Méditations familiales

Une critique de Jean-Baptiste Mathieu

Thèmes : Famille | Maroc

Date de parution : 28 juin 2017

A propos de : Yasmine Chami
Mourir est un enchantement
Actes Sud Littérature
Domaine français
Mars, 2017 / 11,5 x 21,7 / 112 pages
ISBN 978-2-330-07558-3
prix indicatif : 13, 80€

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Sara est pédopsychiatre à Casablanca. Mère de deux garçons, Younès et Salim, elle est séparée de leur père. EllÀe est aussi, depuis peu, atteinte d’un cancer de l’utérus. Sara regarde d’anciennes – ou de moins anciennes – photos de famille, et se souvient, et s’interroge. Les souvenirs et les méditations de Sara sont la matière de Mourir est un enchantement, le second roman de Yasmine Chami [1]. Devant les yeux et dans la mémoire de Sara défilent quatre générations : les grands-parents – Fethi et Juliette du côté maternel, Kenza et Si Mohamed du côté paternel ; les parents, dont sa mère Nejma et son père Taïeb ; la génération des enfants, la sienne, celle de son frère Ghali, de son cousin Jad, de ses cousines Mya et Maria ; et la dernière en date, celle de ses fils [2]. Sans oublier un demi-siècle d’histoire du Maroc, et du Maghreb, depuis les indépendances – avec ses espoirs, ses évolutions, ses désillusions. Sans oublier non plus les relations de cet « Orient » avec l’Occident, et le regard de l’Occident sur cet « Orient ». D’une génération à l’autre, de la famille à l’Histoire, la remémoration de Sara révèle les interactions, les influences, les ruptures.

Sara a reçu la complexité en héritage. Fethi, son grand-père maternel, est né à Tlemcen, en Algérie. Engagé bien avant 1954 dans le combat pour l’indépendance de son pays, il a eu le coup de foudre pour une Française, Juliette, rencontrée lors de la visite médicale qui devait décider de son aptitude pour le service militaire – Juliette qui n’a pas trahi la ruse grâce à laquelle on a déclaré Fethi « inapte ». Mais en la choisissant, Fethi, féru de culture française et européenne, a scandalisé les siens, et d’abord Zaza, sa mère – jusqu’à ce que Juliette soit « passionnément acceptée par Zaza et ses filles subjuguées par la découverte d’une autre féminité, d’un autre rapport au monde des hommes, à ses lois et ses codes » (p. 47).

Il en est tout autrement du côté de ses grands-parents paternels, Si Mohamed et Kenza, « cousins issus de germains, élevés ensemble dans la même maison de ce quartier séculaire de Fès, où les plus anciennes familles arabes et andalouses avaient élu domicile, destinés l’un à l’autre depuis l’enfance » (p. 59) – Si Mohamed et Kenza, dont le mariage suscitait les questions de leur petite-fille Sara sur le rôle joué par l’amour dans leur union, et suscite les protestations des fils de Sara : « Ce n’est pas de l’amour, maman, ils n’avaient pas le choix ! Les pauvres… » (p. 60).

Fethi et sa culture européenne ont joué du côté de Fès, et notamment pour le père de Sara, un rôle analogue à celui qu’il a joué du côté de Tlemcen en épousant Juliette. De retour dans un Maroc tout juste indépendant après avoir étudié en France, Taïeb et d’autres jeunes gens comme lui ont trouvé en Fethi « un intermédiaire passionnant entre le monde de leurs familles ancrées dans un référentiel séculaire, et la modernité grisante dont ils avaient goûté l’excitation » (p. 79). Ils ont voulu que la monarchie transforme leur pays selon les leçons de leur propre trajectoire, ils ont travaillé, ils ont agi pour qu’advienne cette transformation.

Et ils ont connu la désillusion, le raidissement du pouvoir, son autoritarisme grandissant, le passage brutal de l’enthousiasme réformateur à la méfiance et à la crainte. La désillusion a pour nom Skhirat, le coup d’État avorté du 10 juillet 1971 [3] - Skhirat, ou la fête ensanglantée : « Plus tard, Sara entendra son père évoquer l’horreur des corps qui basculent dans la vaste piscine du palais de Skhirat, dont l’eau transparente s’est teintée de rouge sous les yeux incrédules des invités célébrant l’anniversaire du jeune monarque » (p. 17). C’est là l’autre héritage de Sarah, celui de la déception de ses parents, de la fête assombrie de leur jeunesse et de leurs espoirs, et dont l’ombre s’est étendue sur le visage et la conduite de sa mère Nejma : « Sara se souvient de Nejma révoltée par le ton des informations télévisées, tendue et triste, disparitions, enfermements, le basculement dans un régime politique de plomb est définitif, l’espoir déserte les cœurs ; Nejma refuse de sortir dans les soirées où continue à s’amuser la société casablancaise quelques mois après la répression des manifestations [4] » (p. 86) ; c’était inacceptable pour l’enfant « d’un amour fondé sur la transgression » (Ibid.). Sara a dû prendre sur elle cette déception, cette tristesse, ce refus de ceux qu’elle nomme pour son fils Salim « nos jeunes dieux » (p. 18) : ses parents, sa mère en particulier. Elle voit même dans la jeune fille à l’écoute « du cours de la vie intérieure de sa mère » la préfiguration de la pédopsychiatre qu’elle est devenue, investie dans « ce métier d’écoute et de réparation des enfants, qui la tient attentive à ce qui pleure en eux, ce qui menace de se briser, de se tordre… » (p. 95-96).

