La vie, les droits et la pensée symbolique

jeudi 22 janvier 2015, par Speranta Dumitru

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Les émotions fortes peuvent déformer la réalité. Elles peuvent nous empêcher d’identifier correctement un problème, renverser la hiérarchie habituelle des valeurs et retarder la solution. La description de l’assassinat des journalistes de Charlie Hebdo comme une attaque contre la liberté d’expression illustre ces difficultés.

Premièrement, le diagnostic semble avoir été erroné. Même si les auteurs de l’assassinat avaient eu l’intention d’attaquer la liberté d’expression, il ne suffit pas d’avoir l’intention pour réussir à le faire. La preuve qu’il ne s’agissait pas d’une attaque à la liberté d’expression est que celle-ci est restée intacte : nous sommes aujourd’hui aussi libres de nous exprimer que nous l’étions il y a une semaine. Qui plus est, même si la liberté n’est pas la même chose que le sentiment d’être libre, force est de constater qu’après l’attaque des millions de personnes ont continué à se sentir libres, voire plus libres, dans les jours qui ont suivi. Si les tueurs n’ont pas réussi à attaquer la liberté d’expression, ce n’est pas en raison de la mobilisation qui a suivi, mais parce que le droit à la liberté d’expression ne peut pas être attaqué de cette manière [1]. Pour diminuer la liberté d’expression dans un pays, il est nécessaire de changer les lois. Les injonctions de se taire ou de s’exprimer que les citoyens peuvent s’adresser les uns aux autres, appuyées par des menaces ou par la persuasion, peuvent changer la façon dont ils usent de leur liberté d’expression mais non la liberté dont ils disposent effectivement. Seul un gouvernement peut réduire ou augmenter la liberté d’expression en changeant les lois et le gouvernement ne risque ni de changer la loi, ni encore moins, de le faire sous la menace.

Deuxièmement, les émotions fortes peuvent biaiser la perception de ce qui est important, de la hiérarchie des valeurs et des droits. Ce que les terroristes ont commis de moralement inacceptable est avant tout le fait d’avoir tué. C’est seulement de façon indirecte et secondaire que la liberté d’expression des journalistes a été attaquée : en perdant leur vie, ils ont indirectement perdu la liberté de s’exprimer, mais cette deuxième perte est moins importante. La hiérarchie entre le droit à la vie et le droit à la libre expression est si évidente qu’il n’est presque pas besoin de la justifier : vivre est une condition pour exercer tout droit, y compris la liberté d’expression. Empêcher une personne de vivre c’est commettre un acte irréversible ; empêcher une personne de s’exprimer c’est commettre un acte que l’on peut corriger la minute d’après. Pour ces raisons, violer le droit à la vie est un acte considérablement plus grave que de violer la liberté d’expression, même si les deux droits sont des droits fondamentaux. De plus, ces droits sont toujours appréciés du point de vue de la personne concernée et non de la société : si pour la société, les journalistes peuvent être symbolisés par un crayon, la valeur de leur vie ne saurait être réduite à leur profession ou à leur utilité sociale. On pourrait dire que si « je suis Charlie » était le signe d’une empathie collective forte, cette empathie a en partie raté sa cible en représentant les vies humaines comme des crayons brisés. Nous n’exprimerons pas notre empathie pour Ahmed, Clarissa et Franck en les représentant comme des bâtons brisés car ce qui est moralement important est leur mort violente et non ce à quoi ils ont consacré leur vie ou l’idée qu’ils se faisaient de leur métier.

Troisièmement, les émotions fortes peuvent retarder les solutions. Si la liberté d’expression n’a pas été attaquée et si elle n’est pas prioritaire face à la perte de vies humaines, comment comprendre qu’elle ait pu dominer à ce point les débats ? On peut avancer l’hypothèse que l’émotion collective a remplacé le jugement moral par une pensée symbolique. Les tueurs ont peut-être voulu attaquer des symboles. Mais en considérant que les vies humaines perdues représentent symboliquement la liberté d’expression, nous avons à la fois perdu le sens des priorités morales et accepté de réfléchir dans les termes symboliques que nous avons prêtés à leur action. Car ils n’ont pas attaqué la liberté d’expression, ils ont assassiné des hommes et des femmes. Les conséquences de la pensée symbolique sont loin d’être symboliques. Et cela vaut pour les évènements passés, comme pour l’avenir et ceux qui risquent désormais de les subir.

par Speranta Dumitru

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Pour citer cet article :

Notes

[1] Voir l’analyse d’Adina Preda, Maitre de conférences en Théorie politique à l’Université de Limerick https://www.academia.edu/10096981/W...

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