L’immigration en débat : le point de vue de François Héran

mercredi 28 juin 2017, par Jean-Baptiste Mathieu

Thèmes : Immigration

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À propos de : François Héran, Avec l’immigration. Mesurer, débattre, agir, Paris, La Découverte, 2017.

« Plus que jamais, dans la plupart des pays européens comme aux États-Unis, le débat public se focalise sur la place de l’immigration dans la société. Non pas toute l’immigration ni même l’immigration « visible », mais, dans le cas de la France, celle qui vient du Maghreb, du Proche-Orient ou du Moyen-Orient, de l’Afrique subsaharienne ou de la corne de l’Afrique, en majorité musulmane et souvent jugée, pour cette raison, trop éloignée de nous culturellement » : ainsi s’ouvre Avec l’immigration, écrit par le démographe François Héran, qui fut notamment directeur de l’Institut national d’études démographiques (Ined) de 1999 à 2009. Dans cet essai, il propose une analyse rigoureuse et, quand il le faut, vigoureuse, du débat français sur l’immigration, ainsi que des politiques migratoires de nos différents gouvernements depuis 2002, et l’arrivée à la tête du ministère de l’Intérieur d’un certain Nicolas Sarkozy. La conviction qui guide ses analyses est que ce débat et ces politiques sont fondamentalement viciés par une approche en termes de « pour ou contre » de l’immigration, alors que cette approche n’a, selon lui, « pas plus de sens […] que de se prononcer pour ou contre le vieillissement, pour ou contre les lames de fond qui transforment nos vies. […] Dans le monde où nous vivons, en effet, l’immigration est une réalité durable et banale, au même titre que l’accélération des échanges ou le développement de l’informatique » (Avec l’immigration, p. 27). D’où le choix, au titre de son livre, en lieu et place de « pour » et de « contre », d’une troisième préposition : avec. Ce choix n’implique nullement que François Héran tienne pour injustifié, voire injustifiable, tout questionnement sur l’immigration. Il juge au contraire que « les questions ne manquent pas : conditions d’entrée des migrants, contrôles nécessaires, organisation de l’accueil, formes d’intégration, répartition territoriale des immigrés, apprentissage des droits et des devoirs, lutte contre les discriminations, etc. » (p. 28). Mais poser ces questions n’a de sens que si l’on accepte qu’il y ait, qu’il y aura de l’immigration – et, pour certaines d’entre elles, qu’il est illusoire d’exiger, dès maintenant, la liberté pour chacun de circuler sans restriction de par le monde.

L’intérêt du livre de François Héran est donc de rectifier, par le recours aux données de la recherche démographique, les simplifications, les erreurs et les outrances véhiculées par le discours essayistique et politique sur l’immigration – et de nous donner ainsi une vue plus juste de ce qu’elle est. Mais il est également de nous inviter à une réflexion critique sur l’état du débat public et de l’action politique dans la France d’aujourd’hui. François Héran consacre en effet une bonne partie de son ouvrage à la question des rapports entre le chercheur et le politique, au rôle de la recherche dans la cité, au fonctionnement rhétorique des discours sur l’immigration, aux raisonnements qui s’y déploient. Ce faisant, il esquisse, il me semble, un diagnostic des maux dont il arrive que le débat public et l’action politique soient affectés – si l’on veut bien considérer que par sa prégnance et sa virulence, le débat sur l’immigration est particulièrement à même de les exemplifier.

