Pratiques contre-culturelles et critique immanente de la métropolisation. Les Cas de GRRRND Zéro à Lyon et Avataria à Saint-Etienne

mardi 29 avril 2014, par Amandine Guilbert, Laetitia Overney, Rémi Eliçabe

Thèmes : démocratie

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une politique du sensible

La recherche présentée dans cet article et tout juste terminée après deux ans d’enquête se propose de décrire comment des collectifs contre-culturels travaillent à Lyon et St-Etienne à réinventer des formes, des lieux, des manières de faire ajustés aux activités artistiques et musicales qu’ils produisent et diffusent [1]. Nous avons considéré les effets de leur action sur les configurations sensibles de la métropole, misant sur l’éclaircissement que leur position de bordure pouvait produire sur le phénomène métropolitain. La question centrale à laquelle nous essayons de répondre pourrait être formulée de la sorte : comment ces pratiques, en bordure des institutions culturelles de la métropole, interrogent-elles celle-ci dans sa cohérence, la mettent en cause, participent à en reconfigurer les contours, la texture sensible et politique ?

Nous avons conduit notre enquête auprès des collectifs Grrrnd Zero à Lyon et Avataria à St-Étienne.

Depuis 2005, Grrrnd Zero fédère une trentaine d’associations qui organisent, chaque année, une centaine de concerts, expositions et projections, attirant en moyenne plus de 12 000 spectateurs par an. Après plusieurs occupations de lieux, « un vaste espace autogéré dédié aux cultures underground / hors-normes / DIY / alternatives, exigeant et accessible » est aménagé par le collectif dans une friche du quartier de Gerland, offrant la possibilité d’héberger une douzaine de studios de répétition pour quarante groupes de musique, des bureaux, différents ateliers : sérigraphie, labo photo, vidéo, plusieurs labels, mais aussi des concerts (bien que l’accueil du public n’ait jamais été autorisé par la convention signée avec la Mairie). L’expérience de Grrrnd Zero est avant tout celle d’une lutte pour prendre place dans la métropole. Au moment où nous débutons notre enquête, un projet urbain est prévu sur le site occupé par le collectif, la quasi-totalité de la programmation de la saison 2011-2012 a dû être annulée et le reste des concerts a lieu « hors les murs » à savoir dans des bars ou de petites salles de concert de l’agglomération. Un dialogue avec la Direction des Affaires Culturelles et la Direction en charge de la culture de la Ville de Lyon est mené cahin-caha. Le collectif obtient un délai et quitte finalement le site de Gerland fin avril 2013 : la Ville de Lyon s’est alors engagée à mettre à disposition un lieu situé à Vaulx-en-Velin dans le quartier de la Soie et à prendre en charge une partie du coût des travaux de rénovation qui seront réalisés par les membres du collectif. Mais à ce jour, aucune convention n’a encore été signée.

Avataria est une association composée d’une dizaine de personnes dont l’activité principale tient dans l’organisation de concerts et d’événements culturels dans un champ très large de pratiques artistiques (musiques rock, électroniques, expérimentales, noise, arts numériques et visuels, performances). Elle fait suite au Mad’s Collectif (1989-1999), une première association dédiée à l’organisation de concerts de rock pendant près de dix ans à St-Étienne. L’événement phare d’Avataria est Avatarium, le festival annuel qu’ils organisent, événement qui se déroule depuis plus de dix ans au Musée de la Mine à St-Étienne et qui bénéficie d’une subvention de la Mairie. Il s’agit, par cette inscription dans un haut-lieu de l’histoire minière de la région, hors d’usage depuis plusieurs décennies – le Puits Couriot a été fermé à l’exploitation en 1973 –, et réhabilité en musée, de « faire revivre le temps de concerts, de projections et de conférences [un lieu qui risque, sans cela, de rester] mort [2] ». Par cette présence renouvelée sur le site, c’est du même coup le monde de la mine – le travail, les solidarités et les luttes ouvrières – qui se trouve redéfini comme terreau sur lequel gager et engager de nouvelles solidarités.

