Histoires de citoyens exemplaires chez les scouts laïques

mardi 29 avril 2014, par Maxime Vanhoenacker

Thèmes : démocratie

Version imprimable fontsizeup fontsizedown

Pour les créateurs [du scoutisme laïque], l’idée qu’il y ait des gens qui changent la société, des citoyens engagés, c’était une filiation à l’Éducation populaire et à Condorcet, un courant opposé aux militaires (...). Un certain humanisme et derrière, l’idée que des gens prennent leur vie en charge (...). Le citoyen doit être obligatoirement laïque, solidaire. (...). Le citoyen c’est « l’être suprême » (...), un citoyen du monde bien au-delà de la citoyenneté électorale !

Ainsi se déploient les récits sur la citoyenneté dans le scoutisme laïque, à l’instar de ces pros propos emprunté à un militant de longue date des Éclaireuses et Éclaireurs de France (EEDF). En terrain scout, l’ethnologue est d’abord confronté à des références au passé caractéristiques de l’interconnaissance et de l’expérience partagée. Au sein de leur groupe, les scouts racontent leurs camps passés, se souviennent de ces « respons » (ou chefs/cheftaines) qui les ont marqués et reviennent sur leurs prouesses, leurs aventures en équipe ou certains drames du quotidien (départs, ruptures, accidents). Cependant, lorsqu’il s’agit de produire des discours sur l’éducation à la citoyenneté, les énoncés prennent place dans une argumentation historique d’une tout autre facture : d’illustres anciens remplacent les compagnons de route, les lieux ordinaires des souvenirs communs deviennent monumentaux et les références au passé s’écrivent avec une majuscule. L’ethnographie des usages de la citoyenneté dans le scoutisme laïque des EEDF (Vanhoenacker, 2012) révèle en effet l’extra-ordinarité de tels usages rapportés à l’expérience quotidienne du scoutisme vécue par des milliers d’éclaireuses et d’éclaireurs. La citoyenneté est avant tout utilisée en situation par des cadres adultes dans des discours normatifs sur les sociétés de jeunes dont ils ont la charge. Ces discours sont produits vers l’extérieur, à destination du grand public ou, le plus souvent, des pouvoirs publics lors de manifestations ou de présentations des objectifs éducatifs de l’association. Au sein du mouvement EEDF, la « citoyenneté » comme mot-clé (Williams, 1983) a aussi pour fonction d’unifier les pratiques des 30 000 membres autour d’un sens commun que résume l’article premier des statuts de l’association :

« L’association vise à former des citoyens qui connaissent et aiment leur pays, qui sont conscients des problèmes sociaux et attachés à les résoudre. L’association ne sépare pas ce devoir civique de la lutte pour libérer l’homme et la femme de tout asservissement. Elle s’efforce de promouvoir la nécessaire entente entre les peuples par la pratique de la fraternité entre tous les jeunes de tous les pays et s’engage à lutter contre toute forme de racisme. » (Statuts de l’association EEDF, titre 1.4).

La proposition éducative de l’association des Éclaireuses et Éclaireurs de France (EEDF) correspond à la branche laïque du scoutisme telle qu’elle s’est développée en France depuis 1911. Le scoutisme, innovation éducative majeure du XXe siècle, met en œuvre l’objectif originel de son fondateur, Baden Powell, de « former des bons citoyens en leur apprenant la vie en plein-air » ("An Instruction in Good Citizenship..." en anglais dans le sous-titre de l’ouvrage de référence de Baden Powell, « Scouting for boys »). Cette ambition a depuis été traduite et adaptée dans la plupart des pays du globe, en fonction des contextes culturels, religieux notamment.Toutes ces traductions particulière de la méthode scoute s’accompagnent de références au passé des origines, à la tradition des fondateurs ou à l’héritage des anciens pour justifier des réformes pédagogiques ou au contraire les fustiger. Le travail de l’ethnologue rejoint celui de l’historien dans l’intérêt pour les comparaisons explicites ou non avec les passés, pour les manifestations du passé dans le présent, comme prismes accessibles pour saisir la conscience historique d’un groupe (Wahnich, 2013 ; Augé, 1994). Le matériau est inépuisable tant le scoutisme est grand pourvoyeur de récits et d’écrits (revues pédagogiques, recueils de chants, livres de commémoration) depuis que ce mouvement fut initié par la parution de Scouting for Boys en 1908, manuel fondateur de Baden Powell réédité un trentaine de fois et traduit dans des dizaines de langues jusqu’à en faire l’un des ouvrages les plus lus au monde. Pour cet article, je me concentrerai sur ce qui fut produit dans le mouvement EEDF au titre des commémorations du centenaire du mouvement en 2011. Un des ouvrages publiés en 2011 avec le concours de EEDF est « L’épopée modeste et belle des nouveaux habitants du hameau de Bécours » de Bernat et Machu, deux militants EEDF de longue date. C’est un beau livre revenant, avec de très nombreuses illustrations et témoignages, sur la construction par les militants EEDF d’un hameau auto-géré sur un Causse aveyronnais, devenu depuis le lieux symbole de l’association. Les premières lignes de l’avant-propos de Bernat résument l’urgence pour les cadres d’écrire l’histoire en train de se faire : transmettre les symboles des engagements passés au fil des générations.

