédie de l’intelligence ». Le projet de la collection « Espoir », où Camus publie le recueil d’articles russes sous le titre Tu peux tuer cet homme…, [26] est présenté comme « un inventaire du nihilisme » qui vise « à démontrer que la tragédie n’est pas une solution ni le désespoir une raison ».

Ce que Camus réussit à faire vivre sur scène, c’est le déchirement de l’homme, conscient à la fois des limites humaines dans l’action historique et de l’ambiguïté de la justice. Face aux stratèges de l’efficacité, Camus insuffle à ses héros les affres du choix cornélien entre innocence et culpabilité. Traduisant en langage théâtral le mythe de la révolte, il l’exalte par la commémoration du sacré que la révolte pouvait découvrir en elle-même et explore la possibilité d’une morale partagée. À ce propos François Guery observe avec raison :

Les Justes montrent narrativement, en première personne, ce que L’Homme révolté démontre sous la forme de l’essai. L’héroïsme personnel doit gager la terreur pour cause de la justice, et conserver la solidarité des révoltés comme garantie d’humanité : ce pacte rompu, le nihilisme révolté devient abject [27].

Cependant, dans la vision du dramaturge, ses révoltés choisissent de mourir pour que la justice demeure « vivante », c’est-à-dire devienne « une brûlure et un effort sur soi-même ». Camus opposera la justice « vivante » de ses héros à la justice « morte », préconisée par « nos derniers justes, qu’ils soient de droite ou de gauche », pour qui il n’y a pas d’autre solution que « ce qui est ou ce que le communisme promet [28]. » Cette indignation de l’auteur se fait sentir dans la pièce, la rend aussi vivante. Camus envisageait Les Justes comme une tragédie qui n’offrait pas d’autre solution que la mort, mais n’en restait pas moins une pièce « d’un espoir difficile ». Nul doute qu’en ce sens, Dora et Yanek furent, à ses yeux, des personnages exemplaires, dans la mesure où ils sauvegardaient, au prix de leur vie, ce qui est sacré dans l’esprit de la révolte. Au milieu du XXe siècle leur exemple, espérait l’écrivain « embarqué » dans l’Histoire, pouvait rendre la révolution à nouveau révolutionnaire.

par Eugène Kouchkine

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Pour citer cet article :

Notes

[1] Albert Camus. Œuvres complètes, t.2, Paris, Gallimard, Bibl. de la Pléiade, 2008, p.379. Désormais, les références renvoient, dans le texte, à cette édition (OC) avec l’indication du tome suivie du numéro de la page concernée.

[2] Albert Camus - André Malraux, Correspondance 1941 – 1959 et autres textes, édition établie, présentée et annotée par Sophie Doudet, Paris, Gallimard, 2016, p.59-60. C’est Louis Guilloux qui, en mars 1946, a prêté à Camus ce roman de Savinkov et lui a conseillé de demander une préface à Malraux. A son tour, en novembre, Camus a envoyé à son ami le livre qui a bien retenu son attention, Tsarisme et terrorisme. Souvenirs du général Guérassimov, ancien chef de l’Okhrana de Saint-Petersbour (1909-1912), Plon, 1934. La question du terrorisme russe de 1905 est soulevée dans Albert Camus - Louis Guilloux, Correspondance 1945-1959, édition établie, présentée et annotée par Agnès Spiquel-Courdille, Paris, Gallimard, 2013, p.42-44, 47, 49-50, 54-55, 58. En 1946, Camus a lu le livre de Romain Goul qualifiait, dans « l’Avant-propos » de l’auteur, de « roman documentaire » ; Camus y trouva des personnages qu’il transposera dans « Les Meurtriers délicats » et en fera des protagonistes dans Les Justes .

[3] Voir André Malraux, Œuvres complètes, Marius-François Guyard et al. (dir.), t. III, Paris, Gallimard, « Bibl. de la Pléiade », 1996, p. 860, 1285.

[4] En 1955, Christian Mégret dans son article « Un Malraux - Camus avant la lettre » témoigna de l’admiration que Malraux portait au roman de l’écrivain russe Roman Goul Lanceur de bombes, Azef, (Gallimard, 1930) Il s’agit d’une une réécriture romanesque des Souvenirs d’un terroriste de Savinkov. D’après Malraux, ce livre l’avait inspiré pour la création de La Condition humaine, il y aura trouvé des prototypes pour son histoire de l’insurrection à Shanghai. « Boris Savinkov, », concluait Christian Mégret, « c’est l’homme révolté de Camus. » (Carrefour, le 24 août 1955, p.9, repris dans : André Malraux, Oeuvres complètes, Jean-Yves Tadié et al. (dir.), t. VI, Paris, Gallimard, « Bibl. de la Pléiade », p. 1210.

