Pourquoi Balibar ?, par Kalypso Nicolaïdis

mardi 20 janvier 2015, par Kalypso Nicolaïdis

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A l’occasion de la parution du dossier "Pourquoi Balibar ?" dans le n°19 de la revue Raison publique

Je n’ai pas eu la chance de connaître l’Étienne Balibar du XXème siècle, celui dont la philosophie du présent et la générosité intellectuelle ont inspiré tant de disciples, ou plutôt, il préfère le terme, d’amis. Mais ma chance à moi est d’avoir côtoyé l’Etienne du XXIème siècle, l’Etienne penseur de notre Europe en devenir, alors que de ville en ville, Paris, Londres, New York, ma réflexion se nourrissait de nos conversations complices. J’aime qu’avec Étienne, on devise en souriant. En pensant à sa façon de détourner nos regards vers les chemins de traverse, loin des autoroutes de la pensée bien pensantes, d’autres villes d’ailleurs me viennent à l’esprit, celles invisibles d’Italo Calvino. Je pense à l’une d’elle en particulier – était-ce Isabella ?- dont la myriade de fils colorés trace la toile des connections entre ses habitants, qui finissant un jour par partir avec armes et bagages, abandonnent leur toile relationnelle intacte au milieu d’un paysage vierge. Ses fils a lui, Étienne les tend entre des concepts, idées, analyses, théories, penseurs et amis jusqu’alors déconnectés. Et ce faisant, il tisse une toile sur laquelle la projection du présent prend un relief nouveau, multicolore et nuancé tout à la fois, mêlant le geste, la parole et l’écrit.

Et justement, quand nous nous rencontrons au début de ce millénaire, c’est à sa manière de tisser sa vision d’Europe - transcrite dans L’Europe, l’Amérique, la Guerre : Réflexions sur la médiation européenne et Nous, Citoyens d’Europe ? - qu’Étienne me réconcilie avec la figure de l’intellectuel Européen (un monde que j’explore un peu plus tard avec Justine Lacroix dans Européen Stories où Balibar est, bien sûr, à l’honneur). Alors que les débats entre-croisés Iraq-Constitution-Turquie n’en finissent pas de créer des camps passionnellement opposés, Étienne est l’une des rares figures publiques a rejeter l’anathème pour lui préférer l’ambivalence des circonstances et les renversements de sens Est-ce un clin d’oïl ? Il nous chante la “longue marche” européenne dans son petit livre rouge à lui (Europe Constitution Frontières), recueil que j’affectionne tout particulièrement justement parce que le chemin qu’il trace emprunte les méandres et fait reculer l’horizon. On sait, sans doute, dans quelle tradition intellectuelle Étienne a puisé son goût et son aptitude à rendre les contradictions fécondes. D’autres en parleront mieux que moi. Mais il met un brio tout personnel à appliquer sa dialectique pour aider son auditoire et ses lecteurs à s’approprier la politique sans imiter les politiciens.

Éternelle métèque aux nationalités multiples, exilée française dans le monde anglo-saxon, très (trop ?) impliquée dans la politique en Europe, mais pourtant et toujours universitaire, je me suis re-connue alors chez ce Balibar qui n’offre pas de rédemption providentielle ni chez Marx ni chez Monnet, mais des échos sources d’espoir.

La guerre des Balkans a démontré comment l’Europe s’est montrée capable de produire sa propre impossibilité ? Oui, nous dit Étienne, mais réfléchissons donc à la façon dont cette Europe pourrait utiliser ses fragilités et son caractère transitoire (ou en tous cas en mouvement perpétuel) pour jouer un rôle unique dans le chaos mondial, celui de médiateur s’offrant à ceux qui voudraient la choisir comme instrument de transformation - local et global. Ce faisant, Balibar déconstruit allègrement la logique marxiste-réaliste d’un Kagan néo-con– on ne la lui fait pas ! Un Kagan qui n’est pas allé jusqu’au bout de sa propre logique qui voudrait que les conditions matérielles déterminent la superstructure idéologique de cette Europe-Venus dont la posture internationale correspondrait à l’incontinence militaire, victime d’une fausse conscience aveugle aux conditions qui l’ont conduite à croire a l’efficacité du droit et des négociations dans les relations internationales. Mais en réalité, Europe n’est pas Kantienne parce que faible mais faible parce que Kantienne. C’est bien ce credo que défend Étienne en appliquant à l’Europe telle qu’il la rêve la belle formule de “médiatrice évanescente”… L’Europe, traductrice entre mondes parce qu’elle même laboratoire pour la résolution des conflits laissera d’autant plus sa trace sur le présent que cette trace saura s’estomper dans le respect de l’autre et des possibles qui la dépassent.