« Il s’agit d’une évocation. Celle d’un hameau, pas d’un château ni d’un domaine, c’est un choix, un symbole. Nous allons essayer de rentre compte de ce carrefour unique où, depuis trente ans, en une aventure étonnante, des milliers d’enfants, d’adolescents et d’adultes ont uni leurs forces et leurs désirs en ce point de convergence de leur phantasmes. La vie de Bécours, si riche, est aussi celle d’un Mouvement de 100 ans et ce lieu porte cette histoire, car jamais les Éclaireuses et Éclaireurs de France n’avaient connu tel ancrage, aussi fort » (Bernat, 2011 : 11).

Cet article vise précisément à questionner la présence du passé dans les l’ambition pédagogique des éducateurs scouts laïques de transmettre une manière d’être collective - un ethos - de citoyenneté. L’ethnologue découvre sur le terrain du scoutisme laïque des récits de citoyenneté qui plongent leurs racines dans la Révolution Française, l’école publique laïque et républicaine ou encore la Résistance. Comment comprendre l’historisation du modèle de citoyenneté des EEDF au regard du rapport qu’entretiennent, plus largement, les mouvements scouts à l’histoire universitaire et aux historiographies militantes ?

Des histoires d’engagement, pour l’exemple

Le centenaire des EEDF intervient en 2011, quatre ans après des célébrations du centenaire du scoutisme qui éclipsèrent les EEDF au profit des autres mouvements de scoutisme en France. Cette seconde chance est investie par les cadres du mouvement et les anciens toujours actifs. L’Association des Anciens Eclaireurs et Eclaireuses (AAEE) co-organise, avec les EEDF, un colloque à l’UNESCO en novembre 2011, sous le titre « l’éducation à la citoyenneté au 21e siècle : Quel rôle du scoutisme laïque ? », puis un colloque à Orléans en décembre 2011 avec pour titre « Scoutisme laïque et éducation à la citoyenneté : 100 ans d’histoire, une ambition pour l’avenir ». S’ajoutent à ces initiatives les rassemblements festifs (week-end campés) et les « villages citoyens » organisés par le mouvement EEDF ou encore la publication de textes cadres (« L’idéal laïque des EEDF ») qui rappellent avec force le projet d’éducation à la citoyenneté des EEDF. Cette même année 2011 voit la parution d’un ouvrage, « 100 ans de laïcité dans le scoutisme et l’éducation populaire », dont l’ambition est fournir des éléments d’histoire et de mémoire au mouvement. Son auteur, ancien EEDF et AAEE, aujourd’hui Président de l’Association Pour l’Histoire du Scoutisme Laïque (AHSL), conclut son avant-propos comme suit :

« Au vu de ce parcours, on peut se demander quelle est la dominante d’une action éducative menée sur dix décennies pendant lesquelles le monde lui-même a connu les plus grands bouleversements de son histoire, dans tous les domaines. Il nous semble que cette dominante est, sous des formes diverses, l’éducation du jeune à la citoyenneté. Le scoutisme laïque s’est donné, depuis sa création, pour objectif de contribuer à la formation de jeunes citoyens : son parcours a été fidèle à cet objectif » (Bastide, 2011 : 10).

Lorsque commencent les travaux d’organisation du colloque du centenaire, à l’automne 2010, il s’agit de s’inspirer du mémoire écrit par Maurice et Annie Déjean, anciens éclaireurs, qui a pour titre « Pour l’éveil de la jeunesse française à la citoyenneté. La formation proposée par l’association de scoutisme laïque EEDF ». Ce mémoire s’inscrit dans cette historicisation de la citoyenneté aux EEDF à l’occasion du centenaire ; l’historiographie militante existante permet de célébrer les « meilleurs éclaireurs », ceux qui par leur parcours illustrent le rayonnement de cette « école de citoyenneté ».

