Qu’est-ce qu’une nation juste, une entreprise juste, un monde juste ?

mardi 8 décembre 2009, par Philippe Van Parijs

Thèmes : Justice sociale

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Référence : Ce texte est basé sur une conférence organisée par la Fédération des Alumni de l'Université catholique de Louvain à l'Aula Magna de Louvain-la-Neuve le jeudi 13 décembre 2001 à l'occasion de l'attribution à Philippe Van Parijs du Prix Francqui 2001. Des versions modifiées en ont été publiées dans Ethique et Marché (F. Mertz ed.), Paris: L'Harmattan, 2004, et dans De l'Europe-Monde à l'Europe dans le Monde (K. Pomian ed.), Bruxelles : Larcier et De Boeck, 2004. Repris avec l'aimable autorisation de l'auteur.

Peut-on transposer au niveau d’une organisation, privée ou publique, les critères de justice d’une nation pour définir ce qu’est une "entreprise juste" ? Peut-on extrapoler ces critères à l’échelle planétaire pour répondre à la question de savoir ce qu’est un "monde juste" ?

Allocation universelle et justice taxatoire

Au-delà de ce qui les rapproche, ces théories divergent sur des points qui sont loin d’être tous anodins. Une question centrale pour chacune d’elles est celle de la métrique - de la méthode de mesure - des possibilités, sans laquelle l’idée de les égaliser, ou de les maximiner, n’a pas de sens. Ainsi, un point essentiel pour la formulation de ma propre théorie est la prise en compte d’une idée formulée pour la première fois, dans deux variantes significativement différentes, par deux des trois prix Nobel d’économie les plus récents, George Akerlof (1982) et Joseph Stiglitz (1984). Dûment généralisée, cette idée revient à observer que le marché du travail de nos économies complexes repose massivement sur la distribution très inégale de dons aux travailleurs (et à tout autre agent économique). Ces dons (intéressés) correspondent à la part de la rémunération du facteur de production qui excède ce qui serait nécessaire pour attirer une quantité adéquate d’unités de ce facteur ayant toutes les qualités requises. Combinée avec les quatre composantes définissant l’approche libérale-égalitaire, cette idée aboutit aussi, sous certaines contraintes et moyennant un certain nombre de nuances, à justifier une allocation universelle - un revenu inconditionnel tout au long de l’existence - au niveau le plus élevé qui soit durablement finançable par une taxation prévisible (voir Van Parijs 1995a : ch.4).

Mais que la redistribution prenne ou non la forme d’une allocation universelle, il est clair que toutes les théories libérales-égalitaires de la justice impliquent qu’aujourd’hui plus que jamais, si des considérations d’efficacité peuvent justifier une préférence pour le capitalisme contre le socialisme - pour la propriété privée, plutôt que publique de l’essentiel des moyens de production -, l’option pour la version a plus juste de capitalisme implique l’acceptation d’un niveau très élevé de redistribution fiscale et parafiscale - dont par contre la version la plus juste du socialisme, ayant une prise directe sur la formation des revenus primaires, est bien moins tributaire. En effet, dans un contexte économique qui voit l’inégalité des revenus primaires s’accroître en raison de l’évolution technologique et de l’ouverture croissante des marchés, dans un contexte sociologique qui voit la principale institution redistributrice de l’histoire de l’humanité - la famille - perdre de son ampleur et de sa force, il est clair que la fiscalité est plus importante que jamais pour réaliser une distribution qui ait quelque chance de s’approcher du maximin, même en tenant pleinement compte de l’impact sur l’incitation à travailler et épargner, à se former et investir. Dans une perspective libérale-égalitaire, choisir le capitalisme, c’est donc choisir la taxation, et même, dans le contexte qui est le nôtre, une taxation sans cesse croissante, non pour engraisser un Etat de plus en plus totalitaire, mais au contraire pour assurer la liberté réelle maximale pour tous.

Ou du moins, ce serait là une évidence si l’on ne devait aussi tenir compte du fait que dans un contexte de mobilité transnationale croissante des facteurs de production, des entreprises et des produits, une redistribution généreuse à l’échelle d’une nation tend à produire un impact autrement important sur l’assiette fiscale domestique que si elle opérait dans un contexte essentiellement autarcique, si important même que ceux-là même qui sont supposés en bénéficier - les catégories les plus défavorisées - finissent par en pâtir. Dans une économie globalisée, transnationalisée, en effet, une richesse croissante des nations peut aller inéluctablement de pair avec une pauvreté croissante des Etats, et en particulier avec une indigence croissante de cette part des activités des Etats qui réalise une redistribution importante. Dans une perspective de maximin soutenable, un appel à une modestie redistributive sans cesse renforcée peut se revendiquer non seulement du souci de choyer profits et croissance, mais aussi de la justice même. C’est là une des raisons - ce n’est pas la seule - pour lesquelles il est aujourd’hui plus urgent que jamais de ne pas se poser seulement la question de savoir ce qu’est une nation juste, mais aussi celle de savoir ce qu’est un monde juste.

II. Qu’est-ce qu’une entreprise juste ?

La justice comme micro-maximin

Avant de passer à la question "macrocosmique" de la justice mondiale, arrêtons-nous cependant un instant que la question “microcosmique” de savoir ce qu’est une - qu’il s’agisse d’une entreprise capitaliste ou d’une entreprise dotée d’une finalité non-commerciale particulière comme une Université ou un hôpital public.

Pour déterminer ce que la justice requiert à ce niveau, peut-on simplement transférer les principes qui viennent d’être esquissés au niveau d’une société dans son ensemble ? Que serait une entreprise qui se conforme au maximin ? Une entreprise qui ne vend ses produits qu’aux plus pauvres, voire simplement les donne aux pauvres ? Une entreprise qui engage la personne qui a le moins de chance de trouver du travail ailleurs, et donc qui a beaucoup de chances d’être la moins appropriée ? Que serait une université qui se conforme au maximin ? Une université qui réserve ses meilleurs diplômes à ceux qui ont le grand désavantage d’être les moins doués, ses meilleures notes à ceux qui en ont le plus besoin ? Il n’est pas besoin de beaucoup de réflexion pour se rendre compte qu’une telle extension ne tient pas la route.

Pourquoi pas ? Fondamentalement parce qu’une entreprise n’est précisément pas un microcosme de la société dans son ensemble, mais une organisation spécialisée : entreprise industrielle ou commerciale, école ou hôpital, caisse de retraite ou université. Et ce qui doit guider son fonctionnement, ce qui justifie son existence même, ne découle pas directement d’une exigence de justice, mais est localisé dans l’efficacité avec laquelle elle accomplit sa mission, dans le cadre d’une configuration complexe d’institutions interconnectées qui doit, elle, pour être juste, assurer durablement aux plus mal lotis un sort meilleur que dans tout autre configuration possible. Il n’est pas pour autant absurde de parler d’une entreprise juste, de qualifier de juste ou d’injuste le fonctionnement ou le comportement d’une entreprise.

par Philippe Van Parijs

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