Qu’est-ce qu’une nation juste, une entreprise juste, un monde juste ?

mardi 8 décembre 2009, par Philippe Van Parijs

Thèmes : Justice sociale

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Référence : Ce texte est basé sur une conférence organisée par la Fédération des Alumni de l'Université catholique de Louvain à l'Aula Magna de Louvain-la-Neuve le jeudi 13 décembre 2001 à l'occasion de l'attribution à Philippe Van Parijs du Prix Francqui 2001. Des versions modifiées en ont été publiées dans Ethique et Marché (F. Mertz ed.), Paris: L'Harmattan, 2004, et dans De l'Europe-Monde à l'Europe dans le Monde (K. Pomian ed.), Bruxelles : Larcier et De Boeck, 2004. Repris avec l'aimable autorisation de l'auteur.

Peut-on transposer au niveau d’une organisation, privée ou publique, les critères de justice d’une nation pour définir ce qu’est une "entreprise juste" ? Peut-on extrapoler ces critères à l’échelle planétaire pour répondre à la question de savoir ce qu’est un "monde juste" ?

Trois bémols : frein démographique, concentration des cerveaux, concurrence des États

Liberté de mouvement pour tous et pas seulement pour les citoyens privilégiés des forteresses ? Très bien, mais tant que certaines parties du monde n’ont pas définitivement accompli leur transition démographique, cela signifie ouvrir la possibilité pour ces pays de déverser leurs surplus démographique sur la Terre entière, et par conséquent une déresponsabilisation des gouvernements en matière démographique, ou du moins une moindre incitation, dans le chef de ceux qui en détiennent au moins formellement les moyens, à freiner rapidement leur croissance démographique nationale, et dès lors mondiale. Or le maximin qu’exige la justice mondiale est un maximin soutenable, qu’une croissance démographique débridée peut aisément compromettre. Le mouvement des personnes ne pourra donc être universellement libéré que quand la transition démographique - c’est-à-dire l’ajustement à la baisse du taux de natalité à l’allongement de l’espérance de vie - se sera elle-même universalisée et ne présentera plus de risque sérieux de se défaire.

Le mouvement du capital du Nord vers le Sud (lui-même fortement encouragé par la possibilité pour le Sud de vendre ou Nord) ne produit bien entendu pas uniformément des effets positifs. Il importe de l’encadrer par des normes, par une législation qui empêche le capital du Nord en quête de profits rapides de porter gravement atteinte à la santé et à l’environnement des populations locales. Mais globalement, il est raisonnable de concéder aux partisans du libre mouvement des capitaux et des marchandises que la tendance du capital à aller là où le travail est moins cher va conduire, non pas nécessairement à réduire les inégalités entre nations, mais en tout cas à rendre durablement moins pauvres ceux des pays les plus pauvres qui seront parvenus à domestiquer leurs conflits ethniques, à marginaliser leur corruption. La mondialisation, l’abolition des obstacles à la libre circulation des biens et du capital, revient, dans cette perspective, à libérer une tendance « égalisatrice » inhérente au capitalisme.

Mais attention, cette tendance peut être spontanément contrariée, ralentie, voire renversée, par une tendance en sens contraire dont on a de bonnes raisons de penser que, dans une économie basée sur la connaissance, elle aura tendance à peser de plus en plus lourd. Une part de ce qui sous-tend cette tendance contraire peut s’analyser en termes d’externalités d’agglomération, c’est-à-dire en gros le fait que la productivité d’un facteur de production gagne, au lieu de perdre, à être géographiquement concentré. Pour illustrer le phénomène par un exemple extrême, mais symbolique de la nouvelle économie : la productivité de concepteurs de logiciels informatiques profite de la possibilité d’interagir étroitement avec d’autres personnes dont la compétence est directement complémentaire de la leur, et le capital humain qu’ils représentent, au lieu d’essaimer sur la planète, aura plutôt tendance à s’agglomérer là où il est déjà bien présent. Il est difficile d’estimer l’importance de ces externalités d’agglomération et encore plus de prédire leur croissance future. Mais il est clair que plus elles sont importantes, moins on peut tabler sur une tendance spontanée, par la seule vertu de la recherche du profit, à l’égalisation de la richesse par tête des nations. Plus généralement, à travers le déplacement sélectif de capital humain, on risque au contraire d’assister à un appauvrissement des nations pauvres par exode de leur capital humain vers les pays riches, un authentique pillage de la matière grise des pays pauvres autrement massif et dévastateur que l’exploitation de leurs matières premières, notamment parce qu’il prive les Etats des pays les plus pauvres d’une part importante des compétences et volontés indispensables pour créer les conditions politiques et administratives pour pouvoir bénéficier du potentiel de la mondialisation.

