Littérature et arts face au terrorisme

vendredi 2 février 2018, par Catherine Grall

Thèmes : terrorisme

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Les attentats terroristes qui frappent notre pays et de nombreux autres continuent de susciter une abondante littérature – géopoliticiens, historiens, sociologues, psychologues s’en sont emparés, cependant que les artistes, depuis le 11 septembre en particulier, y ont trouvé une matière première relativement originale. Le terrorisme, cependant, dont le nom est associé à la « Terreur » de la fin du XVIIIe siècle français, semble lié à la naissance de la modernité démocratique. Depuis toujours ont certes sévi des terreurs organisées, par des groupes dits criminels ou par des États ; elles vont de pair avec les guerres et les génocides, termes régulièrement associés au terrorisme. Celui-ci, cependant, selon Gérard Chaliand et Arnaud Blin dans leur introduction à l’Histoire du terrorisme de l’Antiquité à Daech, serait concomitant du prix accordé à l’individu quelconque par le pouvoir politique et répercuté par les médias, auprès d’une audience toujours plus vaste : « le terrorisme moderne est en partie une « conséquence » de la démocratie ». C’est là insister sur le sens des attentats terroristes, qui supposent en effet que la mort de personnes quelles qu’elles soient horrifie le plus grand nombre. D’autres analyses interrogent les motivations des terroristes, et insistent globalement sur l’idéologie dont ils se réclament au point d’estimer comme négligeable le prix de la vie humaine : idéologies révolutionnaires et/ou anarchistes (c’est-à-dire visant une meilleure vie en société) ou idéologies religieuses (surtout soucieuses de valeurs au-delà de la mort). Les psychologues et les psychanalystes ont également travaillé sur les comportements terroristes, au niveau du sujet humain individuel, mais aussi en osant relier les théories analytiques à des discours politiques : ainsi de S. Zizek.

Ce dossier ne prétend pas livrer de nouvelles informations sur « le » terrorisme : il propose, comme la littérature et les arts eux-mêmes en un sens, un travail de « secondes mains », mais secondes mains ô combien précieuses, si l’on estime que les arts, dont la littérature, sont susceptibles de livrer des représentations et des discours qui engagent de manière puissante nos sensibilités de « récepteurs » de ces discours et des ces œuvres. Des écrits très divers consacrés au terrorisme, dont des écrits sur l’art, que l’on verra citer en grand nombre dans les articles qui suivent, provoquent un minimum de soulagement contre la « terreur », face aux attentats et aux deuils que nous avons tous pu connaître. Il est donc bien vrai que lire, méditer, apprendre aide à vivre ?! Ce dossier examine aussi bien la représentation artistique du terrorisme, qui agit sur nos connaissances, nos pensées et notre sensibilité, qu’il interroge, en partant de ce thème actuel si particulier, la puissance des arts. Il s’agit ici de rappeler à tous que les sciences humaines, dont les études littéraires et artistiques, méritent d’être revalorisées dans l’opinion, par les institutions et les médias, ce que Raison Publique revendique par excellence.

Le titre « littérature et arts face au terrorisme » peut laisser penser qu’écrivains et artistes réagissent à celui-ci en le représentant – soit en le prenant pour objet, objet qui par nature, soulève des questions éthiques. Les écrivains et plasticiens qui seront cités relèvent tous de diverses formes de « représentations » - en littérature, ces formes s’apparentent parfois à des genres : roman d’espionnage, roman d’anticipation, récits à base historique, documentaire, voire autobiographique… Mais l’expression « face au terrorisme » peut aussi signifier que les artistes se tiennent devant le terrorisme et devant les terroristes comme devant un miroir, certes déformant – qu’en est-il des « pratiques terroristes de l’art » ? Les historiens, parmi d’autres analystes, insistent sur les dimensions spectaculaires et rhétoriques du discours et de l’attentat terroristes : ceux qui les commettent et les prononcent manient les émotions fortes de façon à obtenir du pouvoir sur autrui. Or, de nombreux artistes aspirent à ce « type » de pouvoir, qu’ils servent ou non une cause politique ou religieuse. Depuis l’antiquité grecque, la terreur constitue la matière de la tragédie, cette forme qui fait s’éprouver la communauté politique. Pareil spectacle théâtral trouve de lointains échos dans la performance – avec le cas facilement convocable que représentèrent les Actionnistes viennois. Affaiblir jusqu’à nier le « faire semblant », est-ce, en matière de violence contre une population anonyme, répondre à la provocation de Breton selon qui l’acte surréaliste consistait à tirer au hasard sur un inconnu, ou à la phrase de Stockhausen louant l’esthétique des attentats du 11 septembre – deux moments commentés par les auteurs de ce dossier ?

