La politique de la volonté comme antipolitique

Réflexions sur la démocratie américaine.

lundi 1er mai 2006, par Dick Howard

Thèmes : démocratie

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Référence : Article publié dans Raison publique, n° 4, mai 2006, pp. 57-60.

Il est actuellement souvent question des vertus du « volontarisme » en politique. Mais qu’est-ce qu’au juste une « politique de la volonté » ? Dick Howard apporte des éléments de réponse en prenant pour exemple la vie de la démocratie américaine.

C’est un arrêt de la Cour suprême des Etats-Unis qui a consacré, en décembre 2000, la légalité de la victoire électorale de G. W. Bush, alors même que son opposant avait obtenu la « majorité des voix populaires ». Beaucoup s’étonnèrent à l’époque que le public ait accepté cette élection judiciaire sans protestations. Cela s’explique en partie par le fait que M. Bush s’était alors présenté comme un homme politique conciliateur, un « conservateur compassionnel » qui, du fait même de son absence de mandat, devrait chercher l’appui public le plus large, donc gouverner au centre. On dit qu’en remportant les élections présidentielles de 2004, face au démocrate John Kerry, George Bush a acquis la légitimité qui lui faisait encore défaut. Cette « légitimité » allait-elle changer la donne ?

La politique « radicale » du nouveau président s’est en fait manifestée très tôt, bien avant le choc du 11 septembre qu’il interpréta comme un moment providentiel, comme la confirmation de sa mission politique et le défi auquel devait s’affronter sa volonté morale [1]. Elle fut marquée non seulement par une réduction des impôts au bénéfice des plus fortunés mais aussi par le rejet du traité de Kyoto ainsi que l’accord sur les missiles anti-balistiques (afin de poursuivre la mise en place du système anti-missiles star wars). L’expression symbolique de cette politique fut le refus du vice-président Cheney de rendre public les noms des conseillers (lobbyistes et industriels) qui lui avait inspiré sa politique énergétique. Ce style quasi-conspirationnel s’accentuera après le 11 septembre.

À la lumière de cette lecture du premier mandat – légal mais non légitime – on peut craindre que la victoire populaire n’accentue la poussée radicale du gouvernement Bush. Le président étant fort d’un Congrès où la majorité républicaine s’est accrue dans les deux chambres, et de la possibilité de nommer plusieurs juges à la Cour suprême, ceux qui soutenaient John Kerry – en tant qu’anti-Bush – redoutent le pire. Le scénario « optimiste » suppose que Bush pourrait être victime de sa propre hubris : faute de savoir reconnaître ses propres limites, il finira par s’autodétruire. Un tel « optimisme » reflète un pessimisme qui n’ose pas dire son nom.

Raisonner ainsi, c’est oublier qu’à l’opposé du candidat de l’an 2000, le président sortant s’est fait réélire sur une plateforme qui n’en est pas une. Son projet politique, c’est sa personne qui l’incarne. Dénonçant son opposant comme une « girouette » opportuniste incapable de faire face aux velléités de l’opinion publique (globale ? française ? onusienne ?), le présidant insistait sur son « caractère » personnel et sa volonté morale. À ce volontarisme du moraliste correspondait une politique étrangère fondée sur une sorte de logique sportive selon laquelle la meilleure défense serait une bonne attaque. Ainsi le réalisme traditionnel du multilatéralisme selon lequel la guerre ne se justifie que comme une réaction préemptive commune à une agression effective est remplacé par une politique préventive dont le présupposé implicite est celui d’un monde hobbesien (homo homini lupus) où celui qui frappe le premier sortira vainqueur. En d’autres termes, George Bush s’est présenté comme l’incarnation d’une politique de la volonté. Or, une telle politique moralisatrice peut s’accommoder de n’importe quel contenu. C’est cela qui explique que, malgré l’effet mobilisateur fourni par les onze referendums sur le mariage homosexuel, les majorités renforcées dans les deux chambres furent élues – souvent de peu – sur des questions de portée strictement locale. Cela explique aussi, me semble-t-il, les interprétations qui y voient le triomphe de « valeurs morales ».

Une telle politique de la volonté met en question les acquis fondamentaux de la démocratie. Cette dernière est fondée sur l’égalité de principe qui fait que chacun a droit à sa différence, que tous les intérêts doivent pouvoir s’exprimer afin que leur confrontation produise un jugement délibéré sur ce que l’on reconnaît comme le bien commun.

