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Pourquoi Balibar ?, par Yves Sintomer

vendredi 23 janvier 2015, par Yves Sintomer

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A l’occasion de la parution du dossier "Pourquoi Balibar ?" dans le n°19 de la revue Raison publique

Qui considère la trajectoire politique et intellectuelle d’Étienne Balibar est confronté à ce qui peut sembler un paradoxe. Pour beaucoup, à commencer par l’auteur de ces lignes, Étienne Balibar constitue un point de repère solide, voire un modèle lorsqu’il s’agit de faire face à l’incertitude des temps. Et pourtant, ce modèle a considérablement évolué dans ses prises de position : il est passé d’une reconstruction du marxisme qui se donnait comme objectif d’être la plus fidèle à Marx à un usage libre et souvent distancié du marxisme ; communiste dans les années 1960-1970, il a pris parti pour la candidature de Christiane Taubira, alors soutenue par le Parti radical de gauche, aux présidentielles de 2002 ; son mode de questionnement philosophique l’a amené à donner des réponses assez contrastées aux questions qu’il a posées au fil du temps…

Ce que je voudrais ici soutenir, c’est que ce paradoxe n’est qu’apparent. « Seul celui qui change reste fidèle à lui-même », disait Wolf Biermann en 1990, alors que ce chanteur dissident est-allemand, qui avait incarné une opposition socialiste au régime, avait considérablement évolué entre son expulsion de RDA et la chute du mur de Berlin. Bien sûr, certains changements sont des reniements mais le propre d’Étienne Balibar est d’avoir su évoluer sans se renier, en demeurant fidèle à lui-même. Cette capacité a contribué à faire de son œuvre et de son action un pôle aussi brillant dans le panorama français et international. C’est en partie grâce à elle que d’autres, de sa génération mais aussi plus jeunes, voire beaucoup plus jeunes, peuvent lorsqu’ils s’interrogent tourner leur pensée vers lui pour se conforter dans leur réflexion ou pour s’arracher à leurs propres pesanteurs. Cette fidélité dans le changement s’est démontrée sur trois niveaux analytiquement distincts : la théorie, la prise de position politique et la manière de pratiquer la philosophie.

En 1965, la première œuvre produite, ou plutôt co-produite avec Althusser et, secondairement, avec un groupe prestigieux de jeunes intellectuels, a profondément marqué le paysage politico-intellectuel français. Lire le capital se proposait de revenir à Marx, de repartir des fondements d’une théorie de l’histoire et de la révolution, pour penser une conjoncture qui, tout en faisant encore partie des Trente glorieuses, commençait à donner des signes de craquement. La tentative pouvait certes être interprétée comme l’ambition de construire un marxisme plus orthodoxe face à diverses tentatives de le diluer ou de le nuancer. L’impact durable de l’œuvre, devenue un classique, démontre cependant que la force de l’entreprise était autre : le « retour à Marx » signifiait aussi et surtout affirmer une vraie rigueur théorique, là où tant d’autres marxismes relevaient par comparaison de la guimauve, et il mobilisait d’autres courants des sciences sociales et de la philosophie, de Spinoza à Lacan en passant par Bachelard, dans ce qui était une tentative de synthèse bien plus qu’une affirmation dogmatique. À partir des années 1980, ce double objectif continua d’être poursuivi, quoiqu’avec des dosages théoriques différents. Avec la disparition de l’orthodoxie du champ des débats, la possibilité de croiser librement le marxisme avec d’autres courants donna lieu à une série d’études originales et stimulantes, alors que tant d’autres passaient d’une croyance à l’autre et brûlaient ce qu’ils avaient autrefois adoré. Le marxisme était alors discrédité aux yeux de la grande majorité de l’intelligentsia ; il revient aujourd’hui sur le devant de la scène, dans des cercles minoritaires mais influents, sous des formes curieuses qui réhabilitent l’idée d’une libération autoritaire et le savoir d’une avant-garde théorique autoproclamée et sûre d’elle-même. La trajectoire d’Étienne Balibar s’inscrit en porte-à-faux par rapport à ces perspectives : refusant la nostalgie platonicienne ou lacanienne d’un passé révolu, elle a creusé des pistes qui se sont avérées parmi les plus productives de l’époque. Ses contributions à la revue Actuel Marx n’ont sont que des exemples parmi d’autres. La notion d’égaliberté permet de repenser les tensions de la citoyenneté moderne. Les réflexions sur les frontières de la démocratie et sur la « crainte des masses » ont contribué à nourrir un retour critique sur l’expérience démocratique et ses apories, en particulier nationales, et à ouvrir sur une perspective européenne distincte à la fois du repli sur l’État national-social et de l’Europe néolibérale. Le dialogue mené avec Immanuel Wallerstein sur les « identités ambigues » a été précurseur dans les recherches actuelles portant sur les croisements des identités et des dominations de race, de classe et de genre…

