Qu’est-ce qu’une nation juste, une entreprise juste, un monde juste ?

mardi 8 décembre 2009, par Philippe Van Parijs

Thèmes : Justice sociale

Version imprimable fontsizeup fontsizedown
Référence : Ce texte est basé sur une conférence organisée par la Fédération des Alumni de l'Université catholique de Louvain à l'Aula Magna de Louvain-la-Neuve le jeudi 13 décembre 2001 à l'occasion de l'attribution à Philippe Van Parijs du Prix Francqui 2001. Des versions modifiées en ont été publiées dans Ethique et Marché (F. Mertz ed.), Paris: L'Harmattan, 2004, et dans De l'Europe-Monde à l'Europe dans le Monde (K. Pomian ed.), Bruxelles : Larcier et De Boeck, 2004. Repris avec l'aimable autorisation de l'auteur.

Peut-on transposer au niveau d’une organisation, privée ou publique, les critères de justice d’une nation pour définir ce qu’est une "entreprise juste" ? Peut-on extrapoler ces critères à l’échelle planétaire pour répondre à la question de savoir ce qu’est un "monde juste" ?

La justice comme respect des engagements et cohérence avec les finalités

Dans l’interprétation proposée jusqu’ici de ce qu’est une entreprise juste, une référence essentielle est faite aux lois (effectives ou virtuelles) d’une société juste. Mais n’y a-t-il cependant pas des cas où l’on parle volontiers de comportement juste ou injuste d’une entreprise ou de ses responsables, sans qu’il puisse s’agir du respect ou de la violation des termes d’une loi ? La justice ou l’injustice ne peut-elle pas parfois consister à respecter ou violer les termes explicites d’un contrat auquel on a librement consenti ou les attentes tacites légitimes des travailleurs, clients, fournisseurs, etc. ? N’y a-t-il pas ici une notion distincte d’entreprise juste comme une entreprise qui honore ses engagements, une entreprise injuste étant une entreprise qui transgresse le principe “Pacta sunt servanda” ? Pas vraiment : il s’agit ici d’un cas particulier de respect des lois justes ou de ce que seraient des lois justes, parce qu’une société juste, une société se conformant au maximin, a de bonnes raisons d’exiger le respect des engagements, qu’ils soient contractuels ou non.

Quid alors de l’attribution inégale de promotions, de sanctions, d’avantages ou de désavantages en nature, de congés ou de sollicitations supplémentaires, de faveurs ou de défaveurs diverses. Intuitivement, il paraît fondé de qualifier une telle attribution d’injuste si elle se fait soit de manière arbitraire, capricieuse, incohérente, soit selon une cohérence qui ne peut se justifier par la finalité de l’entreprise, ni directement en rapport avec les exigences fonctionnelles des tâches de chacun, ni indirectement en termes d’incitants. Une entreprise juste, par contraste, serait une entreprise dont les responsables distribuent inégalement des avantages dans la mesure où cela sert la finalité légitime de l’organisation, en l’occurrence, par exemple, satisfaire au mieux la demande en gaspillant le moins de ressources possible. L’injustice est alors à la fois directement un gaspillage du point de vue de cette finalité, et indirectement une manière de desservir cette finalité en créant des conflits, des ressentiments, que des décisions, des politiques impartiales peuvent éviter. Mais ici aussi, si la justice exige ici indiscutablement plus que le simple respect des lois d’une société juste, elle n’en est pas moins dépendante de la définition de ce qu’est une société juste, seule à même de déterminer ce qui constitue une finalité légitime pour une organisation particulière. Bref, si une entreprise juste ne peut être définie par des principes qui seraient le simple décalque de ceux qui définissent une société juste, elle ne peut être définie non plus sans une référence essentielle à ce qui constitue une société juste, puisqu’une entreprise juste est une entreprise qui se conforme à des lois justes (ou à ce que seraient les lois si elles étaient justes), ou encore une entreprise qui n’opère entre ses membres que des distinctions qui se justifient par la fonction qui lui est dévolue dans le cadre d’une nation juste. Mais à l’ère de la mondialisation, cette référence à la nation juste pour penser l’entreprise juste n’a-t-elle pas surannée. C’est vrai, et je passe dès lors sans plus attendre à ma troisième et dernière question : qu’est-ce qu’un monde juste ?

III. Qu’est-ce qu’un monde juste ??

Justice mondiale et mondialisation : fabuleuse alliance ?

Comment donc faut-il concevoir cette justice macrocosmique ? S’agit-il d’une relation entre les membres individuels de l’espèce humaine, ou bien plutôt entre des nations, des peuples, des communautés qui seraient en quelque sorte les équivalents au niveau mondial de ce que sont les citoyens au niveau national ?