Dans ces cas provocateurs se reconnaît la dimension révolutionnaire, largement caractéristique des terrorismes jusque récemment – avec des postures esthétiques ou contre-esthétiques. Protestant contre des systèmes jugés oppressifs par des actions d’éclat, allant des manifestes aux meurtres en passant par les sabotages, le terrorisme, dans ses variantes historiques, a été mêlé étroitement, voire indissolublement, aux guérillas, et aux guerres de libération, qui ne font pas ici notre propos. Que l’artiste ou l’écrivain souhaite représenter le terrorisme mais aussi lui emprunter une dimension de « réveil des consciences » est souvent indéniable, réveil entraînant volontiers le chaos, au moins temporaire, d’où le lien historique fait au XIXe siècle entre terrorisme et anarchie. Mais le créateur artiste respecte la vie et vise en général à transformer son lecteur ou son spectateur (à le convertir, diraient certains) sans brider sa propre liberté d’agir, de ressentir et de penser — avec la marge d’indécidabilité laissée à l’interprétation, elle-même nourrie de culture, d’expérience et de personnalité profonde des individus.

Une histoire de ces formes qui nouent arts et terrorisme est-elle possible ? Je ferai au moins un rappel à ce propos, que spécifieront les articles. Succédant au progressisme des Lumières, le Romantisme a largement initié une vision absolue des arts, en les déclarant indépendants de la morale ; symbolisme, avant-gardes, postmoderne ont opéré diverses variations sur ce découplage, favorisés sans doute par la progressive sécularisation des sociétés, où la morale religieuse se trouvait cependant contrebalancée par de nouveaux moralismes. La part d’ombre de la littérature, la puissance négative de l’humain et ses explorations par les artistes modernes, en reprenant d’abord la très ancienne catégorie du sublime, a éclaté de manière quasi simultanée aux bouleversements engendrés par l’optimisme militant des Lumières. Pendant toute cette modernité (depuis le XVIIIe siècle), les arts soucieux des valeurs collectives, les arts engagés – si l’on peut les distinguer de manière aussi grossière de ceux qui se libéraient ostensiblement de perspectives éthiques – n’ont pas pour autant disparu. En outre, depuis quelques décennies, disons avec le développement de la littérature de témoignage, de certaines autofictions, d’arts à base documentaire et à nouveau inspirés par les sciences humaines (histoire, sociologie, psychologie cognitive…), les artistes invitent volontiers à des expériences de pensée, des expériences sensibles, des questionnements éthiques, ancrés dans l’actualité, de même que la critique se permet des jugements moraux (ainsi de Jean Clair dans sa polémique contre les débordements surréalistes). Or le terrorisme, par définition « actuel », se réclame lui aussi de principes – si bien que les arts ne pouvaient guère manquer de se confronter à lui.

La question du poids de l’idéologie dans nos sociétés, et dans la psyché de chacun, est en jeu là aussi. En utilisant la figure biblique du Léviathan, Hobbes, selon Carlo Ginzburg, réinscrit un respect quasi divin dans le rapport de l’homme à l’État. Le bombardement d’une ville par une armée (par ex, Bagdad par les États-Unis) ressortit encore à une forme de théologie politique selon l’historien italien : la sécularisation des sociétés occidentales reste inachevée. Dans le 2e article du même recueil, Ginzburg signale rapidement combien le monde, loin d’être « désenchanté », reste animé par des messianisme politiques (en particulier le marxisme) et religieux, jusque dans des pratiques quotidiennes. Peut-on appréhender le terrorisme islamique actuel comme le signe qu’une grande partie du monde réagit aux utilitarismes pragmatiques des sociétés occidentales en déclinant à nouveau et plus que jamais la faute, ou plutôt l’insuffisance de modèles de société séculiers, et même d’idéologies sécularistes ? Cela est parfaitement cohérent avec le fameux « désaveu du politique » dont on nous rebat les oreilles. Slavoj Zizek a ainsi pu remarquer combien les attentats terroristes agressant l’Occident des XXe et XXIe siècles correspondaient à une espèce de « retour du Réel », ce Réel caché sous nos lois et nos désirs codés, ce Réel normalement évoqués dans les fantasmes, et représenté par les films d’horreur ou les films catastrophes qui, au moment des attentats deviennent « réalité ».