[5] Carrefour, 27 décembre 1949, p. 1-3, repris dans : André Malraux, Oeuvres complètes, t. VI, p. 375-377.

[6] « Souvenirs de I.P.Kaliaïev » dans Recueil à la mémoire de Kaliaïev, Moscou, Revoliutsionny sotsializm, 1918 (en russe).

[7] Voir Jean-Francis Rollan, « Ropchine et les Montparnos » dans L’Homme qui défia Lénine. Boris Savinkov, Bernard Grasset, 1989, ainsi que, en russe, « La Correspondance Ehrenbourg –Savinkov -Volochine dans les années des troubles (1915-1918) », Znamia, n° 2, 1996 ; Igor Arkhipov, « B. Savinkov : terroriste et homme de lettres », Zvezda, n° 10, octobre 2008.

[8] En France, le roman Le Cheval blême paraîtra, sous le pseudonyme de Ropchine, en août 1912 dans La Grande Revue, et avec un tiers de coupures, En 1913, à Nice, Savinkov publiera le texte intégral de son roman en russe qui sera traduit par Michel Niqueux et muni de sa substantielle préface « Le terroriste, l’intellectuel, et dieu », dans Le Cheval blême, journal d’un terroriste, Phébus, 2003. Le roman Ce qui ne fut pas (Trois frères) paraîtra dans la trad. de Wladimir Bienstock, Paris, Payot, 1921, réédité en 2010.

[9] André Malraux, Œuvres complètes, t. VI, 2010, p. 374.

[10] Victor Serge, « Lénine 1917 » [1924], dans Mémoires d’un révolutionnaire et autres écrits politiques 1908-1947, Paris, Robert Laffont, p. 197.

[11] Voir son « Savinkov auteur des mémoires » dans l’Annexe à Boris Savinkov, Souvenirs d’un terroriste Lenizdat, 1990, p.424 (en russe). Par contre, le jeune Lukacs, auteur de l’article « Tactique et éthique » (1919), reconnaissait d’avoir subi l’influence de Savinkov-Ropchine pour choisir une solution « dialectique » au problème de la violence révolutionnaire. Voir Michaël Lowy, « Idéologie révolutionnaire et messianisme mystique chez le jeune Lukacs (1910-1919) » dans : Archives de sciences sociales des religions, 1978,45/1 (janvier–mars) — De son côté, Winston Churchill qui connaissait personnellement Savinkov évoque son souvenir en termes dithyrambiques : « Au milieu de ces souffrances, de ces périls et de ces crimes, il a toujours fait preuve de la sagesse d’un homme d’état, des qualités d’un chef, du courage d’un héros, de l’endurance d’un martyr. […] avec les taches et les souillures qui demeurent, il faut reconnaître qu’il y a peu d’hommes qui aient plus agi, plus donné, plus osé, plus souffert pour la cause du peuple russe. » Voir Winston Churchill, Les Grands contemporains (Great contemporaries) Paris, Gallimard, 1939, p.101, 107). Et plus contribué, écrit-on aujourd’hui en Russie, au malheur de son peuple.

[12] Voir Michel Niqueux, « Le terroriste, l’intellectuel, et dieu », op.cit., p. 14. Dans son roman Résurrection (1899), Léon Tolstoï présentait ainsi ces personnages révolutionnaires : « Quelques-uns étaient devenus révolutionnaires parce qu’ils se croyaient sincèrement obligés de lutter contre le mal existant. D’autres avaient choisi cette activité pour des mobiles égoïstes et vains. Mais la majorité était attirée [...] par le goût du danger et du risque, par la volupté de jouer avec leur vie, sentiments propres à tous les êtres jeunes et énergiques. Ils différaient des autres hommes, à leur avantage, parce que chez eux les exigences morales étaient plus élevées. Une vie austère, la chasteté, la sincérité, le désintéressement étaient chez eux de règle, comme le fait d’être prêt à tout sacrifier, même la vie, pour la cause. Pour cette raison, ceux qui parmi eux dépassaient le niveau moyen, le dépassaient de beaucoup et donnaient l’exemple d’une rare élévation morale ; quant à ceux qui étaient au-dessous de ce niveau, ils l’étaient aussi de beaucoup et se présentaient souvent comme des êtres fourbes, hypocrites et à la fois pleins de fatuité et d’orgueil », Léon Tolstoï Anna Karénine. Résurrection, Gallimard, Bibl. de la Pléiade, 1965, pp.1405-1406. Au moment d’entreprendre l’écriture des Justes, Camus lisait le livre de Nina Berberova, Alexander Blok et son temps, paru directement en français aux éditions du Chêne en 1947. Nina Berberova se souviendra du discours de Camus « L’artiste est témoins de la liberté » : « Décembre 1948. Meeting à la salle Pleyel. Camus a pris la parole. Il m’a fait pensé à Blok par son allure, ses gestes et ses propos : il parlait d’une voix triste de la liberté du poète. Sartre déclara qu’il n’était plus possible de décrire l’amour et la jalousie sans avoir pris position par rapport à Stalingrad et à la Résistance. Breton divagua sur Trotski.. » Nina Berberova, C’est moi qui souligne, Actes Sud, 1998, p. 504.