Parmi ceux qui comme moi adoptent une perspective libérale-égalitaire, la réponse n’est pas univoque. Ainsi, au contraire de la plupart de ceux qui adoptent une telle perspective (par exemple Beitz 1979, Sen 1999, Barry 2001), John Rawls (1993, 1999), père fondateur de l’expression contemporaine de cette tradition, a opté nettement, dans des écrit des années 90, pour la deuxième interprétation. Si pour ma part la première interprétation m’a d’emblée paru plus attrayante, c’est sans doute avant tout parce qu’en tant que citoyen de l’Union européenne et plus encore en tant que Belge, je ne peux qu’être intensément conscient du caractère historiquement contingent et institutionnellement malléable de ce qu’on appelle "peuple" ou "nation". Je reviendrai en terminant à ce qui peut être dit pour défendre une conception de la justice mondiale comme justice entre peuples. Mais explorons d’abord ce qu’implique ou impliquerait la simple extension à l’humanité entière de la conception libérale-égalitaire de la justice entre citoyens d’une nation brossée plus haut, le maximin soutenable des possibilités. Un regard même furtif sur l’état de la planète suggère que nous sommes bien loin du compte.

Prenez par exemple la liberté de mouvement, instrument par excellence et sans doute condition sine qua non d’une égalisation substantielle des possibilités. Si, à l’échelle des nations, nous en sommes proches, à l’échelle du monde, en revanche, nous en sommes manifestement très éloignés. Certains, dont nous sommes, peuvent circuler et s’installer pratiquement sans entrave sur la planète entière, mais la majorité de la population du monde est de facto rivée, confinée à son territoire national comme les serfs du moyen âge l’étaient à leur terre. Et ceux qui ont l’outrecuidance de franchir les frontières que l’"Ancien Régime" planétaire leur assigne se retrouvent dans bien des cas pitoyablement incarcérés ou impitoyablement refoulés.

Jointe à cette lourde entrave au libre mouvement, la vertigineuse inégalité de richesse entre les pays du monde conduit à ce que, dans le monde qui est aujourd’hui le nôtre, la citoyenneté, l’appartenance à différentes nations, soit un facteur d’inégalité de bien-être, d’inégalité de possibilités, sans doute bien plus puissant que l’héritage matériel, le sexe, la race, voire même les talents, du fait que c’est cette citoyenneté qui détermine l’accès à des marchés de l’emploi distincts, à des possibilités distinctes de formation, à des systèmes très inégaux de droits sociaux.

Qu’exige la justice mondiale ? La description très sommaire de la situation présente que je viens de faire suggère immédiatement une double réponse. Premièrement, ouvrez-les cages. Donnez à chaque citoyen du monde la liberté de mouvement qui est aujourd’hui le privilège de ses aristocrates. En même temps et notamment pour éviter la cohue totale, encouragez le capital a aller trouver au plus vite le travail, au lieu de laisser le travail se ruer vers le capital. En d’autres termes, encouragez la migration de capital du Nord vers dans le Sud, encouragez les délocalisations (ne nous voilons pas la face) et pour cela, bien entendu, commencez par ouvrir les marchés du Nord à tous les produits du Sud. Car c’est cette ouverture qui permettra au Sud à la fois de constituer ses propres surplus qu’elle pourra réinvestir et d’aguicher les investisseurs du Nord. En d’autres termes encore, pour réaliser la justice mondiale et permettre dans des délais pas trop lointains la libre circulation pour tous, jouons sans pudeur la carte de la mondialisation du commerce et de l’investissement, qui aboutit à transférer du Nord vers le Sud des ressources autrement gigantesques que les menues oboles de l’aide au développement des pays riches. Aux pays pauvres il ne s’agit dès lors plus de dire : "Montrez-nous les yeux éplorés de vos enfants et tendez la main pour notre généreuse aumône". Il s’agit bien plutôt de leur dire : "Aide-toi et la mondialisation t’aidera ! Réglez vos conflits ethniques. Faites régner l’état de droit. Traquez la corruption. Faites fonctionner vos écoles, et l’odeur du profit conduira à votre porte les capitalistes de la Terre entière." Dans cette perspective, ce n’est donc pas seulement au nom de l’efficience économique globale mais aussi au nom de la justice mondiale qu’il s’agit de prohiber universellement le protectionnisme explicite ou implicite souvent réclamé de concert par des capitalistes et des travailleurs des pays riches. C’est au nom de la justice mondiale qu’il s’agit d’imposer la discipline libre-échangiste de la non-discrimination. Pour réaliser la justice mondiale comme maximin soutenable des possibilités pour tous les citoyens du monde, il suffirait donc de laisser faire la mondialisation, de la désenchaîner, de laisser libre cours à cette mobilité des personnes, des marchandises, du capital, qui permettra l’égalisation des possibilités dans toutes les nations du monde, tout en laissant à chaque nation le soin de maximiser les possibilités en son sein. Il y a du vrai dans cette image d’une harmonieuse, d’une fabuleuse alliance entre mondialisation et justice mondiale. Mais il y manque aussi quelques éléments cruciaux qui, s’ils ne sont pas pris en compte, transformeront la fabuleuse alliance en une tragique contradiction, en une lutte à mort dont la justice fera tous les frais. J’évoque schématiquement trois de ces éléments, en ordre croissant d’importance.

par Philippe Van Parijs

Version imprimable fontsizeup fontsizedown
Pour citer cet article :

© Raison-Publique.fr 2009 | Toute reproduction des articles est interdite sans autorisation explicite de la rédaction.

Motorisé par SPIP | Webdesign : Abel Poucet | Crédits