L’ « idéal » prêché par les chefs de Daech est distingué par les historiens du terrorisme des idéaux qui animaient les terroristes révolutionnaires, dans la mesure où il vise moins à changer la vie des gens qu’à les tourner vers Dieu, éventuellement au prix des vies. « Dieu reconnaîtra les siens » - formule qui résonne alors peut-être, depuis un lointain passé, et qui autorise en tout cas des communications, aujourd’hui, portant sur des événements et des œuvres bien antérieures à la Terreur révolutionnaire française. Cela ne signifie pas, bien entendu, que le(s) terrorisme(s) actuel(s) se désintéressent du mondain et des territoires concrets (cf dimensions technologique et économique, invitation à la conquête), mais que le mondain n’est plus présenté comme une unique priorité. Les arts, là encore, ne peuvent manquer d’interroger le terrorisme, dans la mesure où ils constituent peut-être l’une des manières pour l’homme de nuancer, voire de réconcilier, le monde et l’idéal. Des « arts de vivre », d’abord, bien sûr, contre les idées tueuses, mais aussi la « vie bonne » que tentent d’indiquer les philosophes depuis l’Antiquité, le possible, voire l’impossible, que la fiction permet d’approcher – sans que ses pouvoirs rejaillissent bruyamment et spectaculairement sur la société. Littérature et arts plastiques qui, sans plus prétendre, sans doute, à immortaliser le présent, rendent au moins sensible le transcendant, depuis les anciennes figures allégoriques jusqu’au retour des réalismes, sans oublier l’abstraction. Réfléchissant à la représentation de l’instant violent, et commentant les toiles de Gerhard Richter consacrées au 11 septembre, Robert Storr écrit : « tout comme la vérité du 11 septembre ne gît pas dans l’une quelconque des images prises ce jour-là, encore moins serait-elle distillée dans une image unique. Le flou de Richter rend explicites ce flou et cette indétermination ». Le peintre allemand selon qui, pourtant, « l’art a toujours traité de la douleur, du désespoir et de l’impuissance » et qui aime faire référence à Grünewald, court-circuite ainsi le voyeurisme tout en partant du document.

La première forme littéraire liée à la « terreur », soit la tragédie antique, pointe quant à elle une dimension au cœur de la question terroriste, que les récits modernes et contemporains sont aptes à traiter à nouveau de manière privilégiée : la question de la place du sujet singulier dans la communauté, communauté faite d’autres sujets singuliers et d’institutions… Sartre avait risqué le terme de « fraternité-terreur » dans sa Critique de la raison dialectique. Fethi Benslama traite quant à lui cette question de la communauté partagée du point de vue de la psychanalyse et de la théologie musulmane. Plusieurs procédés textuels, mais aussi plastiques, font penser précisément cette articulation entre l’individu et le collectif – jeu sur les points de vue, dialogisme, reprise et montage des discours dogmatiques, écriture ou installations de mondes possibles, variations sur l’empathie, décontextualisations et recontextualisations… Jusqu’où l’artiste solitaire enregistre-t-il et reconfigure-t-il l’histoire passée et actuelle, les actes meurtriers mais aussi les œuvres des autres ? Comment s’inscrit-il dans un patrimoine, et comment le terroriste lutte-t-il contre celui-ci, que les artistes renient aussi bien parfois ? Que disent les possibilités d’exposition et les censures, voire les autocensures, le jeu de la presse et celui du marché de l’art ?