Pour ces collectifs, la métropole ne se réduit pas à une entité abstraite mais engage des réalisations pratiques et des redéfinitions des usages du territoire qu’il s’agit de mettre sous tension en aménageant des lieux dans la ville, à l’année ou le temps d’un festival, pour la diffusion de pratiques contre-culturelles. C’est là une première caractéristique du phénomène de métropolisation que Grrrnd Zero et Avataria entendent contrer, sa capacité à ordonner le réel urbain comme « espace de flux » [3] selon un double principe d’illimitation et d’inscription dans les réseaux globaux ; l’investissement de lieux par les collectifs s’oppose à une métropolisation très nettement orientée par l’accélération [4] de la circulation au sein des réseaux qui la composent [5]. Mais l’action des collectifs se distingue d’une seconde caractéristique du phénomène métropolitain, plus spécifiquement économique, qui tient à la mise en compétition des grandes métropoles à l’échelle de la planète. La métropolisation des espaces urbains consiste ici en une double opération de fractionnement et de requalification en pôles, quartiers attractifs ou répulsifs, remarquables ou insignifiants, selon l’accès aux infrastructures des réseaux dont disposent les espaces concernés. Aussi, la valeur marchande attribuée à l’image des métropoles, le marketing urbain mis en œuvre pour construire la représentation de la métropole, contiennent-ils une troisième caractéristique du phénomène métropolitain, avec laquelle contraste particulièrement l’action des collectifs, à savoir son opérativité sensible, sa capacité à trier, dans le visible, l’audible et le dicible, ce qui compte et vaut dans la métropole. Nous pensons par exemple ici à des opérations de plus ou moins grande ampleur, qui toutes participent à reconfigurer l’espace-temps métropolitain (les projets de rénovation urbaine, la diffusion massive des éco-technologies dans l’habitat et l’espace public, la configuration du mobilier urbain, l’organisation d’événements phares (biennales, festivals, etc.), la gestion journalière de la propreté des rues).

L’activité de Grrrnd Zero et d’Avataria déploie, et c’est bien l’objet de cet article, d’autres formes de rapport au monde que ceux prescrits par la métropole – dans ses brèches, aux lieux-mêmes où selon eux les problèmes se posent – et qui constituent une critique immanente du processus de métropolisation. Se joue là une politique que nous disons sensible, en ce qu’elle porte sur le visible et l’énonçable, sur qui a la compétence pour voir et la qualité pour dire, sur les propriétés des espaces et les possibles ouverts dans le temps [6]. Mais cette politique pose aussi la question des pratiques esthétiques, autrement dit de leurs formes de visibilité, du lieu qu’elles occupent, de l’effraction qui correspond à leur apparition, de ce qu’elles font enfin au regard de la vie commune dans les métropoles contemporaines. Les activités d’Avataria et Grrrnd Zero font exister un continuum entre la vie quotidienne et ce que le domaine de l’art normalement sépare, entre l’expérience de la vie quotidienne et l’expérience artistique, toutes deux redéfinies ensemble comme œuvres inachevées, littéralement en train de se faire [7].

A la suite, et pour faire apparaître et sentir la consistance d’une politique du sensible prise à revers du phénomène de métropolisation, nous développerons notre propos en deux temps. Un premier temps sera consacré à présenter des formes d’agencements sensibles mis en œuvre par les collectifs lors des événements qu’ils organisent, le second temps traitera de leur diffusion dans le temps et l’espace métropolitain.