Ou l’on retrouve l’âme d’Isabella, la Ville Invisible, bien loin des poncifs français sur l’Europe puissance (ou puissance de transfert !), nouvelle nation a l’échelle européenne qui devrait parler d’une seule voix pour se faire entendre des autres. Balibar refuse d’instrumentaliser la pensée de Schmitt comme tous ceux qui espèrent construire l’Europe dans le monde contre, que ce soit contre les États-Unis, l’Islam, l’étranger ou le nomades.

L’autre pour Étienne ne se traite pas à la légère. Qu’il soit des banlieues de l’Europe ou de l’ Europe des Banlieues. Mais pour autant, Balibar n’ancre pas son inlassable rejet de l’élaboration de la figure de l’Autre comme ennemi intérieur et extérieur dans une vision manichéenne à l’envers. Au contraire. Il ne peut vraiment y avoir d’identité européenne se distinguant nettement de celle des autres, puisqu’il n’y a pas de frontières absolues entre l’Europe et ses autres justement. Mais il n’y a pas non plus pas de frontières du tout. Pas de cosmopolitisme béat chez Balibar. Le citoyen européen n’échappera pas aux contradictions de l’aspiration à l’universel : dans notre monde globalisé, on doit tous reconnaitre tout à la fois l’impossibilité du opting out et son caractère éternellement corrompu et en tous cas éternellement pluriel.

Par là, Étienne remet en question tous les présupposés liés à la relation identité-frontière, et au lien entre l’institution “frontière” et la production de l’étranger et du citoyen dans la cité. L’Europe ne se dessine pas puisqu’elle n’est qu’un palimpseste de lignes de frontières – une superposition de relations hétérogènes entre de multiples histoires et cultures aussi bien au delà qu’en deçà des contours de l’Union Européenne actuelle. Voilà, à nouveau, la façon qu’a Balibar de retourner le sens. Les frontières se retrouvent partout et pas seulement aux limites des États souverains, ne sont jamais des lignes sur une cartes mais des zones, parfois des villes out des pays entiers, et si cela est le cas, ces réalités limitrophes ou se rencontrent le religieux et le laïque, ou bien la prospérité le la pauvreté, sont elles-mêmes au cœur de l’Europe. La Grèce, par exemple, et il dit cela bien des années avant la crise de l’euro zone, est ainsi au centre de l’UE, pas (heureusement !) par l’origine mythique de notre civilisation mais bien parce que les problèmes de l’Europe s’y concentrent dans un microcosme tragique à l’ombre d’une Acropole dont la fausse blancheur antique ne saurait masquer les vraies couleurs. Pour moi qui l’entend, il est bon de se sentir moitié grecque sans être reléguée aux erreurs de l’Europe mais sans avoir non plus à avoir construit le Parthénon …

Cette idée de l’Europe terre limitrophe -“Europe as Borderland”- modèle de croisements entre mondes- opère à nouveau dans le renversement du sens, puisque nous dit Balibar, ceux qui pensent et parlent des zones limitrophes de la Baltique à la Méditerranée, “bien que décrivant souvent les mêmes « faits » que dans les vieilles théories de la Mitteleuropa, inversent leur signification, en insistant sur l’idée qu’au « cœur » même de l’Europe, toutes les langues, religions et cultures coexistent et se mélangent, avec des origines et des liens dans le monde entier. Si c’est un « milieu », alors il ne s’agit pas d’un centre, mais plutôt d’un « ensemble de périphéries réunies » comme l’a formulé Edward Saïd.” Notre Europe jouit donc de centres multiples et de périphéries se chevauchant, chacune d’elles ouverte, par le biais d’invasions, de conquêtes, de flots de réfugiés, de colonisations ou de migrations postcoloniales, aux influences des autres régions d’Europe et du reste du monde. L’Europe telle qu’elle est devenue ne peut donc qu’être polycentrique, de milles manières. Cette vision m’inspirera un article sur Les fins de l’Europe ou Europe’s Ends dans lequel l’idée de Europe as borderland fait figure de troisième voie, nous libérant à la fois de l’Europe-Etat et de l’Europe-Empire, me libérant définitivement des doctes paradigmes qui dominent le non-imaginaire des décideurs de frontières en UE, décidément si peu passeurs

Pour l’Étienne passeur de frontières, l’UE est donc tout autant infiltrée ou « envahie » par le monde qu’elle est « protégée » ou « isolée » du reste du monde par ses frontières : c’est son essence même et non pas un choix politique (ouvrir ou de fermer la valve) comme semblent le croire tant d’Européens aujourd’hui comme hier. Les Européens aiment à dire que leur continent est un microcosme précisément parce que, alors que les États-nations d’Europe à l’époque coloniale exportaient leurs conflits internes, l’Europe est devenue à présent l’endroit où nombre de problèmes du monde se jouent : afflux de réfugiés et tensions socio-ethniques ; inégalités économiques transnationales entre le Nord et le Sud ; appels à une redistribution et au respect de la justice au-delà de l’État ; équilibrage controversé de normes sociales et de libéralisation du commerce ; l’épée à double tranchant de la libre circulation des personnes et des capitaux ; ou la tension entre des valeurs libérales et conservatrices dans la coordination des systèmes policier et judiciaire. Si l’Europe illustre les tensions et les contradictions de la modernité du XXIe siècle - de la mondialisation aux conflits ethniques en passant par les difficultés de la démocratie au-delà de l’État - plus qu’un modèle, elle est un laboratoire, avec ses tâtonnements et ses erreurs. Il est bon de relire Balibar d’il y a dix ans, alors que la crise s’éternise et fait dire aux Européens que le reste du monde devrait s’inspirer de ses solutions aussi imparfaites soient elles.