Articulation entre idéologie et vie actuelle, entre sujet individuel et communauté, entre rhétorique de la violence et proposition de sensibilisation éthique et esthétique : le terrorisme ne laisse pas les artistes indifférents, en particulier depuis le XVIIIe siècle, et ce dossier examine ce face-à-face en trois moments. Un premier temps permet à quatre chercheurs de montrer de quelles manières le terrorisme est « matière à œuvre d’art » : E. Kouchkine et P.-Y. Boissau commentent ainsi la reprise littéraire du terrorisme russe, proche de l’anarchisme révolutionnaire – ce qu’il devient sous la plume d’un Camus, et comment le thème fait varier écriture du témoignage et écriture romanesque. R. Campi expose de son côté comment Zola ne dédaigne pas les grands effets spectaculaires du feuilleton pour représenter des scènes de sabotage et des projets d’attentats, mettant ainsi le doigt sur ce qu’A. Cavarero, philosophe italienne, qualifie d’ « horrorisme », et qui est lié à l’aléatoire des morts innocentes des victimes sans défense. Comment le roman plus contemporain, en figurant en son sein l’écriture, peut-il répondre à ce défi que pose le terrorisme à l’imaginaire de l’individu, à côté du virtuel médiatique, qui banalise la répétition de la terreur ? s’interroge J. Bessière, tandis qu’É. Rolland expose en plasticien les possibilités de mises en scène du terrorisme en art contemporain, entre réalisme et figurations de l’inconcevable ou de l’hypothétique. Un deuxième volet s’attache à la réception des œuvres qui se placent face au terrorisme. Celles-ci sont accusées de le commenter, sommées de s’en démarquer plus clairement qu’elles ne semblent le faire, selon une presse plus ou moins réactionnaire du XIXe siècle, comme l’expose O. Marre à propos des peintures de l’avant-garde à Paris, cependant que Marc Hersant fait un point sur les utilisations parfois bien imprécises, voire contradictoires, sur ce que Voltaire peut nous aider à penser surtout du « fanatisme ». Car que signifie l’exposition ? Exposition médiatique des attentats, que commente O. Long en l’accusant grâce à des rappels du pouvoir rhétorique et politique des images, exposition d’œuvres dans l’espace publique, qui plaisent ou déplaisent au pouvoir d’une ville comme New York, où le sculpteur R. Serra a semblé favoriser des attentats, exposition vivante, peut-être activiste, enfin, de certains performeurs, dont A. Guillo rappelle combien ils peuvent rester poétiques également. Une troisième et dernière partie éclaire précisément les risques de contamination de l’art par la violence terroriste, quand le premier renonce à son pouvoir de mise en forme sensibilisante. M. Egaña développe ce que mentionnaient plusieurs auteurs : le lien entre la modernité non figurative des avant-gardes et la terreur destructrice, en travaillant une négativité historique contre quoi H. Merlin-Kajman, en littéraire, propose le concept de « partage traumatique ». Les trois derniers articles travaillent ainsi ce qui seraient des « formes justes » du terrorisme en art : N. Rœlens repère en littérature comme en peinture les motifs du tourbillon et de la déflagration en ce sens, C. Perez approfondit les enseignements poétiques de Michaux, à partir de quoi s’esquisse une justification aujourd’hui capitale d’un humanisme persistant dans les lettres et les études littéraires, et F. Schuerewegen redouble ce message d’espoir d’une analyse linguistique de la parole terroriste, comparée à des paroles littéraires très diverses (de Châteaubriand au rap français !).

Sommaire

I — Le terrorisme comme matière à œuvre d’art

I.1 Aux marges de la fiction

Eugène Kouchkine (UPJV) : Des bombistes russes aux meurtriers délicats de Camus : histoire d’un transfert artistique

Pierre-Yves Boissau (U. Toulouse 2) : Écrire le terrorisme à la première personne : de Boris Savinkov à Zazoubrine

I.2 Imaginer le terrorisme

Jean Bessière (U. Paris 3) : Réponses romanesques au terrorisme — DeLillo, Dantec, Volodine

Riccardo Campi : La représentation du terrorisme anarchiste dans Germinal et Paris de Zola

Édouard Rolland (docteur, artiste) : Mises en scène du terrorisme en art contemporain : entre fiction et réalité, de l’inconcevable à l’hypothétique

II — Réception des œuvres face au terrorisme

II.1 Commenter la terreur dans les œuvres

Marc Hersant (UPJV) : Du fanatisme au terrorisme : Voltaire et nous

Oriane Marre (doctorante, Paris IV) : Avant-garde et poseurs de bombes : la réception des attentats anarchistes des années 1890 dans la critique d’art de la presse politique

II.2 Être exposé aux images du terrorisme et les exposer

Olivier Long (U. Paris I, artiste) : La machination terroriste, une rhétorique visuelle de l’effroi

Anna Guilló (U. d’Aix, artiste) : L’art à l’époque du terrorisme (Éloge du sabotage)

III — Négativités terroristes et justesse de l’art

III.1 Négativités de la modernité

Miguel Egaña (U. Paris I, artiste) : Terrorisme et avant-garde : la question du musée

Hélène Merlin-Kajman (U. Paris 3) : La terreur transmise ou le partage traumatique

III.2 Terreurs et formes justes

Nathalie Roelens (U. de Luxembourg) : Le terrorisme esthétique comme antidote

Claude Perez (U. d’Aix) : « Une parole juste, juste une parole » — Sur quelques réponses littéraires au terrorisme

Franc Schuerewegen (U. Anvers et Nijmegen) : Du terrorisme considéré comme une maladie du langage

par Catherine Grall

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