Les prises de position politiques portent aussi la marque de cette continuité dans le changement. Lorsque le Parti communiste français était la grande organisation de la classe ouvrière et de la gauche française, la tentative de contribuer à sa rénovation avait un sens fort, que seuls des regards rétrospectifs fondés implicitement sur une conception téléologique de l’histoire peuvent disqualifier. Lorsque le PCF, menacé dans ses fondements par l’évolution sociologique de la société française, par l’échec de plus en plus manifeste du socialisme réellement existant et par l’inadéquation croissante de ses grilles d’analyse théoriques, se lança dans une fuite en avant désordonnée pour tenter d’échapper à l’hégémonie du Parti socialiste, Balibar fut de ceux qui, à partir de l’appel « Union dans les luttes » (1979), tirèrent la sonnette d’alarme : ils condamnaient la politique du pire d’un Georges Marchais préférant la victoire électorale de la droite à celle de la gauche, tout en mettant en garde contre l’illusion d’une transformation sociale qui passerait seulement par l’élection. Vingt ans plus tard, je me rappelle distinctement comment je fus d’abord déconcerté par le choix d’Étienne Balibar de soutenir la candidate du PRG aux présidentielles, tant ce parti semblait peu attrayant. Ce ne fut que par la suite que je compris combien ce type de choix était justifié : il pariait de façon pragmatique sur des dynamiques concrètes, incarnées à l’occasion par des personnes (Taubira représentait une figure digne d’être soutenue dans un climat de racisme ambiant et d’absence de réflexion sur l’impact du passé colonial de la France), plutôt que sur des appareils. Le recroquevillement accéléré de partis politiques de plus en plus réduits à des ambitions de carrières de professionnels coupés des aspirations des couches dominées ne laissait guère d’autre choix. Et dans les années 2010, à l’heure où certains croient que le renouveau de la critique sociale pourrait passer par un parti ou un front républicano-national sous l’égide d’un dirigeant charismatique et autoritaire, une telle manière de prendre position ne peut être que salutaire. Les temps ont changé, et penser une politique d’émancipation au vingt-et-unième siècle ne saurait passer ni par l’adaptation aveugle aux courants dominant du présent, ni par la nostalgie d’un retour en arrière. La troisième fidélité dans le changement concerne la manière de faire de la philosophie et le positionnement éthique et intellectuel. Étienne Balibar a refusé de prendre des position de pouvoir dans le monde universitaire, se consacrant surtout à l’enseignement et à l’écriture. Cela a sans doute eu des coûts sur le court terme, quant à la défense de tel ou tel règlement ou de telle ou telle personne dans les micro-conflits qui jalonnent tristement la vie académique. Sur les moyen et long termes, cela a permis une productivité exceptionnelle qui a beaucoup facilité l’action et la réflexion de celles et ceux qui pouvaient se reconnaître ne serait-ce que partiellement dans ses prises de position. Cette leçon a été d’autant plus marquante qu’elle a été donnée avec une gentillesse peu commune dans une arène marquée par les affrontements d’égo. Par ailleurs, Étienne Balibar a multiplié les études savantes sur des philosophes, y consacrant à certaines périodes la majeure partie de son activité, mais l’a toujours fait dans la perspective de forger des outils pour penser le présent, loin d’un repli sur des problèmes purement philologiques et académiques. Inversement, ses prises de position publiques ont toujours été fondées sur les recherches qu’il menait sur le plan scientifique, illustrant ainsi ce type d’intellectuel « spécifique » ou de personnage « bifron » qu’invoquaient respectivement Foucault et Bourdieu. Cette attitude a été d’autant plus libératrice qu’elle s’est accompagnée d’une ouverture peu commune aux recherches menées hors de France, dans le monde anglo-saxon, en Allemagne, en Amérique latine et ailleurs. À l’heure où une large partie des universitaires oscillent entre la proclamation de la Rive gauche comme le cœur permanent de la pensée mondiale et la pure importation des modes universitaires anglo-saxonnes, un tel positionnement transnationnal a été salutaire. Parallèlement, Étienne Balibar a pratiqué un type de philosophie marqué par une interaction constante avec les sciences humaines et sociales. Souvent, cette interaction s’est déployée à l’écrit d’une façon qui pourrait sembler indirecte, dans la prise en compte des contextes empiriques et dans les notes de bas de page. Elle a en réalité été très intense et a dépassé de très loin les moments où le dialogue s’est fait visible, comme dans le séminaire et le livre commun avec Wallerstein. Sans elle, l’œuvre du philosophe aurait été tout autre. La mise en place, durant quelques années, d’un groupe pluridisciplinaire intitulé « Penser le contemporain », co-animée avec Catherine Colliot-Thélène, en a été l’un des exemples, qui a marqué celles et ceux qui y ont participé. Cette expérience a aussi illustré une donnée permanente de l’activité d’Étienne Balibar : il n’a pas cherché à fonder une école. Il a procédé dans ses propres travaux en creusant sans relâche, avec une honnêteté radicale, les questions les plus difficiles et des tensions conceptuelles qui s’avéraient fructueuses parce que les travailler permettait de faire progresser la pensée. On comprend mieux dès lors pourquoi le changement dans la fidélité à soi a pu être à ce point l’un de ses traits constants : la continuité du positionnement éthique et du questionnement théorique impliquait nécessairement une mutation des réponses données. En rejetant pour lui-même tout esprit de système clos, Étienne Balibar a libéré ses interlocuteurs, ses étudiants et tous ceux qui se référaient à lui en les invitant à penser par eux-mêmes et à évoluer avec cohérence, eux aussi. C’est ainsi que, renonçant à recruter des disciples, il a pu être un modèle.

par Yves Sintomer

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