Et voila bien pourquoi quand Étienne s’exprime aujourd’hui sur les conséquences de la crise, on sent et l’on sait que ses intuitions et ses colères viennent de loin. L’exclusion comme impossibilité chez Balibar n’est pas seulement une posture de militant. Les inégalités dans l’inégalité qui explosent aujourd’hui – celles entre les individus magnifiées par celle entre les groupes et les pays – révèlent un apartheid au sein de l’Europe qui était déjà inscrit depuis Maastricht comme l’envers d’une citoyenneté européenne qui ne peut qu’appeler à l’exclusion. Le sud comme autre de l’Europe et dans l’Europe.

La citoyenneté comme sauve qui peut du people européen est bien un leitmotiv chez Balibar depuis quinze ans, mais pas la citoyenneté insipide des supranationalistes purs. Il s’agit pour lui de chercher à forger une citoyenneté transnationale dans un fédéralisme tout aussi transnational (formule importée dix ans plus tard par Habermas qui n’en intègre pas jusqu’au bout les implications plurielles et la conviction que la subjectivité citoyenne ne peut qu’être multiforme). L’idée se résume ainsi : rien n’est moins certain que l’émergence d’un peuple européen, mais rien n’est plus nécessaire que l’avènement de citoyens d’Europe (ironiquement son Citoyens d’Europe est traduit en anglais par Web the People of Europe ? au moment ou je publie un article au titre plus fidèle à ce credo je pense : We, the Peoples of Europe). Si Balibar insiste pour que l’Europe soit non pas aussi mais plus démocratique que les états nations qui la composent, c’est qu’il a conçu et expliqué les potentiels de cette citoyenneté là. Depuis plus de dix ans, nous faisons un chemin parallèle, lui avec ses citoyens d’Europe moi avec ma demoi-cratie Européenne – nos fils d’Ariane se croisent, se nouent et se dénouent, au gré d’un dialogue trop souvent interrompu viva voce mais qui se poursuit sur la toile, justement.

En fin de compte, cette histoire de citoyenneté à la Balibar ne dépend que de chacun de nous. Quand il demande si une citoyenneté européenne est possible, il nous rappelle que la démocratie c’est le débat, et que les conditions de son épanouissement ne peuvent pas être produites par en haut. Quant il parlait d’une réinvention de leur identité démocratique par les migrants et les minorités eux-mêmes en France et en Europe, c’est à l’action sur l’imagination et non seulement sur les institutions qu’il en appelait. Le droit à la parole et à être vu et entendu devait se conquérir et passer par le risque d’être réprimé. Pas besoin d’être naturalisé pour contribuer ainsi à la vie de la cité – on recrée la citoyenneté en ne l’apparentant, non pas a une appartenance préétablie mais a travers des pratiques défiant ces modes d’appartenance même. Il en va de même aujourd’hui pour les groupes et peuples victimes de pratiques de confiscations du pouvoir dû à la gestion de crise dans l’Union Européenne. Étienne en appelle à un autre “populisme”, a une Europe d’en bas qui reconnaisse les lutes sociales et les aspirations à la dignité de ceux qui souffrent de l’arrogance de nos élites. Voila par sa plume et sa verve l’un des possibles, dont l’UE est encore bien loin d’être à la hauteur, hélas. Mais il ne faut pas renoncer au fil conducteur.

Ce que m’ a apprit Balibar encore, et toujours, c’est de ne pas laisser se refermer une pensée ou une question avant d’en avoir extrait les tension sous-jacentes et les contradictions créatrices, de celles qu’il affectionne bien sûr, entre liberté et égalité, exclusion et inclusion, ordre et contestation, statut et action, découverte et invention, conjoncture et réflexion ou intériorité et extériorité ; mais aussi faut-il bien reconnaitre les affinités électives conceptuelles qui permettront ensuite de tisser cette ville invisible qui nous habite tous de ville en ville, d’intuition en intuition, de causes célèbres en effets dévastateurs. Parce qu’il faut finalement refuser de conclure autrement que par intermittence, sans résoudre mais sans se soustraire, comme il se doit.

par Kalypso Nicolaïdis

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