Agencements sensibles des événements contre-culturels

Agir sur les configurations spatiales

Les expériences des collectifs Grrrnd Zero et Avataria s’enracinent dans l’éthique Do It Yourself ! [« fais le toi même ! »], associée historiquement au punk rock et qui recouvre un ensemble de pratiques d’auto-organisation et d’autonomisation vis-à-vis des institutions et de l’industrie pour tout ce qui a trait à la vie quotidienne, aux services, à la culture. Elle valorise la gratuité, les échanges libres, la transmission de pratiques et de connaissances de tous ordres, le tâtonnement, la récupération de matériaux ou encore l’usage détourné d’objets manufacturés. Si cette éthique, dans le domaine de l’organisation d’événements culturels et pour les collectifs auxquels on s’est intéressé, se traduit par une pratique de l’économie décalée par rapport à l’économie marchande (impliquant à la fois un prix libre ou modeste à l’entrée des concerts et le fait de privilégier les réseaux musicaux et artistiques indépendants), elle déborde singulièrement cette dimension, comme on le verra dans les développements suivants. En outre, cette éthique tient à une composition essentiellement sensible et intensive [8]. Elle opère sur un plan d’immanence, dans le double sens d’un accroissement des capacités et de composition accrue de ces capacités entre-elles. Elle rejoint également la perspective connectiviste de D. Haraway [9], qui insiste particulièrement sur les compositions et alliances toujours possibles entre producteurs et productrices de savoirs partiels et locaux. Les événements culturels organisés par Grrrnd Zero et Avataria redéfinissent en effet tout un rapport au monde, à ceux et celles qui le peuplent, d’une toute autre manière que ne l’autorise la valorisation économique de la métropole, a fortiori sur son versant culturel. De ce point de vue, l’exemple du travail sur les agencements scéniques et spatiaux des concerts est éclairant. Cependant, il ne faudrait pas croire que l’expérimentation d’une telle éthique se fait nécessairement par l’intermédiaire d’un bouleversement radical des dispositions du spectacle vivant. Au contraire, elle peut advenir par une série de petits aménagements de l’espace (par exemple, supprimer la hauteur de la scène, permettre au groupe de jouer au milieu du public ou à différents endroits de la salle, parfois jusque dans les toilettes). Pour comprendre le type d’effets produits par ces petits aménagements de l’espace, nous avons choisi d’entrer par l’un d’entre eux, le concert donné par le duo stéphanois de batteurs II Boules Vanilles, qui s’est tenu au Musée de la Mine de St-Étienne, lors de l’édition 2013 du festival Avatarium.

Le spectacle a lieu dans la salle dite « des pendus », c’est-à-dire les anciens vestiaires des mineurs. La singularité de cette salle immense (plus de 300m2) tient à ce qu’à son plafond (à plus de cinq mètres de hauteur) sont accrochées des centaines de combinaisons de mineurs, reproduisant la disposition générale de la pièce lorsqu’elle était encore usitée par les compagnies minières. Ainsi donc planent au-dessus de la salle ces combinaisons intégrales munies de masques à gaz, en dessous, deux batteries électroniques, « fabriquées et peintes à quatre mains » par les deux musiciens, lesquels jouent sous des spots de lumières rouge et bleu, devant une centaine de personnes, des morceaux rythmés mais déstructurés, bruyants et chaotiques aux sonorités électroniques. On le voit bien ici, l’expérimentation de techniques instrumentales (fabriquer les systèmes électroniques des batteries), de formes musicales (mettre en rythme du bruit) n’est pas disjointe de l’expérimentation des conditions de son apparition scénique : les musiciens jouent sur un parterre, littéralement au milieu du public et en dessous des fantômes des mineurs stéphanois, dans un excès de lumières colorées. Mais si ce soir-là, de l’avis de tous, « quelque chose a marché », « quelque chose s’est passé », cela ne tient pas simplement à la disposition des lieux ou à la configuration scénique mais, comme nous avons essayé de le reproduire par le ton de la description rapide que nous venons d’en faire, à quelque chose comme un certain degré d’intensité perceptible, une certaine circulation d’affects entre les participants à la situation, une « bonne énergie », dont on ne peut mesurer la teneur et l’ampleur qu’après coup. Aussi, si Grrrnd Zero et Avataria poursuivent la vieille quête rock’n’roll de l’énergie, de la puissance, de l’intensité et du débordement, c’est en toute conscience que ce ne sont pas là des choses qui s’organisent, qui se planifient, ni même dont on peut faire le projet. C’est ici une proposition forte émise par les collectifs : quelque chose échappe toujours à la compréhension d’un événement réussi, quoique les conditions matérielles de son effectuation comptent pour beaucoup dans cette réussite. Ici, le concert est aménagé pour susciter une ambiance débordante et électrique, le résultat est concluant, mais l’inverse aurait pu tout aussi bien se produire. De là, nous retenons de l’action des collectifs qu’elle implique l’abandon d’une posture de maîtrise quant aux conditions de félicité des événements qu’ils organisent, car si quelque chose doit avoir lieu, si quelque chose doit se produire, c’est surtout à la condition de lui laisser le champ libre.

