Raison publique, n°21

Ce que politique veut dire


Date de parution : octobre 2017

Broché : 269 pages
Editeur : Les Editions Raison Publique (septembre 2017)
Collection : Raison publique
ISBN : 978-2-900337-00-4
ISSN : 2268-5944
Dimensions du produit : 21 x 1,5 x 15,5 cm
Prix : 14 euros

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Disponible à la vente sur Cairn

À partir de quel moment un événement, une situation sociale, une interaction ou une manifestation de la subjectivité, une conduite, un texte ou un style, une œuvre d’art, un discours, une image ou un dispositif matériel/technique, peuvent-ils être qualifiés de politiques ? Quelles sont les procédures sous-jacentes à cette qualification ? Quel type de rapport entre savant et objet du savoir cette qualification engage-t-elle ?

Abordé de manière réflexive, ce rapport revêt des allures de paradoxe : l’objet du savoir « politique » est souvent le sujet politique tout court, comme cela est le cas de toutes les résistances à la domination que philosophes, sociologues, anthropologues, historiens et littéraires cartographient dans la vie sociale. Celui qui résiste à un pouvoir, qui s’indigne, qui émet une revendication de justice, n’est-il pas le sujet, en dernière instance, du politique ? Par quels processus et par quelles procédures, peut-il faire l’objet d’un savoir ?

Telles sont les questions que s’efforce de prendre en charge ce nouveau dossier de Raison publique, en empruntant trois voies distinctes.

Une première voie consiste à identifier des nœuds problématiques sur la qualification du politique à l’intérieur des disciplines, et de proposer par-là des nouvelles problématiques interdisciplinaires, susceptibles d’apporter des éclairages inédits à des problèmes restés irrésolus. C’est la voie choisie par la philosophe Haud Gueguen, qui réfléchit aux méthodes comparées de la philosophie politique et de la philosophie sociale à partir de leur commune matrice aristotélicienne, afin de repenser sur de nouveaux frais l’opposition entre « le social » (et les pratiques qui y renvoient, du travail à l’organisation des communs) et « le politique » (et les pratiques qui y renvoient, de la prise de parole à l’exercice civique). C’est encore le cas du sociologue Federico Tarragoni qui interroge le nœud problématique posé par la question de la « démocratisation de la culture » en sociologie, en déplaçant l’analyse traditionnelle des inégalités vers des questionnements nouveaux issus de l’École de Francfort, autour de la définition de la « culture » à démocratiser et de la portée émancipatrice d’une telle démocratisation.

Une deuxième voie, plus inductive, consiste à choisir des cas historiques d’étude et à construire une problématisation interdisciplinaire du politique. Ainsi en est-il des assemblées grecques choisies par l’historienne Noémie Villacèque, où c’est la qualité d’un regard ouvert à l’hypothèse du collectif et de la pluralité démocratique qui constitue la quintessence du « tissu politique » de l’assemblée. Ainsi également du « cas Kafka », que le sociologue Michael Löwy construit en reliant de manière analogique la trajectoire de l’écrivain (sa proximité des cercles anarchistes pragois dans les années 1910-11) et la présence d’une « disposition politique » dans son œuvre, la Stimmung anti-autoritaire. Il en est de même du « cas Lacenaire » interrogé par l’historienne Anne-Emmanuelle Demartini : le retentissement exceptionnel que connut ce criminel en 1835-36, jusqu’aux surréalistes et aux situationnistes le siècle suivant, est sans doute lié à l’imputation de ses actes à une « rébellion contre la société et ses injustices ». Il s’agit dès lors de réfléchir au seuil, construit par l’observation et l’interprétation historiques, à partir duquel un crime de droit commun devient politique.

Une troisième voie, à mi-chemin entre les deux, consiste enfin à relire des problématiques disciplinaires à l’aide du politique comme idée régulatrice de l’enquête. Dans sa contribution sur la dimension démocratique du roman entre le XIXe siècle et aujourd’hui, Nelly Wolf montre comment le style, clé-de-voûte de l’analyse littéraire, peut être abordé sur de nouveaux frais à travers la perspective du politique. En agençant les points de vue littéraire et sociologique, elle relit la forme romanesque à l’aune du contrat imaginaire - libre, égalitaire et pluriel -, qu’elle institue dans la vie sociale. Contrat fictionnel et contrat de lecture font écho, ainsi, sous un mode analogique, au contrat politique qui régit nos sociétés démocratiques. Dans sa contribution sur l’iconoclasme au cours de la période 1830-1831, l’historien Emmanuel Fureix fait pivoter de la même manière l’histoire politique et ses problématiques fondatrices – l’appréhension des phénomènes révolutionnaires, des représentations de la souveraineté et des formes de la conflictualité – sur l’objet « iconoclasme », qui en révèle les points aveugles et les culs-de-sac. Afin de saisir le politique révolutionnaire en train de se faire, l’historien procède à une sorte d’inversion de perspective, en plaçant au premier rang ce qui relevait naguère du décor, et inversement. Aussi les pratiques de destruction des images deviennent-elles politiques par leur capacité à catalyser des événements et une parole collective conflictuelle.