L’attrait manifeste de cette politique de la volonté s’explique d’abord par la crainte existentielle née des attentats du 11 septembre. Face à la menace, l’unité s’impose, une nation divisée est incapable de se défendre comme une volonté divisée ne peut pas vouloir [2]. G. Bush n’a d’ailleurs pas cessé de rappeler le danger terroriste et de souligner les vertus de sa politique préventive. (D’après un sondage à la sortie des urnes, 54% des électeurs identifient la guerre en Iraq et la lutte contre le terrorisme ; cela explique que ni l’absence d’armes de destruction massive, ni les crimes d’Abu Graib, ni non plus la disparition de 370 tonnes d’explosifs en Iraq n’ont détourné les électeurs de Bush).

La politique de la volonté menace également la démocratie par son moralisme. On trouve là encore dans l’opinion publique les traces du 11 septembre. De même que le moraliste ne met jamais en question ses bonnes intentions, de même les Américains ne comprennent pas qu’« on » leur en veuille à ce point. Incapables de regarder en face leurs propres actions, les moralistes ne peuvent pas prendre au sérieux le jugement des autres ; ils deviennent autistes. Le résultat concret en est une incapacité des Américains à faire de leur puissance réelle un pouvoir légitime qui n’aurait pas besoin de la force des armes pour imposer leur vision démocratique.

Avant de céder à la tentation de déplorer l’utilisation cynique des craintes suscitées par le 11 septembre, il faut reconnaître que cette politique de la volonté si bien mise en œuvre par les conseillers de Georges Bush est inhérente à la démocratie elle-même. La démocratie est un jeu dangereux. Une phrase de Tocqueville résume les difficultés qui lui sont propres : « Je n’aime pas la démocratie pour ce qu’elle est, mais pour ce qu’elle fait faire. » C’est la société civile qui constitue l’essence de la démocratie. Mais celle-ci n’est pas une donnée naturelle ; elle ne peut exister qu’à partir d’institutions politiques qui l’encadrent et la sollicitent quand elle s’inquiète des divisions et conflits qui se trouvent à la racine de son activité sans cesse renouvelée. Telle est la racine de la politique de la volonté – qui n’est pas une simple réaction au 11 septembre : pour dépasser la division pourtant constitutive de la société civile démocratique, l’on cherche une unité transcendante – soit morale, soit nationale (ou patriotique).

Revenons maintenant à la campagne politique de l’élection présidentielle américaine de 2004. L’utilité de notre distinction entre une politique de la volonté et une politique du jugement était claire lors du second débat entre les candidats. À la question du droit à l’avortement (du « choix » de la femme, disent les démocrates), Kerry a répondu par une analyse de situations particulières qui nuancent le jugement à y porter, alors que pour Bush la réponse tenait en une phrase. De même, lorsqu’il s’agissait de la politique étrangère, l’opposition était claire et nette. De l’avis presque général, Kerry est sorti vainqueur des trois débats. Les urnes en décidèrent autrement. Pourquoi ?

Une politique de la volonté mobilise, une politique du jugement délibère, se critique, fait de ses hésitations une vertu [3]. Comment Kerry aurait-il pu conserver son avantage dans le régime de démocratie médiatique que l’on connaît aujourd’hui ? Tel est le dilemme – et je ne sais pas comment il peut être résolu. Mais il faut le résoudre, sous peine d’être condamné à la répétition, ou bien voué à remettre à jour cette figure bien connue de Marx, celle de la Mauvaise Conscience. En attendant, la mise en perspective aussi bien historique (la naissance de la démocratie sociale, qui n’est pas la même chose qu’un procéduralisme électoral) que philosophique (quid l’avenir de la démocratie ?) en appelle au jugement. Celui-ci, du moins c’est ma thèse, constitue une manière de faire de la politique qui ne se laisse pas piéger par un volontarisme qui est en dernier lieu une forme d’anti-politique. C’est cette dernière peut-être autant que les menaces provenant de la domination républicaine qui fait craindre pour l’avenir de la démocratie américaine.

par Dick Howard

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Pour citer cet article :

Notes

[1] Cette radicalité du gouvernement Bush expliquait d’ailleurs en grande partie le choix de John Kerry comme candidat démocrate. Sa plateforme se résumait en effet (peut-être malgré lui) à être l’anti-Bush.

[2] En termes durkheimiens, la solidarité ainsi créée ne serait que « mécanique » alors qu’une solidarité « organique » devrait se fonder sur ce que j’appelle un jugement délibératif.

[3] On croirait entendre ici les paroles de Marx dans le 18 Brumaire, lorsqu’il invoque le poids des traditions mortes et distingue la révolution bourgeoise de celle du prolétariat... mais celle-ci reprend justement les caractéristiques de la politique de la volonté, pour aboutir au fameux hic rhodus, hic salta. C.f., Karl Marx, Oeuvres, IV, Politique I, édition établie par Maximilien Rubel (Paris : Gallimard, 1994), pp. 441.

 

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