Services historiques rendus par des scouts
Nicolas Benoit, Jean Charcot, qui sont parmi ses fondateurs.
Ses Éclaireurs devenus explorateurs célèbres : Paul-Emile Victor ( pôles), Henri Lhote (Sahara)
Un éclaireur dans la Résistance : Raymond Aubrac
L’instigateur des C.E.M.E.A. : André Lefèvre
Les fondateurs des Maisons de Jeunes et de la Culture : André Philip , André Léger
Le fondateur des FRANCAS : Pierre François
L’éclaireur qui a été l’âme de développement de la M.A.I.F. : Jean Germain
L’éclaireur à qui l’on doit le développement de la randonnée pédestre : Henri Viau
L’ami de Jean Vilar et l’administrateur du Festival d’Avignon : Jean Puaux
Tous, faisant le bilan de leur vie, n’ont pas manqué de dire et d’écrire combien le scoutisme les a marqués ! « Le scoutisme a marqué toute ma vie et m’a aidé à réussir. Aujourd’hui, encore, à 83 ans, je réalise fréquemment à quel point je suis resté scout  » Paul-Emile VICTOR (1990)
Source : Déjean, M. et A., Pour l’éveil de la jeunesse française à la citoyenneté..., 2010, p.44-45

Le pilotage du colloque est assuré par un nombre restrein de cadres de l’AAEE et des EEDF épaulés de quelques « extérieurs ». Dés les premières réunions, le cadre du colloque est réaffirmé : « il s’agit donc de l’éveil à la citoyenneté dans un champ laïque », « la laïcité et la citoyenneté sont intimement liées », « la laïcité est en lien avec la citoyenneté par la nécessité de la formation de l’esprit critique et de l’autonomie du jugement, de la pensée » [1]. La citoyenneté est associée à la laïcité, elle se transmet dans un espace éducatif protégé (« au-dessus ») des croyances religieuses, des « communautés » et des clivages politiques. Il y a accord tacite sur ce qu’est la citoyenneté aux EEDF : elle se pratique principalement dans les « conseils » (réunions d’enfants et de jeunes), « l’engagement et la prise d’autonomie ». L’enjeu d’un tel colloque est autre, il s’agit de mettre en avant une identité commune au mouvement, tout en célébrant le rôle social du scoutisme laïque « dans le grand monde ». Pour figurer cette communauté qui traverse l’espace et le temps, le citoyen des EEDF s’incarne en chair et en os. A l’instar de ce colloque, les célébrations du centenaire sont l’occasion de nourrir une mémoire du mouvement avec d’illustres militants. Ce colloque est placé sous la présidence d’honneur de Raymond Aubrac ; ancien éclaireur, son engagement de résistant illumine l’idéal éducatif des EEDF [2].

Maurice Déjean insiste explicitement, lors d’un échange privé porté à la connaissance des membres de l’organisation du colloque, sur l’importance de proposer ces « exemples » de citoyenneté, en l’occurrence par un hommage à son frère aîné, qui a payé de sa vie son engagement éclaireur durant l’occupation.

Cher [X], Je te remercie bien vivement pour la rapidité et la cordialité de ta réponse. Elle me rassure sur tous les points, et me persuade de votre détermination d’équipe à réussir ce colloque. […] Par ailleurs, tu voudrais m’aider à monter à Paris, ou me faire prendre en vidéo. Grand merci, car il ne peut en être question. Mais, en revanche je serais plus ambitieux, en exprimant le souhait qu’à l’ouverture, le président d’honneur, le résistant Raymond Aubrac, veuille bien indiquer : « L’idée de ce colloque sur l’éveil des jeunes à la citoyenneté a été donnée par Maurice et Annie Déjean, animés par leur fidélité aux idéaux de leur frère aîné, Pierre Déjean, qui, Commissaire National adjoint a pris en 1940, sous l’occupation, la responsabilité de maintenir en vie le mouvement dans la Zone Occupée où les allemands venaient d’interdire le Scoutisme, et qui, engagé dans la Résistance, a été arrêté au siège des EDF, le 3 septembre 1943 par la Gestapo, et est mort assassiné le 18 août 1944 au camp de concentration de Mathaüsen, donnant ainsi un exemple extrême de Citoyenneté ».
Source : correspondance au sein du comité de préparation du colloque [extraits], archives personnelles, 2010.