Par-delà les disciplines, l’interrogation sur le politique conduit ainsi – le lecteur le voit aisément - à observer des individus, des signes, des images, des voix, des scènes, des collectifs qui deviennent politiques. C’est cette conversion, aux antipodes du découpage ontologique entre la politique comme classe d’objets et tout le reste, qui fait l’objet de ce dossier, et qui permet de donner du politique une définition rigoureusement processuelle. D’ailleurs, si le chercheur participe pleinement, par son regard compréhensif, de la gestation du conflit qu’il se propose d’étudier, il participe également des effets que ce conflit aura sur la vie sociale dans son ensemble. Effets peut-être imperceptibles, souvent souterrains faute de relais immédiats dans l’espace public, mais non moins significatifs : s’il est un domaine de la vie sociale où le chercheur produit des effets (conflictuels) c’est, sans doute aucune, dans l’étude du politique. Ceci ne suppose guère d’assimiler le chercheur du politique à un idéologue professionnel ou à un « prophète de la chaire », pour reprendre les deux épouvantails de Max Weber ; le principal effet politique d’une étude rigoureuse des conflits n’est rien d’autre (et ce n’est pas rien !) que la dénaturalisation de l’ordre social et la diffusion de l’idée de sa transformabilité. C’est par ce double effet que les études du politique contribuent à produire des rapports au temps spécifiques, rapports au temps que la « transformabilité » suppose (le possible, l’alternatif, l’utopique…). Comme le dit Luc Boltanski, le principal but d’une sociologie critique, et de toute science sociale critique, demeure de « rendre la réalité insupportable » et de travailler, dans la conscience des acteurs et dans l’espace public, l’hypothèse de sa transformabilité. C’est la petite pierre que les études interdisciplinaires du politique pourront apporter à l’entreprise, par définition inachevable, de refondation (critique) des sciences humaines et sociales : montrer que celles-ci n’ont pas intérêt à suivre l’hypothèse anthropologique générale d’un « ordre social immuable », mais plutôt celle de la contingence des constructions sociales, dans les sociétés du présent et du passé, d’ici et d’ailleurs. C’est cette contingence, qu’il faut réarticuler avec la persistance des structures de domination, qui ouvre toute société au conflit et, par-là, au changement.

Sommaire complet du numéro 21

CE QUE POLITIQUE VEUT DIRE

- Introduction, par Federico Tarragoni

- « Philosophie sociale et philosophie politique. Pour une réhabilitation des sources aristotéliciennes de la philosophie sociale contemporaine », par Haud Gueguen

- « Qu’est-ce qu’on démocratise exactement dans la "démocratisation de la culture" ? Éclairages francfortois », par Federico Tarragoni

- « "Voyez-vous cela, vous autres ?" À Athènes, le regard en public », par Noémie Villacèque

- « Kafka et l’anarchisme », par Michael Löwy

- « Lacenaire, aux frontières du crime politique (1835-1836) », par Anne-Emmanuelle Demartini

- « Roman et démocratie : contrat, fiction, diction », par Nelly Wolf

- « L’iconoclasme, un objet d’histoire politique ? Souveraineté et recharge révolutionnaire, 1830-1831 », par Emmanuel Fureix

GRAND ANGLE

- « Politique du deuil : entre reconnaissance et invisibilisation. Réfléchir avec Judith Butler sur le deuil public après les attentats du 13 novembre 2015 », par Marlène Jouan

VARIA

- « Une théorie politique et faillibiliste de la tolérance », par Laurent de Briey

- « Démocratie et consentement sexuels », par Bertrand Guillarme

- « Le roman selon Hans Blumenberg. Utopie d’une fiction du possible », par Sylvie Taussig

- « Philosophie /et/ Politique de la migration », par Etienne Tassin

CRITIQUES

- « La vie morale au miroir du gangster », par Jean-Baptiste Mathieu – à propos de : Sophie Djigo, L’Éthique du gangster au cinéma. Une enquête philosophique, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, coll. « Æsthetica », 2016, 184 pages.

- « Quel avenir pour l’État-providence ? Une leçon américaine », par Jean-Fabien Spitz – à propos de : Jefferson Cowie, The Great Exception and the Limits of American Politics, Princeton University Press, 2016, 276 pages.

- « L’épreuve du monde et l’unité du monde : Achille Mbembe, entre Carl Schmitt et Frantz Fanon », par Catherine Coquio – à propos de : Achille Mbembe, Politiques de l’inimitié, Paris, Éditions de la Découverte, 2016, 184 pages.

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