Pourquoi Balibar ?

vendredi 30 janvier 2015, par Diogo Sardinha, Justine Lacroix, Marie Gaille

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En tant que philosophe, Étienne Balibar a déjà vécu plusieurs vies. Dans les années 1960, il contribue à la refondation du marxisme aux côtés de ses camarades d’études Roger Establet, Pierre Macherey et Jacques Rancière, en coopération avec leur maître, Louis Althusser. Dans les années 1970, il s’engage dans les débats communistes sur la dictature du prolétariat et finit, avec Guy Bois, Georges Labica et Jean-Pierre Lefebvre, par appeler ses camarades à ouvrir la fenêtre du Parti. Dans les années 1980, il replonge dans l’histoire de la philosophie, écrit sur Spinoza, traduit le Tractatus de Wittgenstein (hors commerce) et, par la rencontre avec le sociologue Immanuel Wallerstein, fait subir une inflexion à sa propre pensée, qui peu à peu devient celle d’un post-marxiste, quelqu’un qui (comme il le définira des années plus tard dans sa préface à l’édition française d’Hégémonie et stratégie socialiste, livre de ses amis Ernesto Laclau et Chantal Mouffe qui propage le mot), met l’accent « alternativement sur ‘‘post’’ et sur ‘‘marxisme’’, pour marquer à la fois l’effet de libération de la pensée et l’héritage critique [1] ». Dans ce sillage, les années 1990 sont celles de la parution de son recueil La Crainte des masses : politique et philosophie avant et après Marx. Entre-temps, la chute du mur de Berlin, en 1989, avait clos une époque de l’histoire : tout de ce qui se passe désormais, exige d’un post-marxiste qu’il adopte de nouvelles bases pour considérer les phénomènes de son temps.

Deux événements, l’un social, l’autre personnel, poussent Étienne Balibar encore plus fortement en ce sens. Le premier est la lutte des sans-papiers, sur laquelle il intervient, pour les soutenir théoriquement et dans la pratique. Le second, sa présence de plus en plus régulière aux États-Unis comme professeur invité : il devient alors le « passeur » que l’on connaît – de théories, de concepts, de livres, d’auteurs, de problèmes – entre les deux rives de l’océan, introduisant en France les références trouvées là-bas et dans lesquelles il puise de nouvelles inspirations. C’est cette vie qu’Étienne Balibar poursuit de nos jours et c’est elle aussi qui se trouve au cœur du présent numéro de Raison publique.

Avec la publication de quatre livres importants depuis 2010, aboutissement des travaux qu’il a menés depuis plus de vingt ans (Violence et civilité, La Proposition de l’égaliberté, Citoyen sujet et Saeculum), Étienne Balibar apparaît comme l’un des philosophes les plus stimulants et les plus lus en France, mais aussi ailleurs. Pendant cette période, il a frayé des voies à une pensée exigeante du cosmopolitisme, de l’Europe, de ses liens avec l’Amérique et les Amériques, mais aussi à une réflexion sur les frontières, et la citoyenneté de ceux qui les traversent ou se trouvent empêchés de les franchir. Or, dans l’impossibilité de dresser un panorama exhaustif de tous ces thèmes et souhaitant porter l’attention sur quelques enjeux contemporains, ce numéro rassemble des contributions sur des sujets cruciaux comme l’universel passé au crible de la lutte anti-coloniale (Souleymane Bachir Diagne), la civilité et la violence (Louis Carré), la politique des droits humains (Martin Deleixhe et Justine Lacroix), la démocratie, le corps, ses droits et ses usages (Marie Gaille), l’anthropologie philosophique et la lutte contre la métaphysique (Diogo Sardinha), le théologico-politique et la laïcité (Tristan Storme), la citoyenneté et les frontières dans la construction de l’Union européenne (Étienne Tassin). Réuni autour de son œuvre récente par l’intérêt qu’ils lui portent, ce groupe de philosophes et de politologues se propose d’expliquer pourquoi elle est importante pour le traitement de certains problèmes, ce qu’elle leur apporte et ce que chacun en fait dans son propre travail. Ills se servent d’analyses d’Étienne Balibar pour mieux élaborer leurs propres interrogations et exprimer de façon plus adéquate leurs propres points de vue. Formés par des lectures aussi plurielles que celles de Arendt, Lefort, Gauchet, Kant, Foucault, Deleuze, Fanon, Schmitt, Machiavel et d’autres, ils saisissent les idées de Balibar pour en faire des usages, sans se soucier d’en fournir des expositions raisonnées. Sous cet angle, la question « Pourquoi Balibar ? » serait aisément convertible en « En quoi Balibar porte plus loin votre propre réflexion ? ». Et ne serait-ce pas là un défi qui mériterait d’être lancé à d’autres lecteurs ?