Notons en passant que ce risque est d’autant plus grand que l’anglais se répand inexorablement, irréversiblement comme lingua franca mondiale, ce qui rend les travailleurs hautement qualifié et leurs familles de plus en plus mobiles, et en particulier plus en plus susceptibles d’aller acquérir une formation complémentaire et travailler dans les pays de langue anglaise. Ce phénomène commence à être révélé par de nombreux indicateurs statistiques, par exemple le fait que pour 9.000 étudiants britanniques qui viennent étudier chaque année dans les pays de la partie continentale de l’Union européenne 90.000 étudiants de ces pays vont étudier au Royaume Uni, ou le fait qu’un tiers des médecins britanniques ne sont pas nés en Grande-Bretagne ou encore le fait que 3 à 400.000 informaticiens indiens formés en Inde travaillent aujourd’hui aux États-Unis. (Cet argument est développé dans Van Parijs 2000. Voir aussi de Swaan 2001 et OECD 2002.)

Quant au troisième élément, le plus ravageur, j’y ai déjà fait allusion au moment de passer de la justice nationale à la justice mondiale. Supposons que le premier problème ne se pose pas : la démographie mondiale s’est calmée, et la libre circulation n’alimente pas une surpopulation qui serait fatale à un maximin soutenable. Supposons aussi que le deuxième problème ne se pose pas et que les effets du mouvement de capital du Nord vers le Sud ne sont pas (sur)compensés par l’hémorragie de capital humain du Sud vers le Nord. Si l’on pouvait supposer cela, on pourrait aussi supposer que la situation matérielle moyenne des citoyens des nations les plus pauvres est durablement améliorée par les effets de la mondialisation. Mais cela ne suffirait pas encore du point de vue de la justice mondiale comme maximin soutenable. Pourquoi ?

Parce que le maximin qui définit la justice mondiale est un maximin soutenable des personnes, non des nations. Or la mobilité transnationale généralisée qui, sous les hypothèses favorables que je viens de faire, entraîne une amélioration durable de la situation des nations les plus défavorisés, érode en même temps la capacité de chaque nation à assurer une répartition favorable aux plus défavorisés de ses citoyens. C’est le fait même que la consommation, le capital, les qualifications puissent bouger plus facilement que jamais auparavant qui limite en même temps l’aptitude de chaque nation à ponctionner sa propre richesse pour s’assurer que tous aient accès à l’éducation, aux soins de santé et à un niveau de vie décent. Car dès qu’on le ponctionne sensiblement plus qu’ailleurs le capital est attiré par cet ailleurs. Et à mesure que les obstacles administratifs et linguistiques se réduisent, le capital humain fait désormais de même. Les Etats n’ont dès lors guère d’autre option que de se livrer à une concurrence fiscale et sociale à la baisse, avec un impact désastreux, dans chacun d’eux, sur la situation des plus défavorisés d’aujourd’hui et de demain. Que faire dans ce contexte inédit qui à la fois améliore la situation économique moyenne dans les pays les plus pauvres et débilite l’ensemble des États ? Faut-il nous résigner à la trajectoire ainsi esquissée ? Faut-il nous réconcilier même avec cette marche de l’histoire en nous disant qu’après tout la justice n’exige pas plus que la maximisation du minimum possible, et si le plus grand minimum possible se met à diminuer, non seulement la sagesse, mais la justice aussi réside dans la résignation ? Pas du tout. Ni la sagesse ni la justice ne justifient la résignation, parce que le champ de ce possible peut-être sensiblement modifié par la mise en œuvre vigoureuse, résolue, de deux stratégies qui sont, dans une certaine mesure, en tension l’une avec l’autre, mais n’en doivent pas moins être menées de concert.

par Philippe Van Parijs

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