Parmi les chiffres que rappellent François Héran, il en est notamment deux qui font bien ressortir les impasses des politiques migratoires récentes, et le caractère fantasmatique des discours sur l’invasion migratoire et la lutte impitoyable qu’il faudrait engager contre elle. Le premier, c’est celui des entrées légales d’étrangers hors Union Européenne entre 2002 et aujourd’hui : environ 200 000 personnes chaque année, sur l’ensemble de la période. La remarquable stabilité de ce chiffre s’observe également pour « les motifs d’entrée […] : mariages mixtes, regroupement familial, études à l’étranger, loin devant la migration de travail qualifié et l’octroi du statut de réfugié » (p. 7). Ce chiffre et sa composition n’ont guère été affectés par les quatre lois sur l’immigration portées par Nicolas Sarkozy entre 2006 et 2011 – la première lorsqu’il était à nouveau ministre de l’Intérieur, les trois suivantes lorsqu’il était président de la République –, et par son ambition de réduire l’immigration familiale, qualifiée de « subie », au profit d’une immigration de travail « choisie ». À la difficulté de réduire une immigration de droit sans en venir à renier notre droit s’ajoutait selon François Héran l’ignorance d’un fait historique : le découplage, depuis qu’ « au milieu des années 1970, […] la France, à l’instar de l’Allemagne, décida de suspendre l’immigration directe des travailleurs » (p. 60), entre l’immigration et la situation économique. L’échec de la politique de Nicolas Sarkozy est, selon François Héran, celui d’un volontarisme politique insoucieux des faits – un travers qui n’est pas exclusivement le sien : « l’immigration fait partie de ces réalités humaines complexes qu’on ne saurait maîtriser par la seule magie du verbe ou du décret » (p. 63).

Le second chiffre est celui de la proportion d’immigrés et d’enfants d’immigrés au sein de la population vivant sur le territoire français. Les immigrés, c’est-à-dire « les personnes nées étrangères à l’étranger et venues s’installer pour une durée légale d’au moins un an, qu’elles aient ou non acquis la nationalité française par la suite  » [1] (p. 16), représentent environ 10 % de cette population. Les enfants d’immigrés, c’est-à-dire « les personnes nées en France de deux parents immigrés ou d’un seul  » (Ibid.) représentent environ 12 % de cette même population. Autrement dit, entre un cinquième et un quart de la population de la France est issu de l’immigration. De ce chiffre, François Héran tire deux conclusions : que, décidément, aborder le sujet de l’immigration en termes de « pour ou contre », de « contre » surtout, n’a guère de sens quand une telle proportion de la population provient de ladite immigration ; que parler en termes généraux d’un échec de l’intégration n’en a guère plus, et pour la même raison : « dès lors qu’on atteint de telles proportions, il devient absurde de soutenir qu’un quart ou même un huitième [la part de la population d’« origine musulmane »] de la population vivant en France, française dans sa grande majorité, ne serait pas intégrée » (p. 20).

On touche ici à la question des raisonnements, des manières de raisonner mis en œuvre dans le débat sur l’immigration et dans la définition et la justification des politiques migratoires. S’agissant de la problématique de l’intégration – ou, dans une version plus « musclée », de l’assimilation –, François Héran relève que Nicolas Sarkozy, dans le livre programmatique qu’il a publié en 2016, « parle crûment d’« imposer l’assimilation » aux nouveaux entrants. L’assimilation ne serait pas seulement un critère de naturalisation (ce que la loi prévoit d’ores et déjà), « elle doit être une condition à tout séjour de longue durée » » (p. 299). Il relève également « la référence de plus en plus fréquente à l’impératif de l’intégration comme critère préalable du regroupement familial » (p. 43). Il montre ensuite l’inconsistance logique de ces propositions, qui conditionnent la possibilité d’entrer sur le territoire français et d’y résider au fait d’être déjà intégré / assimilé, c’est-à-dire d’avoir fait hors de France l’expérience qu’on ne peut faire...qu’en France : « l’intégration, par définition, est un processus qui demande du temps et qui s’effectue sur place » (Ibid.). Au-delà de cette application – salubre – de la logique au discours sur l’immigration, François Héran, qui réfute l’existence d’un « modèle d’assimilation » français que l’on aurait progressivement abandonné, met l’accent sur la dimension temporelle du processus d’intégration. Il propose même une interprétation du droit de la nationalité comme n’étant ni du sol ni du sang, mais « du temps » (p. 303) : « Droit du sang ? Par lui-même, le sang n’est rien. Ce qui compte, c’est la continuité de la transmission d’une génération à l’autre : enfant de Français, vous êtes présumé réunir les conditions minimales d’un attachement au pays. Droit du sol ? Il est mal nommé, lui aussi, car ce n’est pas le sol qui agit, c’est le temps qu’on y passe, c’est-à-dire une durée suffisante de socialisation en France » (p. 304-305). Quant à cette socialisation, elle peut prendre des formes diverses, et n’a pas à se résumer à la seule assimilation. François Héran note cum grano salis que les immigrés portugais conservent souvent des liens solides avec leur pays et leur culture d’origine, sans être pour autant soupçonnés de porter atteinte à l’unité de la nation...