[13] Alexandre Blok, Œuvres en deux volumes, v. 2, Moscou, Khudojestvenaïa Literature, 1955, p. 622-623 (en russe).

[14] Dmitri Merejkowsky, Zinaïda Hippius, Dmitri Philosophoff, Le Tsar et la Révolution, Paris, Société du Mercure de France, 1907, p. 5, 9.

[15] La Bible synodale russe, comme la Vulgate, donne « âme » au lieu de « vie » des traductions récentes (voir notamment La Bible de Jérusalem, « donner sa vie pour ses amis »). On mettra ces déclarations en relation avec une note de Camus dans ses carnets de l’été 1947 : « Un homme (un Français ?), saint homme qui a vécu toute sa vie dans le péché (n’approchant pas la Table Sainte, n’épousant pas la femme avec qui il vivait) parce que ne pouvant souffrir l’idée qu’une seule âme fût damnée, il voulait être damné aussi. « Il s’agissait de cet amour plus grand que tous : celui de l’homme qui donne son âme pour un ami. » (OC, t.2, p. 1088)

[16] Zinaïda Hippius-Merejkovskaïa, Dmitri Merejkovski, Paris, YMCA-presse, 1951, p.162.

[17] Voir Zinaïda Hippius, « La révolution et la violence » dans : Le Tsar et la Révolution, p. 132.

[18] Voir Jutta Scherrer. « Pour une théologie de la révolution, Merejkovski et le symbolisme russe » dans : Archives de sciences sociales des religions, 1978,45/1 (janvier –mars), p. 27-50.

[19] Rappelons à ce propos la polémique et la rupture de Camus avec Maurice Merleau-Ponty, auteur de Humanisme et terreur (1947) où il justifie une « violence progressive » au nom de la nécessité historique. Comme le remarque à juste titre Philippe Vanney, la série des huit article de Camus titrée « Ni victimes ni bourreaux (Combat, novembre 1946) est « l’exact opposé des études que Merleau-Ponty fait paraître dans Les temps modernes dans la même époque (1946-1947), reprises peu après dans Humanisme et terreur . » (Voir OC, t.2, p.1279)

[20] Sur les questions de la réécriture – personnages et enjeux de la pièce, ainsi que sur l’ensemble des choix de Camus dramaturge, nous nous permettons de renvoyer à notre Notice et les Notes et variantes pour Les Justes dans OC, t.3, p. 1177- 1212.

[21] Dans cette légende, saint Nicolas, qui s’est attardé à aider un paysan à désembourber sa charrette, est récompensé de son geste par saint Pierre qui décide qu’il sera fêté deux fois l’an ; Cassien en revanche, qui n’a pas voulu salir sa chlamyde immaculée, ne sera commémoré que les années bissextiles. Nous retrouvons aussi cette légende transfigurée par Savinkov dans son roman Le Cheval noir.

[22] Zinaïda Hippius, op.cit., p.128.

[23] « O mon amour ! O ma vie ! Non plus vie, mais amour dans la mort ! » (W. Shakespeare, Roméo et Juliette, Tragédies, Paris, Gallimard, Bibl, de la Pléiade, 2002, pp. 410-411. Trad. Jean-Michel Déprats).

[24] « J’aimerais remonter Les Justes, disait-il en 1957, qui sont encore plus d’actualité aujourd’hui. » (OC, t.4, p584)

[25] Voir à Tu peux tuer cet homme…, scènes de la vie révolutionnaire. Textes choisis, traduits et présentés par Lucien Feuillade et Nicolas Lazarevitch, Avertissement de Brice Parain. Paris, Gallimard, coll. « Espoir » dirigée par Camus, 1950. - B. Parain y évoque « les plus beaux innocents de cette révolution », « ceux dont l’ambition était moindre que le désir de se dévouer ». (p. 10)

[26] Cf. le vers de V. Hugo « Tu peux tuer cet homme avec tranquillité  » (Châtiments, III, 15, « Le bord de la mer »).

[27] François Guery, Archéologie du Nihilisme. De Dostoïevski aux djihadistes, Paris, Bernard Grasset, 2015, p. 202-203.

[28] « La justice, elle aussi a ses pharisiens », Caliban n° 37, mai 1950, publié ensuite, avec des coupures, dans Actuelles II. Sous le titre « Les Pharisiens de la justice » (voir p. 385-387).

 

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