En réalité, nous l’avons fait. Et sans nous contenter de nous poser ces questions à nous-mêmes, nous les avons adressées à un ensemble de personnes issues de différents horizons géographiques et traditions de pensée. Le résultat en est la mosaïque de micro-portraits, accessibles gratuitement sur le site internet de la revue (ci-dessous), dans laquelle sont réunies les témoignages de Judith Butler, Philippe Büttgen, Nestor Capdevila, Fortunato Maria Cacciatore, Catherine Coliot-Thélène, Filippo Del Lucchese, Vincent Descombes, James D. Ingram, Bruno Karsenti, Jean-François Kervégan, Giacomo Marramao, Vittorio Morfino, Toni Negri, Kalypso Nicolaïdis, Soraya Nour-Skell, Sergio Pérez Cortés, Pascal Sévérac, Yves Sintomer et Frieder Otto Wolf. Tous sont des interlocuteurs d’Étienne Balibar, en France et dans le monde. Nous avons ainsi fait des choix internationaux, réunissant – aussi dans ce volume papier – des contributeurs qui travaillant dans plusieurs pays à la fois : Belgique, États-Unis, France, Portugal, Royaume-Uni, Sénégal.... Les écrits d’Étienne Balibar connaissent une réception foisonnante dans plusieurs langues ; en outre, il est le penseur de la cosmopolitique que nous connaissons. Il n’y a donc que des bonnes raisons pour ces listes de participants soient ouvertement plurinationales. Ce n’est pas tout. Désireux de croiser nos analyses et de les exposer à l’épreuve du débat avant de leur donner la forme « définitive » qu’elles assument ici, nous avons organisé à Paris, le 17 janvier 2014, une journée d’échange entre une partie importante des coauteurs du présent dossier. La rencontre a été généreusement soutenue et accueillie par la délégation en France de la Fondation Calouste Gulbenkian et organisée en partenariat avec quelques-unes des institutions auxquelles nous sommes liés : outre Raison publique, on y compte le Centre de philosophie des sciences de l’Université de Lisbonne, le Centre de théorie politique de l’Université Libre de Bruxelles, le Collège international de philosophie et le Laboratoire Sphère, du CNRS et de l’Université Paris Diderot-Paris 7. Nous leur exprimons ici toute notre gratitude.

Sommaire

Pourquoi Balibar ?
Articles publiés dans la livraison n°19 de la revue Raison publique

Marie Gaille, Justine Lacroix et Diogo Sardinha, Introduction
Souleymane Bachir Diagne, Penser l’universel avec Étienne Balibar
Louis Carré, Violence, institutions, « politique de la civilité »
Martin Deleixhe et Justine Lacroix, Aux bords de la démocratie
Marie Gaille, Corps, santé, vie et mort dans la décision médicale : un « chantier » pour la démocratie
Diogo Sardinha, La contribution d’Étienne Balibar à une anthropologie sans métaphysique
Tristan Storme, Le retour du complexe théologico-politique
Étienne Tassin, La traversée des frontières. L’Europe entre identités et migrations

Mini portraits en ligne, par :

Judith Butler
Philippe Büttgen
Nestor Capdevila
Fortunato Maria Cacciatore
Catherine Coliot-Thélène
Filippo Del Lucchese
Vincent Descombes
James D. Ingram
Bruno Karsenti
Jean-François Kervégan
Giacomo Marramao
Vittorio Morfino
Toni Negri
Kalypso Nicolaïdis
Soraya Nour-Skell
Sergio Pérez Cortés
Pascal Sévérac
Yves Sintomer
Spiros Tegos
Frieder Otto Wolf

par Diogo Sardinha, Justine Lacroix, Marie Gaille

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Pour citer cet article :

Notes

[1] É. Balibar, « Un feu d’artifice dans le structuralisme en politique », préface à l’édition française de E. Laclau et Ch. Mouffe, Hégémonie et stratégie socialiste : vers une politique démocratique radicale [1985], trad. J. Abriel, Besançon, Les Solitaires intempestifs, 2009, p. 14.

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