Éthique de la bienveillance

Grrrnd Zero ne fait pas appel à des services de sécurité, les allers et venues à l’extérieur sont autorisées, chacun peut venir avec ses propres boissons. En ce sens, le collectif Grrrnd Zero met en œuvre, au travers des concerts, ce que le sociologue E. Belin [10] nomme un « espace potentiel » ou encore une « bienveillance dispositive », pour désigner la confiance que les acteurs entretiennent avec leur environnement humain et non humain et ce qu’une telle confiance permet de faire advenir dans la situation de coprésence. Décider d’organiser un concert où des bouteilles peuvent être amenées par les participants, s’abstenir de fouilles à l’entrée ou accepter les allées et venues, c’est accepter de s’exposer à des risques. Les organisateurs investissent donc d’emblée le public d’une confiance et d’une compétence : le faire attention n’est pas confié à des spécialistes (de la sécurité) mais au public qui se trouve ainsi requalifié en co-participant de la qualité des rapports. Cette vigilance collective crée des liens pendant les concerts, au minimum ce lien qui consiste à faire attention à son voisin, mais plus loin, depuis cette simple attention, la vigilance peut tout aussi bien participer à la gestion de violences qui ne sont pas habituellement relevées dans les espaces de concert : les violences sexistes par exemple. Pour reprendre E. Belin, « la bienveillance est une expérience, l’impression d’être ’’bien veillé’’ [11] ». Et « bien veiller » ne veut pas dire contrôler ou pré-édicter un strict règlement d’usage, mais plutôt faire attention à ce que les petits incidents qui ne cessent d’advenir ne débouchent pas en des incidents plus graves, venant menacer la sécurité et l’intégrité des participants aux soirées. Pourtant, comme pour l’aménagement de l’espace, le travail minutieux de production d’une bienveillance ne garantit ni la réussite de l’événement, ni qu’aucun incident, altercation ou querelle n’ait lieu au cours de la soirée.

On voit bien, dans les deux exemples que nous venons de présenter, que c’est la part sensible des événements qui est prise directement pour objet par les collectifs : il s’agit pour eux de construire des environnements perceptifs et affectifs. Or c’est également très largement sur ce même plan qu’opère le phénomène métropolitain, en redéfinissant les ambiances urbaines [12]. Nous voudrions maintenant montrer comment l’action sur le sensible ne se limite pas au temps et à l’espace des événements culturels organisés par les collectifs mais se propage dans l’espace public métropolitain, sur les murs de la ville (au moyen de « l’affichage sauvage ») et dans une temporalité longue.