Les contenus des ateliers du colloque (notamment l’atelier « des chemins d’engagement au service de la société »), des différentes publications ou encore du colloque d’Orléans qui fait quant à lui grand cas de la figure de Jean Zay, Ministre du Front Populaire engagé aux côtés des éclaireurs, convergent vers un récit commun. Les « éclaireurs-citoyens » exemplaires incarnent des histoires à suivre et des engagements légitimes : la Résistance, la défense de l’École Publique du Front Populaire à aujourd’hui... L’objectif d’éducation à la citoyenneté, au sens d’une formation des plus jeunes à une future prise de responsabilité (associative, politique....) devient sensible à travers ces parcours d’illustres prédécesseurs dont l’évocation permet d’inscrire l’action du groupe dans le continuum du passé le plus lointain à l’actualité la plus urgente. Ces usages de l’histoire au sein des mouvements scouts en font un objet de conflits, notamment entre cadres associatifs, anciens militants et historiens.

histoires de conflits, histoires en conflit

L’histoire dans le scoutisme est un sujet sensible et sa production met en scène des acteurs aux statuts différents mais largement intereliés. Les historiographies peuvent alors entrer en conflit, notamment quand elles impliquent une relecture des engagements scouts en période de conflit (Résistance, guerres d’indépendance...). A l’heure où les derniers témoins vivant de la Résistance de certains éclaireurs transmettent leurs douloureux souvenirs aux jeunes générations et où le mouvement EEDF s’en empare officiellement [3], il paraît inopportun aux cadres du mouvement et aux anciens de poser de manière critique la question de l’existence légale du mouvement sous Vichy comme peuvent le faire des historiens universitaires. Ces derniers sont, en outre, arrivés tardivement dans l’arêne et l’histoire scientifique du scoutisme est assez récente, le scoutisme étant largement ignoré des historiens universitaires jusqu’aux années 1980. Le développement des travaux consacrés au scoutisme est alors important [4] et s’opère par le biais de l’histoire de la jeunesse et de l’éducation (Gauthé, 1997 ; Cholvy, 2002 ; Baubérot, 2001 ; Palluau, 2013).

Cet évitement relatif du scoutisme par les historiens, francophones comme anglophones, s’expliquerait par la très grande plasticité de l’objet « scoutisme » qui a pris des formes différentes dans chacun de ses espaces de mise en œuvre, et par le fait que la recherche académique se heurte à des types d’engagements communautaires qu’elle peine à saisir (Warren, 2009). Ces arguments, largements falsifiables pour nombre d’historiens et d’ethhnologues voyant dans la diversité des pratiques de scoutisme un terrain propice, mettent cependant en exergue la particularité de la confrontation à l’objet pour qui s’intéresse au scoutisme. Cette relation explique l’insistence avec laquelle les historiens du scoutisme rejettent les écueils du folklorisme et de la commémoration d’une part, les postures hagiographiques ou apologétiques d’autre part (Gauthé, 1997 ; Fuchs, 2008). L’histoire du scoutisme et celle de l’éducation populaire ont en effet longtemps manqué de distance critique (Lebon, 2005). Il s’agit pour l’historien de justifier sa posture, à l’opposé du parti-pris militant, par l’intérêt scientifique des recherches à entreprendre sur le scoutisme. Cholvy (2002), dans un des ouvrages majeurs publiés sur le scoutisme à ce jour, introduit son propos par une citation de Marc Bloch mentionnant le scoutisme, comme pour enraciner l’objet dans la discipline historique.

« Le succès du mouvement éclaireur s’explique par bien des raisons. Dans le nombre figure, soyons en sûr, au premier rang, l’échec de l’éducation officielle. Au milieu de sa meute ou de sa patrouille, l’enfant trouve ce que lui apporte de moins en moins le lycée ou le collège : meilleur esprit d’équipe, des chefs plus près de lui, des centres d’intérêt, mieux fait pour séduire et fixer la spontanéité d’une fraîche intelligence » (Bloch, L’Étrange Défaite, 1946, cité par Cholvy, 2002 : 5)

Cette clarification des postures historiennes est d’autant plus incontournable au travail scientifique que les frontières entre acteurs de l’historiographie scoute sont poreuses. Les historiens travaillant scientifiquement sur le scoutisme, ont eu un passé scout et certains conservent des engagements dans les mouvements. Cette hypothèse pourrait être étendue à l’ensemble des travaux menés sur le scoutisme en sciences sociales et intégrerait aussi les nombreux étudiants prenant le scoutisme pour objet de recherche. Compte tenu de la composition sociologique des mouvements, les scouts peuplent largement les bancs des universités et des grandes écoles et dans chacun des mouvements se trouvent des étudiants en histoire. Cette imbrication des statuts donnent à la production et à la circulation des connaissances historiques une facture singulière.