Au confluent de divers héritages, Sara l’est également des différents Maroc de sa vie d’adulte. Il y a celui, dont elle fait directement l’expérience, des transformations dans les rapports entre les sexes et les générations : alors qu’à la génération de ses parents « le corps des filles demeurait l’objet d’un sévère gardiennage » (p. 20), Sara la divorcée et ses semblables, « femmes seules dans un monde conçu par les hommes » (p. 82), en modifient l’ordonnance ; alors que la chambre parentale lui était, ainsi qu’à son frère, interdite, la sienne est ouverte à ses fils, « [la] proximité dissout l’autorité, au moins partiellement, au profit de l’intimité avec les enfants » (p. 81). Il y a également celui, qu’elle découvre lors de ses consultations, de « jeunes mères aux chevelures cachées, aux corps dissimulés dans de longues tuniques flottantes portées sur des pantalons si serrés que les genoux explosent dans les boursouflures de la chair comprimée lorsqu’elles s’assoient face à elle » (p. 96), et de leurs enfants – comme la petite Souad, qui rêve de vedettes moyen-orientales hyper sexualisées, « à l’opposé de l’idéologie religieuse obscure que les médias occidentaux dévoilent comme le référentiel unique de la représentation des femmes dans une partie du monde si mal connue d’eux » (p. 101). Un Maroc, Sara en a conscience, bien différent de celui qu’incarnaient ses grands-parents comme de celui dont rêvaient ses parents, mais comme ceux-ci fait d’aspects divers et contradictoires. Sara y joue pour ses jeunes patients, pour ses propres enfants, pour elle-même, le rôle autrefois joué par Fethi auprès de ses jeunes disciples, dans sa famille, et pour sa petite-fille : elle accompagne, elle explique, elle relie – elle s’y efforce, du moins. Comme ce grand-père qui fêtait Noël en famille en l’honneur de son épouse française et qui, sur la fin de sa vie, renoua avec le monde de sa mère et avec l’islam en accomplissant le pèlerinage de La Mecque, et « comme toujours, il a partagé avec les siens les conséquences de cette immersion spirituelle ; avec la même ferveur enfantine qu’il mettait à leur transmettre son amour des idées, sa peur de la mort, la fougue de ses jugements politiques, il a entrepris de les initier aux mystères de la révélation, aux tribulations du prophète, et à l’exégèse des textes par ses compagnons » (p. 40-41). N’agit-elle pas comme lui, Sara, lorsqu’elle tente d’expliquer à ses fils que le mariage programmé de leurs arrière-grands-parents Si Mohamed et Kenza ne fut pas synonyme de contrainte et de misère conjugale, ainsi que Lalla Kenza le lui avait elle-même expliqué autrefois ; lorsqu’elle tente de leur faire comprendre « la profondeur d’un amour où la chair et le désir ne sont presque rien face à l’entrelacs des généalogies, l’ancrage des souvenirs partagés dans la vaste maison familiale » (p. 60-61) ? Sara que touche le spectacle de ses fils rivalisant pour donner leur version d’un souvenir d’enfance, amorçant ainsi l’élaboration de leur propre histoire, de leur propre mémoire – et reprenant, relançant la propre quête de leur mère.

Ce qui rend celle-ci particulièrement touchante et stimulante pour le lecteur, c’est le choix fait par Yasmine Chami d’une narration non chronologique, d’une organisation par séquences de quelques pages, d’une écriture à la fois descriptive et réflexive, allusive aussi. Nous suivons ainsi Sara dans son entreprise de remémoration, de compréhension et de ravaudage de l’histoire familiale, nous sommes en quelque sorte invités à la seconder dans cette entreprise – et, pourquoi pas, à la prolonger, comme ses fils, mais pour notre propre vie.

Comme sur la dernière photographie qu’elle regarde, Sara se souvenant réunit les siens, les vivants et les morts, alors qu’elle-même aura peut-être bientôt disparu. Et c’est ainsi, sans doute, que « mourir est un enchantement ».

Une critique de Jean-Baptiste Mathieu

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Pour citer cet article :

Notes

[1] Son premier roman, Cérémonie, est paru chez Actes Sud en 1999. Actes Sud l’a repris dans sa collection de poche, « Babel », en 2002.

[2] La dédicace du roman est ainsi formulée : « pour mes fils / pour mes parents / en hommage à mes grands-parents ».

[3] Pour un aperçu historique de la période évoquée dans le roman, je renvoie à Daniel Rivet, Histoire du Maroc, Paris, Fayard, 2012.

[4] Allusion aux « émeutes du pain » dans les années 80 – voir, sur ce point, Daniel Rivet, Histoire du Maroc, op. cit.

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