Prendre place et se rendre visible

La production d’agencements sensibles que nous venons de décrire dans l’espace des concerts s’étend à l’espace public par les nombreuses affiches collées sur les murs de la ville par les collectifs pour annoncer les événements. Il s’agit là de prendre place et de se rendre visible à travers une « imagerie » singulière que l’on peut reconnaître très facilement (noir et blanc, aplats noir, codes graphiques des contre-cultures – série Z, science-fiction, etc.). Les deux collectifs pratiquent et soutiennent l’« affichage libre », c’est-à-dire en dehors des lieux prévus à cet effet (mobiliers urbains, boutiques abandonnées, grillages de travaux). Si cette pratique est interdite dans les deux villes, elle doit faire face à Lyon à une véritable politique de répression, avec de lourdes sanctions pour les colleurs. Aujourd’hui, un statut quo est maintenu, les affiches sont tolérées mais avec une clause de fragilité (que les pouvoirs publics défendent comme une clause de propreté) : les colleurs doivent remplacer la colle à papier peint par du scotch. Moins donc qu’une présence symbolique, l’a-légalité de ces affichages (a-légales, parce que finalement tolérées grâce à l’artifice technique du scotch) indique une position dans l’espace urbain, à la fois au centre de la ville mais qui s’installe dans ses brèches (l’interstice légal) comme sur une arrête (celle de la négociation toujours renouvelée avec les services municipaux). Plus loin ces affiches dessinent les coordonnées d’un monde qui affleure là, dans le centre-ville de la métropole, le concert et les affiches n’étant que ses manifestations les plus visibles. Elles font exister une critique à même le paysage sensible de la ville, là où précisément les processus de métropolisation s’inscrivent, à travers les opérations d’urbanisme et les nouvelles réglementations qui leur sont associées (gestion du bruit, de la propreté). Cette politique portée par les collectifs autour de l’affichage libre participe d’une mise en cause plus générale de « la ville propre » ; c’est, comme nous le rappelle le collectif Avataria, activer une proximité avec la marge, le paria, le souillé :

Le rock, est enfant du blues et de la country certes, mais avant tout le rock est fils de la putain (la fille de joie...) et de l’insoumis, enfant de la marge (celle qui permet à la page d’exister !) et de la rage, enfant du vaudou et de la musique du diable, le rock c’est la contestation de l’ordre établi, sa remise en question ici et maintenant [13].

Comme le dit avec force le collectif, la proximité est ancienne, et a trait à la correspondance quasi ontologique entre l’infâme, le souillé, l’impropre et les sous-cultures apparues à la suite du rock jusqu’à aujourd’hui. La musique punk, particulièrement, a beaucoup joué de ce stigmate, en conférant une positivité forte aux vies dans les entre-mondes et dans les interstices urbains, elle a participé, au même titre que les premiers musiciens de rap et de reggae, à vouer la « vie des hommes infâmes » à autre chose qu’à la domination. Cette affirmation existentielle de l’impropre et de l’anomal [14] circule aussi bien par la musique que par le graphisme des affiches et les modalités de leur affichage dans l’espace urbain. Le monstrueux alors doit être moins compris comme une provocation que comme la marque d’une cohérence esthétique entre des vies, des formes et des manières d’habiter la ville. Plus encore, le monstrueux auquel se réfère Avataria est une réponse en acte aux logiques normatives de contrôle de l’espace urbain [15], une prise de position quant à ces logiques.

Ainsi, la politique du sensible portée par les collectifs participe d’une autre mise en cause, celle des logiques de tri des comportements et des populations (plus largement des formes audibles et visibles acceptables), et de la sécurisation croissante des métropoles. Cette mise en cause, qui entre en écho avec de nombreux travaux menés ces dernières années à la suite de M. Foucault sur les formes contemporaines de la gouvernementalité [16], a la spécificité de positionner sa critique ni en surplomb, ni à distance du phénomène mais bien sur le même plan d’effectuation, par la diffusion d’autres agencements perspectifs et affectifs. Pour cela, l’intervention sur les percepts et les affects charrie toujours avec elle une force de problématisation de l’allant de soi métropolitain, et ouvre de ce fait à la possibilité d’autres conceptualisations, d’autres manières de penser le sensible. C’est ce que nous allons examiner pour finir, en regardant la manière dont les collectifs propagent et transmettent leur expérience.