« Comme des chercheurs s’intéressent au scoutisme, les associations sont motivées à classer et enrichir leurs archives, à collecter des témoignages oraux et recueillir cette infinité d’imprimés dont la découverte n’est pas sans utilité. Ces mêmes associations se doivent d’avoir des spécialistes des archives à leur disposition. Au demeurant, elles ne sont pas les seules à pouvoir renseigner sur le scoutisme.

A la différence de bien d’autres mouvements de jeunesse, le vivier des étudiants faisant du scoutisme demeure fourni : celui-ci n’est-il pas le seul mouvement à être statistiquement repérable dans les amphis des Universités, des Instituts d’Études Politiques et des Grandes Écoles ? » (Cholvy, 2002 : 10-11).

L’histoire produite par les mouvements scouts et les historiens amateurs précède l’histoire universitaire du scoutisme. L’histoire du scoutisme est longtemps demeurée l’histoire officielle du « Fondateur », Baden Powell, puis celle des mouvements, diffusée par voie d’édition de numéros de revues ou de publications spéciales à l’occasion de célébrations ou de commémorations. Les ouvrages pour les scouts et les chefs comportaient (et comportent toujours) des sections ou chapitres historiques permettant la diffusion de l’histoire officielle des mouvements. Ces publications se font plus rares à partir des années 1960, au moment où le scoutisme connaît de profondes évolutions. En se penchant sur le développement et les variations de cette historiographie chez les Scouts de France, Gauthé (1997) constate que les récits historiques, de nature apologétique, tendent à disparaître pour la période de l’après Seconde Guerre Mondiale et jusqu’au milieu des années 1960. Les querelles historiographiques reviennent avec vigueur sur la période qui s’ouvre après 1964 chez les Scouts de France. Encouragés notamment par le Concile de Vatican II par lequel la papauté reconnaît officiellement le principe d’autonomie du politique, les Scouts de France engagent leur « révolution culturelle » en cessant d’être une contre-culture dédiée à la formation d’une élite sur des bases traditionalistes pour s’ouvrir largement sur leur environnement social et sur les aspirations progressistes d’une partie de leurs bases, conformément à une pastorale modernisée (Laneyrie, 2000). Le regain d’intérêt pour l’histoire du scoutisme qui suit cette période de mutation mobilise des militants qui se disputent la définition du scoutisme légitime au regard de l’histoire. L’enjeu est de taille, ces appréciations divergentes ont justifié les scissions et nombreuses recompositions qui ont traversé le scoutisme en France depuis ses débuts. Dans la concurrence entre différents scoutisme, l’enjeu historiographique est une priorité politique puisque écrire l’histoire du scoutisme c’est en désigner les héritiers légitimes. A ce titre, et dans le contexte de l’arrivée des universitaires sur ce terrain, le contrôle des sources, et principalement des archives, et devenu un enjeu majeur.

Les Scouts de Riaumont, se revendiquant d’un catholicisme intégral et se plaçant dans les pas du projet inachevé du Père Sevin de créer un ordre (religieux) scout, ont entrepris depuis la fin des années 1980 un important travail de collecte d’archives et de documents liés au scoutisme, au nom du « devoir de mémoire scout ». A l’aide d’un réseau d’historiens amateurs et de nombreux collectionneurs, les Scouts de Riaumont ont fait aboutir ce travail mémoriel dans l’inauguration, en 1995, du « Mémorial National des Scouts morts pour la France » et dans la mise en place d’un important centre de documentation scoute (« le labo-scout ») ainsi que d’un modeste musée. Le « labo-scout » dispose, outre d’une très large documentation concernant toutes les sous-cultures scoutes, de précieux documents originaux, dont les archives personnelles et la chemise scoute de Paul Coze, membre fondateur des Scouts de France et ethnologue pour le Musée d’Ethnographie du Trocadéro [5]. Tant de ressources sont des trésors de guerre pour les batailles historiographiques. Fontaine, historien amateur ayant étroitement collaboré aux projets mémoriels de Riaumont, précise dans l’introduction à « La Mémoire du Scoutisme » qu’il publie en 1999 :

« Contrairement à de nombreuses études déjà parues sur le scoutisme en général et analysant la méthode, la pédagogie, les adaptations et les crises survenues, cette "Mémoire du Scoutisme" dans un souci peut-être partisan qui se veut paradoxalement quand même objectif, se réfère le plus souvent à l’optique traditionnelle des pères fondateurs du scoutisme catholique en France » (Fontaine, 1999 : 6).