Autre exemple de proposition politique fondée sur un raisonnement défaillant – mais qui présente toutes les apparences du bon sens : celle qui consiste à faire dépendre l’immigration des « capacités d’accueil » de la France. François Fillon l’a formulée dans son programme présidentiel : « il envisage […] d’« inscrire dans la Constitution que l’immigration dépend de la capacité d’accueil et d’intégration de la France ». Fort de ce principe, le Parlement voterait chaque année des « quotas » de migrants » (p. 80). François Héran baptise le raisonnement sur lequel se fonde cette proposition le « sophisme du gâteau fixe » (Ibid.), lequel revient à considérer que les « accueillis » se contenteraient de prendre une part des ressources disponibles (sous-entendu : pour les accueillants), sans contribuer à l’accroissement de ces ressources – et c’est sur ce point que le bât blesse. Il remarque que François Fillon – et, plus généralement, une large partie de la droite – met en œuvre à propos de l’immigration le type de raisonnement qu’il reproche à la gauche de tenir à propos du partage du travail... et suggère qu’une proposition comme celle du candidat des républicains a pour raison profonde la volonté de réduire une immigration jugée culturellement indésirable. Le bon sens (pseudo)économique serait ici le cache-sexe d’une certaine idée de la France.

Le débat sur l’immigration et ses outrances se nourrissent également de l’idée que certaines données seraient dissimulées, voire empêchées d’être produites – dans l’intention, bien sûr, de minimiser le phénomène et ses ravages. En énumérant les progrès accomplis par la statistique publique depuis plus de vingt ans, François Héran montre que ces reproches sont infondés. Ce passage en revue des données qui n’existeraient pas et qui existent bel et bien l’amène à prendre position sur la question lancinante des statistiques ethniques, et sur le « tabou » dont elle serait l’objet – par exemple selon François Fillon : « Si on veut vraiment piloter la politique d’immigration comme je le préconise, […] il faut avoir la possibilité de savoir qui on accueille, ce que ces personnes deviennent, comment elles s’intègrent. Pour cela, il faut des statistiques « ethniques ». C’est un tabou qu’il faut faire sauter » (citation, p. 173, du Journal du dimanche du 20 septembre 2015). Ce tabou est une chimère. Il existe des données sur des sujets aussi sensibles que les « affiliations religieuses des immigrés » ou la « présence des immigrés ou des enfants d’immigrés dans la population carcérale » (p. 170). Si le principe général du droit est l’interdiction « de traiter des données individuelles risquant de faire apparaître une série d’appartenances ou d’orientations » (p. 171), il est également prévu dix possibilités de dérogation à cette interdiction, permettant de produire les statistiques les plus diverses – à condition de s’emparer des possibilités offertes par le droit, et de s’en emparer régulièrement. Selon François Héran, c’est en cela que réside le « défi » à relever pour la recherche.

En cela, et dans un effort de communication accrue des données de la recherche par les chercheurs eux-mêmes, pour lutter contre « une certaine inertie des médias » (p. 167), contre la manipulation des chiffres, en toute (mé)connaissance de cause, par les politiques, les éditorialistes, les essayistes, contre la tendance à réduire le réel à ce que l’on peut (mal) voir dans son environnement immédiat. Autant que sur la communication des chiffres, François Héran met l’accent sur la nécessité d’acquérir, pour chacun d’entre nous, une « culture statistique » (p. 181). Il montre ainsi que la connaissance des « chiffres absolus » n’est rien sans « le sens des proportions » : « 24 000 réfugiés à accueillir sur deux ans (annonce officielle du président Hollande en septembre 2015), c’est un accroissement annuel de la population de 0, 02 % (1 sur 5000), ce qui revient à accueillir 2 spectateurs dans un stade de 10 000 personnes » (p. 168). Il rappelle également que le travail du statisticien ne se limite pas au dénombrement, mais qu’il concerne également les causes des phénomènes dénombrés, que le raisonnement qu’il applique à l’étude de ces causes est un raisonnement probabiliste, interdisant toute inférence simple d’une caractéristique à un comportement. Bien comprises, et bien utilisées, les données statistiques, selon François Héran, ne sont pas tant des instruments du pouvoir que d’une meilleure appréhension de la réalité et d’une meilleure évaluation des discours et des décisions politiques, voire d’un rappel à nos obligations morales, comme lorsque la comptabilité par les Nations-Unies des migrants morts en Méditerranée révèle une conséquence pour le moins embarrassante de la fermeture des frontières de l’Europe. Pour caractériser la statistique, François Héran a cette superbe formule : « elle étend notre regard » (p. 181).