Propager, transmettre

Pour Avataria et Grrrnd Zero, la métropole est le nom d’une adversité. Pourtant, ces collectifs sont parvenus depuis quinze ans pour l’un et dix ans pour l’autre à maintenir leur activité, en bordure des institutions culturelles, dans deux villes où le phénomène de métropolisation est particulièrement actif. Cette singulière capacité à durer, nous la distinguons très nettement des formes contemporaines de l’institutionnalisation des pratiques artistiques et culturelles. Dans les deux cas, il ne s’agit pas seulement de faire perdurer un lieu ou un collectif, mais plus largement de faire perdurer l’expérience qui est portée à travers ces initiatives. L’enjeu est bien de densifier et de diffuser des pratiques : celles du DIY, de la bienveillance collective, des luttes politiques auxquelles les événements organisés font échos. C’est en faisant l’expérience de ces événements que les participants peuvent s’approprier ces pratiques, les transporter dans d’autres domaines au quotidien. Cela consiste par exemple dans le cadre du festival Avatarium à relancer l’enquête historique, à la pluraliser, que ce soit par les nombreux textes produits à l’occasion des festivals, les conférences, les performances, concerts, ou la visite organisée à cette occasion dans le musée. L’histoire minière apparaît là comme n’étant pas finie, toujours à réécrire, vivante. Aussi, le festival se présente comme autant d’occasions de questionner les techniques, les conditions de travail, les liens avec le contexte social et politique de l’époque, la mise en rapport avec les conditions actuelles de travail.

Plus généralement, à travers la variété des activités proposées, il s’agit bien pour les collectifs d’inscrire l’expérience dans les corps des participants, de faire que celle-ci continue de produire des effets, qu’elle reste vivante pour renaître ailleurs dans la métropole. C’est bien cela aussi perdurer dans l’adversité, et c’est en ce sens que nous parlions de politique sensible : les collectifs comme Avataria et Grrrnd Zero reconfigurent les agencements sensibles et l’espace de la métropole, mais aussi et par là travaillent à rendre sensibles et ne pas laisser indemnes ceux qui s’aventurent dans l’expérience.

par Amandine Guilbert, Laetitia Overney, Rémi Eliçabe

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Pour citer cet article :

Notes

[1] GRAC, Pratiques contre-culturelles dans les brèches de la métropole : Les cas de Grrrnd Zero à Lyon et Avataria à Saint-Étienne, Rapport de recherche, PRT « Formes de l’urbanité et dynamiques culturelles dans une métropole en chantier. Pratiques et représentations à l’œuvre dans la région urbaine Lyon / Saint-Étienne », PUCA, Ministère de l’Écologie, du Développement Durable, des Transports et du Logement, novembre 2013.

[2] Journal de l’édition #12 du festival Avatarium, 2011.

[3] M. Castells, La société en réseaux, tome 1 : L’ère de l’information, Paris, Fayard, 1997, p. 424.

[4] H. Rosa, Accélération. Une critique sociale du temps, Paris, La Découverte, 2010.

[5] O. Mongin, La condition urbaine, la ville à l’heure de la mondialisation, Paris, Seuil, 2005.

[6] J. Rancière, Aux bords du politique, Ed. La Fabrique, 1998.

[7] E. Souriau, Les différents modes d’existence. Suivi de « L’œuvre à faire », Paris, PUF, 2009 [1943].

[8] G. Deleuze, Spinoza, philosophie pratique, Les Éditions de Minuit, 1981

[9] D. Haraway, Manifeste cyborg et autres essais, Exils, 2007.

[10] E. Belin, « De la bienveillance dispositive », Hermès, n°25, 1999, p. 245-259.

[11] Ibid. p. 256.

[12] J-P. Thibaud, « De la qualité diffuse aux ambiances situées » dans La croyance et l’enquête. Aux sources du pragmatisme, (B. Karsenti, L. Quéré (eds)), Raisons pratiques, Paris, Editions de l’EHESS, 2004.

[13] Journal Avatarium, édition #12, 2013.

[14] Dans le sens défini par G. Canguilhem et repris par G. Deleuze et F. Guattari : « an-omalie », (...) désigne l’inégal, le rugueux, l’aspérité, la pointe de déterritorialisation. L’anomal est une position ou un ensemble de positions par rapport à une multiplicité ». G. Deleuze, F. Guattari, Mille Plateaux. Les éditions de minuit, 1981. p. 293.

[15] M. Douglas. De la Souillure. Essai sur les notions de pollution et de tabou. Paris, La Découverte et Syros, 2001.

[16] O. Razac, « La gestion de la perméabilité », L’Espace Politique [En ligne], 20 | 2013-2. URL : http://espacepolitique.revues.org/2711.

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