Le travail mémoriel et l’attention dévouée aux archives des origines, conservées telles des reliques (le chemise de Paul Coze est encadrée et accrochée), permet à ce qui en détiennent les ressources de clamer leur fidélité à l’héritage des anciens. Les Scouts de France vont réagir vivement à cette patrimonialisation de l’héritage du scoutisme telle qu’elle se produit, entre autres, à Riaumont. Le mouvement va diffuser dés le milieu des années 1990 des circulaires à l’attention de l’ensemble de ses membres en insistant sur le besoin impérieux de considérer les archives et de les conserver au sein de l’association.

« Il faut dénoncer fermement le procès d’intentions que nous intentent certains milieux traditionalistes sur le thème : "Les Scouts de France ont renié leur passé, bradé leurs archives et ne se préoccupent pas de leur histoire". Toutes les associations de jeunesse, en général, ne se sont effectivement que très peu préoccupées de leur passé jusqu’à une date récente. Parce qu’il y avait des priorités autrement plus urgentes, cette question n’était pas envisagée. » (Gauthé, cité par Dupont, 2008 : 60)

A l’image des Scouts de France, l’ensemble des mouvements de jeunesse va suivre cette politique de traitement des archives devenues précieuses en ce qu’elles éclairent le présent en regardant le passé. Les politiques de conservation se mettent en place et la valorisation aboutit à la création d’instances telles que le PAJEP - Pôle de conservation des archives des associations de jeunesse et d’éducation (Fuchs, 2008) qui peuvent concurrencer les nombreux réseaux de collectionneurs ayant depuis des décennies participé à la patrimonialisation d’un certain folklore scout (les romans de la collection « signe de piste » illustrés par Joubert, les badges et brevets, les recueils de chants...) et qui sont désormais tenus à distance critique par l’historien qui, pourtant, ne peut faire l’économie de leur incroyable travail de colle cte et de recension. L’historien est surtout confronté aux réseaux d’anciens qui ont impulsé le travail de mémoire et entamé l’écriture des histoires scoutes avant eux. Chacune des principales associations de scoutisme a eu, et a encore, son réseau d’anciens dont l’activité varie d’un mouvement à l’autre. Certaines sont moribondes, d’autres ont connu un renouveau dans la période actuelle de commémoration du scoutisme et par l’usage d’internet et des réseaux sociaux [6]. Ces réseaux sont l’occasion pour d’anciens scouts éloignés des activités des jeunes de poursuivre leur engagement. Le scoutisme revêt les atours d’une fraternité initiatique dont le fonctionnement communautaire implique de pouvoir maintenir certains liens organiques tout au long de la vie. La présence de ces anciens est également une ressource pour les mouvements qui peuvent bénéficier de leurs capital social. En retour, ces anciens maintiennent l’influence d’une tradition dont ils sont porteurs. Dans le scoutisme laïque, l’AAEE - le réseau des anciens lié par convention avec les EEDF - s’est structurée dans sa forme actuelle après la crise des années 1970, qui culminent aux Assises d’Avignon en 1974. Les anciens ont rapidement entamé un travail de mémoire, à partir du vécu de leurs membres [7]. Dans les années 1990, les EEDF ont redécouvert leur passé, ce qui eut pour effet de valoriser le travail et la position des anciens. L’histoire du scoutisme, depuis les années 1990, met en discussion, via son travail documentaire et ses publications, « des groupes locaux recherchant leurs racines et [...] des anciens souhaitant faire partager à leurs cadets les belles heures de leur jeunesse » (Gauthé, 1997 : 90).

Condorcet en camp scout comme point de convergence

De nombreux énoncés ancrent l’éducation à la citoyenneté des EEDF dans des argumentaires inscrits sous l’égide de « l’humanisme des Lumières » et de « l’héritage de 1789 » dont la figure tutélaire de Condorcet permet de faire le lien avec l’école publique. Le « Rapport sur l’Instruction Publique » de 1792 est une référence explicite, ou implicite (par le menu), des célébrations, dans des réunions de cadre, des documents pédagogiques ou encore des sessions de formation de jeunes. Lorsqu’ils parlent de citoyenneté des plus jeunes, les adultes EEDF se placent ainsi sous la patronage de l’histoire commune aux mouvements laïques d’éducation populaire ; l’école publique en est le navire amiral et Condorcet la figure tutélaire. A ce point nodal se rejoignent les deux historiographies différentes : l’histoire des militants qui célèbrent l’institution progressive du pouvoir des EEDF et l’histoire universitaire qui détaille ce processus.