Cette extension du regard, on aura compris que François Héran ne la voit guère à l’œuvre dans les interventions politiques, les essais, les éditoriaux, les blogs et les commentaires de blogs consacrés à l’immigration – et qui constituent le discours sur l’immigration. Aussi en appelle-t-il, à l’égard de ce discours, à « [l’adoption d’] une attitude réflexive vis-à-vis des procédés argumentaires utilisés, de manière à ne pas s’y laisser prendre » (p. 246) – autrement dit, au développement de ce qu’on pourrait appeler une « conscience rhétorique », auquel il apporte sa contribution dans l’avant-dernière partie de son ouvrage. On y croise quelques figures très familières de l’outrance : reductio ad Hitlerum / ad Stalinum, argument de la « pente fatale », « jugement de folie ». François Héran juge ce dernier particulièrement nocif en ce qu’il adresse une fin de non-recevoir au débat démocratique, dont « l’éthique minimale » est que « tous les protagonistes sont dignes d’y participer, de l’extrême-droite à l’extrême-gauche » (p. 269). La nocivité pour le débat du « jugement de folie » n’a d’égale que celle de « l’argument du bon sens », sous ses deux espèces : « l’invocation de la « rue » comme source d’information irrécusable, et la référence au sondage pour tenter de coller à la vox populi  » (p. 270). Le problème que pose ainsi « l’argument du bon sens », c’est qu’il ignore l’importance de la délibération, qui permet à chacun d’élaborer son opinion dans la confrontation avec les opinions d’autrui – et qui, pour ce faire, demande du temps (comme l’intégration...).

Au discours actuel sur l’immigration, François Héran, on l’aura compris, appelle de ses vœux la substitution d’un autre discours, appuyé sur des faits, sensible à la complexité du réel, préférant les armes de la logique à celles de l’outrance rhétorique. Il critique, dans le débat public comme dans l’action politique, la tendance à la valorisation de l’immédiateté : de la connaissance du réel par le simple regard, de la mesure de l’opinion, de la réaction politique à cette mesure.

Mais, et son livre en témoigne, en aucun cas il n’en appelle à un discours aseptisé. Convaincu qu’il est des droits dont la défense est consubstantielle à l’identité démocratique de la France, et que certaines positions défendues à droite et à l’extrême-droite – sur le regroupement familial, sur les réfugiés – font fi de ces droits, François Héran ne s’interdit pas d’user de l’ironie contre ces positions. Il laisse également sourdre son indignation contre l’insensibilité revendiquée et théorisée comme politique par une certaine droite devant les images de migrants morts en Méditerranée : « Vous pensiez que l’exilé fuyait les horreurs de la guerre ou les persécutions des dictatures ? Détrompez-vous, il porte un double risque d’invasion, celui du migrant qui convoite les ressources des natifs, celui de la morale qui menace de supplanter la politique. À l’horizon de ce raisonnement se dresse l’idée d’une politique qui ne s’embarrasse plus de morale (ou juste ce qu’il faut) et le rêve d’une identité nationale qui ne s’encombre plus d’étrangers (ou de ceux-là seuls qui nous sont les moins étrangers) » (p. 309-310).

Avec l’immigration est un livre salubre.

par Jean-Baptiste Mathieu

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Pour citer cet article :

Notes

[1] François Héran reprend ici une « définition internationale de l’immigration, édictée par la division de la population des Nations-Unies sur le modèle américain du foreign born  », et « appliquée par tous les organismes de statistiques nationaux et internationaux (en France, depuis 1990) » (p. 16).

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