Jean-Pierre Cometti, l’ami.

lundi 11 janvier 2016, par Joëlle Zask

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Jean-Pierre Cometti, professeur honoraire à l’université d’Aix-Marseille, brusquement décédé dans la nuit du 5 janvier, fut un passeur de premier plan.

Passeur, il le fut avec « Tiré à Part », une collection unique qu’il créa et dirigea aux Éditions de l’Éclat pendant vingt ans, de 1989-2009. On découvrit alors, traduits en français, de l’allemand, de l’italien, de l’anglais surtout, Karl Otto Apel, Stanley Cavell, Paolo Virno, Iris Murdoch, Nelson Goodman, Donald Davidson, Ian Hacking, Jerrold Levinson, Hilary Putnam. Infatigable traducteur lui-même, Jean-Pierre Cometti fut aussi le passeur d’un pan important de la philosophie américaine dont le lecteur français ne savait à l’époque pas grand-chose. Sans endosser les dichotomies entre philosophie anglo-saxonne et continentale, entre perspective analytique et phénoménologie, il la présenta comme un tout complexe, avec ses nœuds, sa dynamique, son évolution.

À partir de sa précoce lecture du « second » Wittgenstein, dont il rendit populaires en France les notions d’usage, de forme de vie, de jeu de langage, il accompagna aussi le rapprochement entre la philosophie issue du « tournant linguistique », la théorie critique et le pragmatisme, sachant saisir les intuitions constitutives des philosophies qu’il interprétait tout en élaborant les siennes propres. Il trouva chez Richard Rorty, son ami, dont il fit découvrir les écrits en France, une nouvelle manière de faire de la philosophie qui résonnait avec la sienne. Comme Rorty, Cometti combattait tous les dualismes, le substantialisme, la sacralisation, le fondationnalisme, les idées d’arrières mondes. Il apprécia vivement la lecture que Rorty proposait des enjeux et des conséquences du pragmatisme qu’il revisita et remis sur le devant de la scène. Il trouva aussi chez lui une interprétation de John Dewey à laquelle il adhéra, estimant qu’il permettait de saisir ce que l’instrumentalisme et l’expérimentalisme de Dewey avaient de plus radical et libérateur, et en quoi on ne pouvait les rabattre sur le courant romantique naturaliste américain issu d’Emerson et Thoreau. C’est par Rorty que Jean-Pierre Cometti découvrit Dewey, à qui deux de ses derniers livres, bientôt disponibles, sont consacrés. La traduction des œuvres majeures de Dewey et la difficile question de leur publication à une époque où les éditeurs n’étaient guère intéressés l’ont préoccupé du tout début des années 2000 jusqu’à aujourd’hui.

Jean-Pierre Cometti fut aussi un passeur au sens où il créa des passages entre des domaines, des disciplines, des pratiques différents. On connaît ses très nombreux travaux en esthétique, ses contributions majeures à la philosophie de l’art et sa critique de toutes les thèses qui, d’une manière ou d’une autre, postulent l’autonomie de l’art, son amitié avec Rainer Rochlitz qu’il admirait. On connaît moins son intérêt vivace pour les pratiques des arts, pour la littérature, celle de Musil en particulier, à qui il consacra ses premiers textes, pour la musique, notamment pour le jazz qu’il jouait sur sa basse de temps à autre. Et on en sait encore moins concernant sa démarche en quelque sorte de terrain, celle qui lui fit découvrir les peintres de la vallée de l’Hudson, qu’il traversa à plusieurs reprises, contemplant les paysages dont il admirait les tableaux, affirmant haut et fort, comme c’était sa coutume, que les Américains n’avaient pas attendu Marcel Duchamp pour se mettre à la peinture et à l’art. En compagnie des nombreux artistes qui étaient ses amis, et avec lesquels il discutait à bâtons rompus, il fréquenta de près le « processus créatif », la vie de l’atelier, la très cuisante question de l’économie de l’art, le rapport des artistes à l’enseignement. Fréquemment, sans jamais refuser aucune invitation, curieux et attentif, il prenait part aux discussions des acteurs des mondes de l’art, de la danse, de la poésie, et fréquentait assidûment leurs lieux. Une fois à la retraite, il reprit du service à l’école des Beaux-Arts d’Avignon où il enseigna plusieurs années la philosophie, animant des séminaires, mettant en place la recherche au niveau du Master et aussi explorant les ateliers où les étudiants sont formés à la conservation-restauration des œuvres, dont provient la matière d’un livre à paraître prochainement. S’il était prompt à prendre position, parfois avec la colère qui s’imposait, parfois avec admiration, il était aussi enclin à changer d’avis et à faire évoluer ses priorités. Il fut pour beaucoup un ami généreux et fidèle, et là encore un passeur irremplaçable. Il pratiquait la philia, c’est-à-dire cette sorte d’amitié qui sied à chaque situation parce qu’elle s’y adapte et se découvre une forme appropriée. Il m’avait par exemple raconté comment il avait réussi à déménager un nid de petites mésanges, situé au creux d’un arbre de son jardin, dans une boîte qu’il avait suspendue assez haut pour les sauver des griffes de son chat qui les avait repérées. Sans aucune suffisance, sans jamais se mettre en avant, avec une grande modestie, une excellente écoute, une capacité hors norme de lecture, il savait donner une chance aux êtres et aux idées.

De nombreux travaux de Jean-Pierre Cometti sont disponibles sur ces pages : https://sites.google.com/site/jipco... et https://univ-amu.academia.edu/JeanP...

Ses livres à paraître en janvier et février 2016 sont les suivants :

- La démocratie radicale. Lire John Dewey, « Folio essais », Gallimard, 25 janvier 2016.
- La nouvelle aura. Economies de l’art et de la culture, Questions théoriques.
- Conserver / restaurer : l’œuvre d’art à l’heure de sa préservation technique, « Les essais », Gallimard.
- Les Essais politiques de John Dewey, (avec J. Zask), traduction et présentation, « Bibliothèque de philosophie", Gallimard, 15 février 2016.

par Joëlle Zask

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