La citoyenneté des EEDF au début du XXIe siècle est organiquement liée à son statut d’association éducative complémentaire de l’école publique, acquis en 1947. L’arrimage du mouvement éclaireur à l’école publique s’est concrétisé durant le Front Populaire. En ses débuts, le scoutisme éclaireur était en marge de l’école publique, né de l’alliance précaire d’une élite éclairée incarnée par l’école de Roches de Georges Bertier et, de l’autre bord, du giron militariste regroupant les tenants d’une éducation patriotique ; tous se retrouvaient dans le constat d’échec du système d’instruction et partagaient le dessin de renouveler la formation des élites. De récents travaux universitaires se sont attachés à comprendre ces origines du scoutisme laïque en France, ils permettent de comparer dans le temps l’évolution de la figure exemplaire du « citoyen-éclaireur » qui, loin du modèle universaliste républicain d’émancipation par l’éducation, était originellement élitiste, conservateur et d’un patriotisme prêt au sacrifice guerrier.

« [F]ormer des "autorités sociales ", c’est-à-dire, non pas des notables ruraux et urbains, mais des individus exemplaires par le rôle qu’ils jouent dans la société et les responsabilités qu’ils prennent en faveur de la paix sociale, notion à opposer à celle de "lutte des classes", prônée par le socialisme auquel le mouvement leplaysien est fondamentalement hostile. La stratégie de Georges Bertier pour diffuser le modèle éducatif des Roches ne peut donc se comprendre qu’à travers le prisme de la paix entre classes. De fait, si son idéologie morale et politique reste fondamentalement conservatrice et ancrée dans des valeurs morales et religieuses traditionnelles, les élites qu’il forme doivent pouvoir se développer au sein des tous les milieux sociaux, dans toutes les corporations de métiers. En ce sens, le scoutisme éclaireur qu’il a conçu est une école privilégiée pour former des chefs issus de différents milieux » (Duval, 2010 : 34) ».

Palluau (2010) rappelle également le désir des fondateurs du mouvement éclaireur d’une meilleure intégration entre école et armée dans la droite ligne d’une République préparant ses citoyens au sacrifice suprême, dans les pas des bataillons scolaires et des conceptions démocratiques teintée d’autoritarisme et de bellicisme de Gambetta ou des révolutionnaires de l’an II (Palluau, 2010). Les séquelles de la Première Guerre Mondiale vont sceller la victoire des pédagogues sur les militaires au sein des éclaireurs et l’entre-deux-guerres va voir advenir un mariage de raison entre le scoutisme éclaireur et l’école publique. Au début des années 1920, la morale républicaine telle qu’elle s’enseigne à l’école publique peine à « forger des caractères », ce qui est le propre du scoutisme. C’est en 1923 que les éclaireurs entament leur arrimage à l’Éducation Nationale. Paul Lapie est l’emblème de cette convergence. Universitaire, co-fondateur de l’Année Sociologique au côté de Durkheim, Lapie fait carrière dans l’administration jusqu’à être Directeur de l’Enseignement Primaire de 1921 à 1925 ; il est aussi, depuis 1919, la parrain des Éclaireurs de France. Lapie proclame depuis sa position institutionnelle une revendication portée par les cadres EDF de l’époque : la complémentarité du scoutisme des éclaireurs avec la volonté de rénovation pédagogique de l’école.

« L’École publique recommande comme le Scoutisme ces trois grandes vertus [la sincérité, le dévouement et le respect de soi] et elle se réjouit de trouver dans la Fédération des Éclaireurs de France un concours précieux pour rendre plus claires et plus vigoureuses les consciences morales des petits Français » (Palluau, 2010 : 403) .

Cette reconnaissance scelle les bases d’un partenariat déséquilibré, dans lequel le périmètre des éclaireurs se cantonne au post-scolaire (aujourd’hui péri-scolaire), le temps scolaire obligatoire restant la chasse gardée de l’administration publique. Le temps post-scolaire s’élargit avec le Front Populaire en celui du temps libre et des loisirs et en 1936, les éclaireurs se trouvent enrôllés comme aiguillon post-école de la guerre scolaire menée par la puissante Ligue de l’Enseignement. La citoyenneté des éclaireurs sera désormais celle des réseaux laïques d’éducation populaire : action éducative sous le front populaire, fondation des Centres d’Entraînement (futurs CEMEA), réseaux de la Résistance, fondation des FRANCAS après-guerre... En 1947, les éclaireurs abandonnent leur « neutralité » pour une « laïcité militante ». Ces fonds baptismaux font consensus entre historiens universitaires critiques et historiographes militants. Dans une analyse historique des discours produits sur l’éducation populaire depuis deux siècles, Chateigner (2011), déconstruit la référence systèmatique à Condorcet comme la manifestation du besoin d’un légendaire et d’un point départ pour une littérature à mi-chemin entre univers savants et militants. Ce légendaire, dans lequel Condorcet cotoie Ferry, Sangnier ou Léo Lagrange, Chateigner en décrit la source dans l’ouvrage « Histoire de l’éducation populaire » de Cacérès, cadre militant de Peuple et Culture, publié en 1964. La parution de cette ouvrage avait pour objectif d’unifier par l’histoire le secteur de la Jeunesse et de l’Education populaire alors en cours de structuration institutionnelle.

Le fait qu’un demi-siècle après cet ouvrage les cadres EEDF maintiennent la référence à Condorcet manifeste la permanence de l’ancrage de certains d’entre eux dans les réseaux laïques de l’éducation populaire. L’histoire des passés mêmes éloignés est une focale pour penser le présent et participe de la fabrique d’une praxis politique (Wahnich, 2013). Dans le cas particulier du scoutisme laïque des EEDF, la référence lointaine à la Révolution et à la Résistance ne doit pas être interprétée comme la transmission de pratiques radicales au demeurant largement inadaptées à des sociétés de jeunes. Au contraire, la citoyenneté apolitique et pacifiée du scoutisme laïque use de cette histoire écrite en majuscules pour célébrer un passé mythique (largement construit) qui permet de transmettre par des récits légendaires et des histoires exemplaires un héritage institutionel. Pour les militants qui héritent de cet état de fait institutionnel et déploient leurs engagements dans l’espace occupé par leur mouvement dans le champ de l’éducation non-scolaire, cette histoire partagée permet de faire de nécessité vertu.

par Maxime Vanhoenacker

Version imprimable fontsizeup fontsizedown
Pour citer cet article :

Notes

[1] Locutions tirées du compte-rendu de la première réunion du CSC, archives personnelles, 2010.

[2] Voir à ce titre le témoignage vidéo de Raymond Aubrac sur le site internet du centenaire des EEDF : http://www.100anseedf.fr/portrait/a...

[3] Le 31 mai 2011, deux anciens commissaires généraux des Eclaireurs de France, et leurs épouses, ont reçu la médaille des Justes parmi les Nations. En novembre 2013, les EEDF et l’Association pour l’Histoire du Scoutisme Laïque ont organisé, à l’Ecole Militaire, la première « journée de la mémoire du scoutisme laïque » avec, pour thème : Le scoutisme laïque dans la Résistance à l’occupation allemande et au gouvernement de Vichy, de la Résistance à l’éducation à la citoyenneté.

[4] L’association 1907, qui regroupe des historiens universitaires du scoutisme, estime que le nombre de ces travaux a doublé tous les cinq ans entre 1980 et 1995 et se maintient à un niveau élevé depuis, ce que les publications de ces dix dernières années confirment.

[5] Je tiens ici à remercier le Père Tabourin, en charge du « Labo-Scout » de Riaumont, pour son accueil bienveillant.

[6] À l’occasion du 90e anniversaire des Éclaireuses et Eclaireurs Israëlites de France, l’association des anciens à trouvé via Facebook ( « génération EI ») un vecteur de réactivation de son dynamisme. Du coté des SGDF, le réseau d’anciens Impeesa (nom de totem de Baden Powell) lance un recueil de témoignages en partenariat avec La Croix et Le Pélerin.

[7] L’ouvrage de référence sur l’histoire (militante) du mouvement éclaireur paraît en 1983 sous le titre « Les Eclaireurs de France de 1911 à 1951 », il est écrit par deux anciens cadres nationaux du mouvement, Pierre Kergormard et Pierre François.

© Raison-Publique.fr 2009 | Toute reproduction des articles est interdite sans autorisation explicite de la rédaction.

Motorisé par SPIP | Webdesign : Abel Poucet | Crédits